Jean Rodes (1867-1947)

SCÈNES DE LA VIE RÉVOLUTIONNAIRE EN CHINE (1911-1914)

Librairie Plon, Paris, 1917, 303 pages.

  • Préface : Au moment où la Chine attire de nouveau l'attention, les récits qui suivent, d'une exactitude scrupuleuse, donneront une image fidèle de la période tourmentée que ce pays vient de vivre et dont il est encore loin d'être sorti. Ils montreront aussi combien ses populations diffèrent de nous, en dépit d'institutions politiques théoriquement semblables aux nôtres. Il s'agit d'ailleurs bien moins de la fameuse « inégalité des races » chère au comte de Gobineau que de leur non-identité foncière.
  • Si, à quelques points de vue essentiels, l'état de la Chine est en effet resté d'un archaïsme barbare, à d'autres égards, notamment pour l'éducation, la tenue et un certain raffinement de sensibilité, sa civilisation est supérieure à la nôtre. Les êtres et les choses de ce pays ont, dans tous les cas à nos yeux, l'inappréciable avantage d'être pittoresques et marqués au sceau d'une race puissamment originale. Le voyageur leur doit des visions singulièrement évocatrices des civilisations anciennes vers lesquelles la pensée se reporte toujours avec une curiosité ardente et une véritable nostalgie.

Extraits : Shanghaï révolutionnaire - Les angoisses d'une petite ville - Une terroriste à Pékin - Le policier téméraire
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Shanghaï révolutionnaire


Quelle curieuse ville, malgré tout son étalage de modernisme ! Combien on y voit que les transformations, les bouleversements même laisseront intacte la marque indélébile de la millénaire race. Il y a là le sang, les nerfs, la chair et l'âme d'une autre espèce humaine, d'une autre animalité, qui font qu'en dépit de l'actuel esprit d'imitation des Chinois, nous ne serons jamais identiques. Voilà un grand port, l'un des plus importants du globe, une sorte de Liverpool, avec des docks immenses, des ateliers de construction, des banques internationales, des usines, des palace-hôtels, des clubs, des maisons de brique démesurément hautes, toute une copie de métropole anglo-américaine. Une révolution, un mouvement républicain, avec toute la phraséologie de notre langue politique, viennent par là-dessus, ainsi que pour parfaire la ressemblance, et tout cela reste étrange, bizarre, lointain, comme appartenant à une autre planète.

J'y étais venu souvent, au cours de mes voyages, j'avais longuement parcouru ses quartiers indigènes d'une originalité si savoureuse, j'avais vu ses foules d'aspect traditionaliste, réservées et gardant une dignité rituelle jusque dans la quotidienne ruée aux plaisirs. Je la retrouvais avec un nouveau visage, désorbitée, fiévreuse, travestie, et cependant plus chinoise que jamais.

De grands drapeaux à cinq bandes : rouge, jaune, bleu, blanc et noir, qui remplaçaient désormais le dragon impérial, semblaient, flottant au-dessus des tablettes rigides, inaugurer la république par une fête des couleurs. Une animation extraordinaire régnait partout. On avait l'impression que ce centre d'un million d'habitants environ et qui venait d'en recevoir autant, réfugiés d'Hankéou et de Nankin, était plein à craquer. Et un émoi profond, fait du souvenir des dangers récents, de la crainte de nouvelles catastrophes, du changement apporté à leur vie immémoriale, agitait ces masses. Les uns avaient quitté leur ville en flammes, les autres avaient fui la leur assiégée et noyée dans le sang des massacres. Partis précipitamment, tous avaient laissé à l'abandon les autels et les tombeaux des ancêtres, auxquels on ne rendait plus le culte. Ceux de Shanghaï même avaient vu, dans l'espace d'une seule journée, la cité prise, l'arsenal occupé, les autorités en fuite. Des membres de sociétés secrètes, toujours redoutées, s'étaient emparés des diverses fonctions ; un journaliste, affublé d'une tenue de général, était devenu gouverneur. Des individus douteux, accourus de toutes parts, surtout du Sud, des Cantonais, plus déchaînés et dangereux que des koei [esprits méchants, diables], semaient la terreur jusque sur les concessions étrangères. Ces mauvais drôles, postés aux coins des rues, aux carrefours, sur les ponts, envahissant même les tramways, les ciseaux à la main, coupaient la tresse à ceux qui la portaient encore, mutilant les oreilles et les doigts lorsqu'on voulait la préserver.

Depuis lors, la population ainsi secouée ne retrouvait pas son assiette. Elle vivait dehors. D'innombrables promeneurs circulaient sur les trottoirs, beaucoup s'installaient aux balcons des maisons de thé comme au théâtre, et tous semblaient attendre quelque extraordinaire événement prêts du reste à s'enfuir, éperdus, à la moindre alerte. Les tresses supprimées, la coiffure nationale, barrette noire sur montée d'un bouton de soie rouge, avait disparu, remplacée par le chapeau melon ou le feutre mou que l'on voyait en vente dans tous les magasins.

Dans Nanking road, je ne me lassai pas d'observer cette cohue carnavalesque. Quelles têtes singulières ! Certaines, coites et papelardes, suaient la fausseté et d'autres, ahuries et nigaudes, étaient d'un comique irrésistible. Quant aux jeunes garçons, pareils auparavant à des petits séminaristes malicieux et rusés, une hardiesse toute nouvelle de regard et la casquette sur l'oreille les transformaient en d'équivoques gouapes d'Extrême-Orient.

Je fus beaucoup dans Foochow road, le quartier des théâtres, des concerts, des restaurants, des maisons de plaisir et, autrefois, des fumeries d'opium. J'y avais eu, à mes premiers voyages, dans la foule à tout instant traversée par les files de pousse-pousse, par les chaises, par les coolies portant en courant, à leurs cachets du soir, les minuscules chanteuses, assises sur leur épaule et accrochées à leur tête, le plus étonnant spectacle de vie chaude et truculente que l'on ait pu voir sans doute depuis la Suburre romaine ou la Neapolis de Pétrone. Dans le vacarme de la musique et des chants aigus, dans les odeurs de mangeaille, j'allais, seul Européen, avec une incroyable allégresse de réminiscences, à travers le dédale des multiples couloirs mystérieux où se trouvaient les fumeries, les bains, les hôtelleries pour troupes théâtrales, ces troupes d'Asie composées à la mode antique, pour tous les rôles, hommes et femmes, de gamins dignes des Épigrammes de Martial. De nombreux groupes de petites esclaves, fillettes achetées pour la prostitution, fardées, parées de fleurs, sollicitaient le passant. Leurs noms encadrés, avec un flot de rubans pour indiquer les vierges, étaient appendus au-dessus des portes que les étrangers ne pouvaient franchir. Dès que j'apparaissais, d'ailleurs, toutes s'enfuyaient précipitamment comme devant le plus dangereux des « diables ». On respirait vraiment là, dans une liesse débridée de plèbe jouisseuse et une liberté de mœurs totale, l'atmosphère unique d'un paganisme qui aurait survécu en ce lointain coin du monde. Et le charme de cette populace, si évocatrice, était de rester décorative dans son débordement, de n'être surtout ni grossière, ni brutale. Admirable effet de rites séculaires !

Peu à peu, à chacun de mes retours en Chine, au gré de la fameuse modernisation qui s'appliquait à faire disparaître, du moins en apparence, tout ce qui s'éloignait par trop de la morale européenne, j'avais constaté des changements. Les coolies porteurs de poupées si gracieuses, émergeant ainsi comme des fleurs au-dessus des têtes, avaient disparu ; l'interdiction des fumeries publiques entraînait peu à peu la fermeture des concerts ; on voyait beaucoup moins de chaises à porteurs, car les mandarins en déplacement, les lettrés, les riches Chinois, dont une nouvelle presse à chantage dénonçait la vie secrète, venaient moins. Un vent d'occidentalisme morose passait sur la Chine épicurienne.

Maintenant, avec la Révolution, la brutalité commençait de paraître. Au plein milieu de Foochow road, jusqu'alors d'une couleur locale si intacte, un Japonais, sur le seuil d'une boutique transformée en baraque foraine, tirait, d'un mauvais piston, des sons affreusement discordants ; d'un mastroquet tout récemment ouvert sortaient des chants avinés et la foule, redevenue énorme, il est vrai, autrefois si précautionneuse, si sage dans sa chasse aux plaisirs, à présent se hâtait, jouait des coudes, prête à la bousculade.

Cette métamorphose ne s'était pas accomplie en un jour. Elle était le résultat du travail fait, dans les esprits, par le contact avec les Européens. Le bouleversement politique ne faisait que mettre en lumière ce qui germait depuis longtemps. Les constatations à cet égard ne se comptaient plus. Les cinémas notamment, bien qu'installés depuis peu, avaient donné des leçons à de trop bons élèves. C'est ainsi que les scènes de vols, de cambriolages, d'attaques nocturnes furent souvent reproduites, dans la vie réelle, quelques jours après leur exhibition sur l'écran lumineux.

Des aptitudes pareilles, au moment où le confucianisme était battu en brèche et remplacé par une imitation aveugle des choses d'Europe, mises à la mode et déformées par la mentalité chinoise, annonçaient de belles générations. La race des fils de Han a une nature excessive, aggravée de détestables penchants. Elle explique la sévérité des rites et la dureté implacable des châtiments qui l'ont disciplinée à travers les siècles. Quand elle n'aura plus d'entraves assez fortes pour la contenir, ce que les Italiens appellent la mala vita atteindra, chez elle, un caractère qui s'est déjà fait entrevoir.

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Les angoisses d'une petite ville


Il s'agit d'un hien, c'est-à-dire d'une des innombrables sous-préfectures de l'immense empire. Celle-ci est peu importante, car elle ne compte guère plus de quarante mille habitants, en y comprenant la population du gros faubourg qui lui sert de port sur sa rivière, affluent du grand fleuve central, le Yangtsé.

C'est au milieu de cette existence traditionnelle et en somme tranquille que la nouvelle de la Révolution vint surprendre la petite sous-préfecture. Il faut savoir toutes les calamités qu'entraînent, dans ce pays, les moindres soulèvements, pour comprendre quelle fut aussitôt l'angoisse de la population.

Un matin, les marchands, qui d'ordinaire, après avoir abattu leurs volets, se saluaient avec politesse et échangeaient quelques mots, en restant derrière leurs comptoirs, formèrent des groupes au milieu de la chaussée. Ils parlaient avec animation d'un bruit qu'on venait d'apporter du faubourg. Les troupes modernes, disait-on, s'étaient soulevées au Houpé et tout le grand fleuve entrait en ébullition depuis Hankéou jusqu'à Nankin et Shanghaï. On rapportait aussi que, selon l'habitude, tous les mauvais sujets : brigands de profession, faux sauniers, membres des sociétés secrètes, auxquels se joignaient les paysans éprouvés par les dernières disettes, en profitaient pour se réunir en bandes, attaquer les villes et les mettre à sac. Avec la plus vive anxiété, on examinait comment on pourrait échapper à ce danger imprévu. On proposait d'envoyer une délégation au sous-préfet, de se réunir en assemblée avec les notables et surtout chacun songeait à part soi au moyen de s'enfuir dès que la menace se préciserait.

Le lendemain, l'inquiétude fit place à une grande satisfaction. Sans qu'on pût savoir d'où venait la nouvelle, on se la transmettait avec des « oia ! » admiratifs : les Mandchous allaient être chassés et un nouveau gouvernement serait établi, si différent de l'autre qu'on ne paierait plus d'impôts. Des Chinois très savants, ayant beaucoup voyagé et dont le chef venait d'arriver sur une de ces machines volantes que les journaux de Shanghaï décrivaient depuis quelque temps, allaient arranger tout cela. On se congratulait dans une joie sans mélange.

On vivait, depuis quelques jours, avec l'espoir de voir se réaliser bientôt cette promesse d'un âge d'or, lorsque brusquement des informations très précises vinrent mettre fin à un si beau rêve. Un courrier, parvenu au sous-préfet, faisait en effet connaître que les troupes de la capitale provinciale s'étant mutinées à leur tour, le gouverneur, avec sa garde personnelle, grossie de renforts venus de Nankin, les avait battues. Les vaincus, formés en bandes, ravageaient la province. L'armée du gouverneur s'étant mise à leur poursuite, les deux partis se disputaient la possession des villes qui, prises et reprises, subissaient ainsi le pillage successif des deux adversaires.

Dès que cette situation fut connue, les marchands s'agitèrent. Les plus entreprenants, allant de boutique en boutique, recueillirent les adhésions de leurs confrères et se rendirent ensuite en délégation auprès des notables et du sous-préfet. Pendant ce temps, les autres enfouissaient, dans la cour de leur maison, leurs marchandises les plus précieuses et leurs femmes se préparaient à partir pour la montagne avec les enfants. Dans une réunion, qui eut lieu à l'école, le chef des notables, président de la municipalité, lettré qui avait occupé autrefois une fonction mandarinale, prononça une superbe harangue dans laquelle il se déclara prêt à offrir sa vie pour le salut de ses concitoyens. Le sous-préfet tint également, à ses visiteurs, un langage très énergique; en sorte que, sous l'effet de tous ces discours, chacun se sentit réconforté et c'était à qui aurait l'attitude la plus guerrière.

Ces belles dispositions ne devaient pas durer, elles disparurent complètement lorsqu'on apprit que le président, aux paroles si héroïques, s'était empressé de filer durant la nuit et que plusieurs autres notables avaient suivi son exemple. Aussi bien les nouvelles qui circulaient augmentaient encore l'affolement. Des gens en fuite, arrivés, par la rivière, au faubourg, racontaient qu'un fort « camp » de soldats déserteurs, des taoping, qui pillaient et brûlaient tout sur leur passage, venaient dans cette direction et ne pouvaient plus être loin.

La situation était en réalité plus grave encore qu'on ne le pensait, car il se passait, dans la province au fond de laquelle on se trouvait, des abominations qui rappelaient les pires époques de la Chine. Un procureur des Missions françaises qui, surpris par les événements en tournée d'inspection, venait d'arriver au Tien tchou tang, en fit aux Pères un récit des plus dramatiques. D'après les nouvelles qu'il apportait, non seulement les troupes adverses traitaient de la même odieuse façon les cités qui refusaient de payer les sommes élevées qu'elles exigeaient, mais les unes et les autres se signalaient en outre par la plus épouvantable sauvagerie. Dans une préfecture importante tombée aux mains des révolutionnaires et reprise par les soldats du gouverneur, on avait coupé plus de trois cents têtes et le chef des insurgés, ainsi que trois de ses lieutenants, avaient été écorchés vifs. Dans une autre ville assiégée par les impériaux, plusieurs habitants, accusés d'être de connivence avec les assiégeants, avaient été décapités et ensuite mangés par les rebelles. Comme si les soldats des deux partis ne suffisaient pas à cette horrible tâche, les brigands professionnels, pour ne pas perdre une si belle occasion, écumaient à leur tour le pays. Certaines localités eurent à souffrir cette triple épreuve. Et quelles épreuves où le pillage s'accompagnait de l'incendie, du viol des femmes, du vol des enfants et de supplices tels que la crucifixion ou l'éventrement, pour les hommes, à la moindre résistance.

Tel était le danger qui menaçait la petite sous-préfecture sans défense. On comprend que, pour le fuir, des files de charrettes, chargées de femmes, de vieillards, de garçons, de filles et de tout ce qui avait le plus de valeur, eussent franchi déjà la porte de l'Est, pour aller se mettre à l'abri, loin des points de passage, dans les montagnes, à une centaine de lis.

Deux jours après, l'affreux péril, si redouté, se présenta soudain, sous la forme de plusieurs centaines de taoping...

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Une terroriste à Pékin


Parmi les histoires les plus émouvantes que je notai sur mon carnet de route, celle qui me frappa le plus avait eu pour héroïne une jeune Chinoise morte à Pékin, pendant l'été de 1913, d'une manière tragique. L'Européen qui m'en fit le récit l'avait beaucoup connue. Il me donna son véritable nom. Je le modifierai, en l'appelant Mlle T'ien.

Le père de T'ien était l'un de ces mandarins d'esprit ouvert qui, en 1898, adhérèrent à la campagne du réformiste Kang Yu Wei. Il s'attacha donc à donner à sa fille une éducation nouvelle, selon les idées occidentales, en opposition avec les règles anciennes qui maintenaient la femme dans une ignorance presque complète et surtout, matériellement, dans une sorte de servitude. Chose plus extraordinaire encore, il accepta plus tard, au renouveau du mouvement moderniste, qu'elle allât terminer ses études dans une école de filles, au Japon. À cette époque, le révolutionnaire Sun Yat Sen et ses disciples faisaient leur propagande parmi les étudiants chinois des universités japonaises. T'ien assista à quelques-uns des meetings ainsi tenus par ses compatriotes, et elle rentra en Chine, initiée et affiliée au « Kéming ».

La vieille impératrice douairière et son neveu, l'empereur névrosé Kouang Siu, avaient disparu depuis déjà deux ans dans une mort restée très énigmatique. Le souverain pouvoir, détenu par le lamentable régent, perdait de plus en plus de son prestige. La crise constitutionnelle agitait Pékin, et tandis que le désarroi s'emparait du monde officiel, le « libertarisme » et l'esprit de révolte grandissaient dans la jeunesse scolaire qui manifestait son excitation par des lettres écrites au sang. Ce fut le moment où, par suite de l'engouement pour la vie européenne, les progressistes se mirent à fréquenter le quartier des légations. La mode se répandit de venir banqueter dans un hôtel où l'on s'initiait à notre cuisine et à nos façons de manger. Des princes, qui se piquaient de modernisme, y faisaient tous les jours leur partie de billard avec des aventuriers occidentaux. D'autres, plus audacieux, conduisaient eux-mêmes de rapides charrettes anglaises, ce qui était, plus qu'on ne peut croire, scandaleux et contraire à toutes les règles de la bonne tenue et de la dignité traditionnelles.

De jeunes personnes, au visage plat et au nez minuscule chaussé de grosses lunettes à branches d'or, parurent aux thés et aux tennis du monde diplomatique, masquant leur gaucherie et leur gêne de néophytes sous de plaisantes mines doctorales. Parmi elles, on en vit cependant qui stupéfiaient par la hardiesse de leurs allures, leurs regards sans timidité et leurs libres propos. Certaines devaient cet affranchissement à ce qu'à la suite de leurs parents elles avaient vécu en des ambassades lointaines. C'est du reste assez, d'une manière générale, le propre du Chinois de passer ainsi, sans transition, de l'excessive contrainte des rites à une sorte d'anarchisme effréné.

De toutes ces « Fleurs » — pour parler le poétique langage de Chine — émancipées ou aspirant à l'être, la plus curieuse, la plus étrange, fut certes notre héroïne. Partout où elle se montra, elle retint invinciblement l'attention. Il y avait, dans son visage ambré aux yeux obliques, audacieux et luisants, avec son lourd chignon d'ébène comme laqué, piqué d'agrafes d'or, et dans son vêtement de soie brochée, mi-chinois, mi-européen, longue veste nationale s'évasant sur une jupe trotteuse, le plus piquant mélange de grâce asiatique et de désinvolture américaine. Et la surprise surtout, dans ce pays où la mode et les pieds brisés font marcher les femmes avec une maladresse d'infirmes, c'étaient le balancement sportif de ses hanches vigoureuses et la vivacité de son pas d'habituée de la raquette.

Ainsi faite et campée, T'ien émut, on le comprend sans peine, le petit milieu des attachés de légations. Elle intrigua d'autant plus qu'on pressentait dans sa vie des choses très mystérieuses. Elle disparaissait souvent durant des semaines ; elle voyageait, elle allait, seule, à Tien-Tsin, à Shanghai, à Hankéou, à Canton. Beaucoup crurent à une secrète vie galante. Certains chuchotaient qu'elle faisait de la politique, voire même de la police.

Son attitude, dès le début de la révolution de 1911, fixa les esprits à cet égard. Elle quitta aussitôt la capitale pour se rendre à Shanghaï, qui était devenu le foyer de l'insurrection. Elle s'installa dans la concession internationale de ce grand port, alors le rendez-vous de tous les agitateurs chinois et d'aventuriers des deux hémisphères, venus offrir leurs services au leader de la révolution, Sun Yat Sen, arrivé lui-même d'Amérique avec un état-major yankee. Le rôle difficile d'agent de liaison qu'elle assumait, depuis près de deux ans, entre les « Komingtangs » des ports à concession, la mit au premier plan de tout ce qui se passa, durant cette période, dans ce coin particulièrement effervescent de la Chine. On l'aperçut souvent passant en voiture élégante dans les allées de Bubling Well et se rendant aux réunions révolutionnaires. Elle suivit les troupes rebelles dans leur marche sur Nankin et elle entra dans cette ancienne capitale des Taïpings avec ceux qui, reprenant leur tâche, libéraient de nouveau le Sud. Elle revint ensuite à Shanghaï, où elle demeura tant que durèrent les conférences laborieuses et les manœuvres subtiles par lesquelles les négociateurs chargés de rétablir la paix amenèrent la dynastie à abdiquer, avec la complicité de ceux-là mêmes qui avaient accepté la mission de la défendre.

La république proclamée, elle reprit la route de Pékin, chargée sans doute de surveiller, pour les révolutionnaires de Nankin, restés méfiants malgré le marché conclu, les agissements du président accepté par eux, leur adversaire de la veille, Yuan Chi Kaï.

Dans la capitale, elle recommença sa vie antérieure. On la revit aux thés, aux tennis du quartier des légations, où elle retrouva d'autant mieux ses admirateurs que ce que l'on avait appris de sa terrible existence, trouble et périlleuse, avait encore accru d'une curiosité plus intense l'attraction qu'elle exerçait. On disait, entre autres choses, que pour faciliter ses missions politiques et sa sécurité, elle avait un amant, et un amant étranger, dans chacun des trois ou quatre centres à concessions internationales. On ne lui en connaissait pas à Pékin et chacun souhaitait de le devenir. On n'attendit d'ailleurs pas trop longtemps. Après l'attentat commis à l'aide de bombes, par des inconnus, sur la personne de Yuan, elle estima désormais périlleux le séjour dans la cité tartare où elle habitait, et voulant s'installer dans le quartier des Européens, elle fit son choix.

L'élu fut un jeune secrétaire de légation d'une petite puissance, qui, très épris, et certainement aussi dans un sentiment de pitié qui décuplait son attachement, n'hésita pas à l'abriter en secret dans le pavillon où il logeait lui-même. Elle se montra dès lors beaucoup moins, disparaissant même tout à fait des maisons où elle allait naguère. On la rencontrait seulement parfois, avec son amant, sur la muraille tartare, à l'heure crépusculaire où se forme, sur l'immense capitale, une fine brume au travers de laquelle les lourdes portes à triple étage prennent un aspect fantastique. Ceux qui l'aperçurent ainsi la trouvèrent plus belle et plus étrange que jamais. Ses longs yeux filtraient, entre les paupières rapprochées, un regard encore plus brillant, sa marche était encore plus souple et plus vive.

Pour se cacher davantage, le couple sortit souvent de Pékin et excursionna dans les montagnes du Nord, où d'antiques pagodes font des retraites d'une douceur pénétrante, à l'ombre des pins et des cèdres, devant un admirable horizon. Mais cela même devint impossible. Des policiers chinois qui, malgré les droits formels d'exterritorialité, les épiaient jusque dans le quartier diplomatique, les suivaient aussi dans ces pérégrinations.

Afin d'échapper à cette poursuite obsédante, le jeune diplomate demanda un congé et emmena sa dangereuse maîtresse au Japon. Ils parcoururent dans tous les sens les îles merveilleuses. Ils visitèrent tour à tour Nagasaki, la mer intérieure, Osaka, Kioto, la ville sacrée, Nikko et ses temples, Tokio et Yokohama. Partout, ils virent, rôdant autour d'eux, un être bizarre au visage immobile et fermé dont ils ne rencontrèrent jamais le regard, fantomatique détective chinois qui ne perdit pas un seul instant leur trace.

Le congé touchant à sa fin, il fallut revenir. Quand ils rentrèrent en Chine, au printemps de 1913, les milieux révolutionnaires de Shanghaï et Nankin s'agitaient de nouveau, préparaient une nouvelle rébellion, cette fois, contre Yuan Chi Kaï, qui tournait de plus en plus au dictateur. À Pékin, T'ien, enfermée dans la légation étrangère, ne sortit presque plus, mais des jeunes Chinois d'allure inquiétante et chargés de mystérieux paquets vinrent la voir à diverses reprises. Son ami, que torturaient de sombres pressentiments, songeait à demander un autre poste où il l'aurait emmenée, lorsque la catastrophe redoutée s'abattit sur eux. Les autorités indigènes firent connaître en effet au ministre intéressé la présence d'une terroriste dans l'enceinte de sa résidence, et la perquisition que l'on fit aussitôt révéla non seulement la présence de T'ien dans le pavillon du secrétaire, mais encore d'une douzaine de bombes explosives qu'elle y avait cachées.

On refusa de livrer la coupable, mais celle-ci dut quitter sur-le-champ son refuge pour s'installer à l'hôtel. Quant à l'imprudent attaché, on l'expédia d'urgence, dans un emploi de son grade, à l'autre bout du monde. Ses amis, parmi lesquels se trouvait celui qui m'a raconté cette histoire, n'abandonnèrent pas celle qu'il avait été contraint de laisser ainsi. Un jour, malgré leurs objurgations, elle voulut partir pour Hankéou, où elle prétendait avoir affaire, et elle dut, pour cela, sortir du settlement étranger. Ils l'accompagnèrent à la gare, pensant la protéger par leur présence ; mais au moment où elle allait monter dans un wagon, plusieurs sbires glapissants se précipitèrent sur elle et l'entraînèrent. Elle était arrêtée. Ils ne la revirent plus ; ils surent seulement plus tard, par des amis chinois qui le leur rapportèrent, le sort qui lui avait été réservé.

Après de courtes formalités judiciaires, entremêlées à la mode céleste, surtout pour de pareils crimes, de tortures variées, T'ien fut condamnée à mort. Un matin de juillet, de fort bonne heure, un groupe de policiers, de soldats et de bourreaux, l'emmenèrent au pied de l'impressionnante muraille tartare, loin du quartier des légations, au-delà de la porte Tchongchimen. La fraîcheur de l'aube avait dissipé l'effroyable odeur de pourriture qui monte de la ville chinoise durant les nuits d'été ; une lumière verdâtre, à peine rosée, très pure, inconnue dans nos contrées occidentales, emplissait le ciel d'Extrême-Asie. Une grande paix planait sur les choses, à peine troublée par le gong lointain de quelque colporteur matinal. Tout semblait s'unir pour rendre plus effroyable ce qui allait se passer.

On abattit d'abord la condamnée à coups de fusil. Ce mode d'exécution, tout récent, ne datant que de la Révolution, était considéré comme une manifestation de modernisme. Mais ce n'était là que le commencement de la peine. La mort seule paraissant insuffisante, il s'agissait de châtier, en outre, l'esprit. Dans ce but, après avoir arraché les vêtements, les bourreaux, armés de coutelas et stimulés par les brocards obscènes des satellites, s'acharnèrent avec application à découper en dix morceaux le merveilleux corps de T'ien, dont les membres à la précieuse patine dorée, teinte de pourpre, jonchèrent bientôt le sol comme autant de fragments impeccables d'une statue mutilée.

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Le policier téméraire


Les débuts de Chong Kee, dans la carrière mandarinale, n'avaient pas été heureux. Sous-préfet dans une petite ville du Kouangsi, il y avait vécu des années d'autant plus tristes qu'il s'estimait fait pour une vie magnifique et qu'il avait conscience de posséder les trésors d'astuce qui aident à la conquérir. Mais tout s'était ligué contre lui. La population, fort pauvre, ne se prêtait qu'à de très médiocres extorsions. Sa résidence était trop infime pour que l'on y fît construire de ces écoles modernes et de ces casernes à l'européenne qui valaient, à certains de ses collègues, un si magnifique « squeeze ». Établi en outre loin de toute rivière, il ne pouvait par conséquent lier partie avec quelqu'une de ces bandes de pirates qui se livrent, avec la complicité de la police fluviale, au fructueux commerce du vol et de la vente des enfants sur le grand marché de Canton.

…Sa rancœur était d'autant plus amère que, pendant un séjour dans la grande capitale du Sud, il avait eu la vision de la vie délicieuse qu'un homme comme lui pourrait y mener. À partir de ce jour, être mandarin à Canton devint sa pensée unique, il en rêvait et il sentait en même temps son rêve irréalisable.

C'est dans ce lamentable état d'âme que le trouva la Révolution. Aux premières nouvelles, il eut comme un choc électrique, il comprit qu'il y avait là une occasion inespérée, unique, dont il fallait à tout prix profiter. Lui qui, auparavant, faisait du zèle en recherchant les révolutionnaires, en accusant certains de ses moins misérables administrés d'être affiliés au « Ké-ming », afin de leur extorquer un peu d'argent, il se découvrit de suite d'ardentes convictions républicaines. Dès qu'il connut les événements du Kouangtoung, la fuite du vice-roi et l'établissement d'un gouvernement nouveau, il n'hésita pas à partir pour la rivière des Perles. Aussi bien, il avait appris qu'un de ses parents, chef de société secrète et conseiller provincial, était devenu, tout d'un coup, un influent personnage et il espérait bien tirer quelque bénéfice de cette parenté.

Il fut servi à souhait et dans une mesure qui dépassait de beaucoup ses anciennes ambitions. Le corps mandarinal ayant fui en entier, il fallait trouver immédiatement tout un personnel de hauts fonctionnaires. Le journaliste de Hongkong, proclamé président, avait distribué les charges à ses confrères de presse et à des étudiants accourus en hâte de l'étranger. Grâce à l'appui de son cousin qu'il avait trouvé vice-président de la république cantonnaise, Chong Kee, « sous-préfet dont l'empire n'avait pas voulu reconnaître les mérites, homme d'expérience », fut nommé chef de la police. Chef de la police et à Canton, jamais, dans ses plus extravagantes chimères, il n'avait entrevu une si merveilleuse chose !

La police, dans une ville de Chine de plus d'un million d'habitants, c'est un monde de possibilités, une mine inépuisable pour un cerveau tant soit peu ingénieux de mandarin. À cet égard, Chong Kee ne s'était pas trompé sur lui-même, il était remarquablement doué. Et d'abord, il avait un but clair, précis, il savait ce qu'il voulait : de l'argent, beaucoup d'argent, de manière à vivre la belle existence de ses rêves.

Il eut, dans les débuts de ce nouveau régime, avec la recherche des « traîtres » et des monarchistes de l'association adverse de Kang Yu Wei, un moyen merveilleux pour garnir rapidement son escarcelle vide. Il enquêtait, perquisitionnait, découvrait des papiers compromettants là où il pouvait être utile d'en trouver ; il effrayait, arrêtait, puis relâchait contre des « preuves palpables » d'innocence ou impitoyablement déférait au tribunal et aux exécutions. Tous les riches commerçants reçurent sa terrifiante visite et durent ainsi se racheter. Dans les magasins clos par suite de fuite du propriétaire, il se rattrapait sur les marchandises.

Mais un pareil système ne pouvait avoir qu'un temps. Il fallait bien que la terreur cessât et que la vie reprît. Il ne fut pas déconcerté par ce retour aux conditions normales, il eut même une idée excellente : il s'institua le protecteur du commerce qu'il venait de traiter si cruellement. Cette attitude nouvelle, également très profitable, avait même, sur l'autre, l'avantage de la durée. En ce temps où, dans certains quartiers, on pillait les boutiques en plein jour, cette protection était précieuse et nul n'hésita à s'y abonner quel qu'en fût le prix. Celui-ci, basé sur une connaissance très exacte de l'importance de la maison, ne souffrait pas de marchandage. En revanche, l'engagement qu'il comportait de la part de la police était scrupuleusement tenu. Il n'est d'ailleurs rien de tel qu'un chenapan bien rétribué pour réprimer impitoyablement le vol. À partir de ce moment, l'auteur du moindre larcin, pris sur le fait, fut puni de la mort immédiate. La sécurité succéda ainsi comme par enchantement à la pire incertitude et aux risques quotidiens qui paralysaient complètement les affaires.

Par une méthode si bien comprise, Chong Kee édifia la plus jolie fortune, en même temps qu'il se faisait la réputation d'un chef de police hors pair.

Il ne négligeait pas, pour cela, d'autres moyens de s'enrichir davantage encore. Les règlements sévères sur l'opium, relâchés un instant par suite de la révolution, furent rétablis, par ses soins, dans toute leur rigueur. Ces restrictions produisaient, sur le prix de la drogue, une hausse assez forte pour qu'elle en rendît la contrebande particulièrement fructueuse. Il connut sans trop de peine ceux qui se livraient à ce précieux trafic, qu'après de savantes et secrètes négociations il feignit bien entendu d'ignorer. Il était d'ailleurs lui-même un fumeur émérite, mais cela n'eût pas suffi pour l'inciter à l'indulgence.

Il y avait aussi, sur la rivière, le commerce d'enfants, fait par les pirates, avec lesquels il n'eut pas grand mal à s'entendre. Comme de juste, il exerçait également un contrôle rémunérateur sur les innombrables sampans et bateaux de fleurs consacrés aux doux mystères. La fonction comportait encore bien d'autres occasions de bénéfice qu'il serait trop long d'énumérer et dont il ne laissait pas échapper une, les utilisant toutes avec une régularité et une maestria sans égales.

Après deux ans d'exercice, il était possesseur de capitaux importants et notamment d'immeubles à Hongkong qu'on évaluait à plus d'un million de francs.

On pense bien que, tout en remplissant brillamment les devoirs de sa charge, Chong Kee n'avait pas manqué de mettre à exécution ses projets de grande vie. Le plus luxueux des bateaux-restaurants de la voluptueuse rivière des Perles lui était réservé. Il y passait presque toutes ses soirées, entouré de chanteuses au fin minois et de musiciens. Durant les nuits d'été, toutes fenêtres ouvertes, il faisait pousser au plein courant et laissait descendre au fil de l'eau son boudoir flottant d'où partaient des chants et des accords de violon qui s'entendaient de la rive.

Pour varier les plaisirs, il lui arrivait souvent de prendre un des bateaux à vapeur faisant le service du delta et d'aller à Macao, le Monte-Carlo d'Asie, jouer au « fantang ». D'autres fois, il se rendait à Hongkong où on le connaissait bien, non seulement dans les « buildings » démesurés de l'entrée de la rade, où la « fête » chinoise se célèbre, mais encore dans les discrètes maisons américaines de la ville anglaise, sur les hauteurs de Pottinger street, où on le recevait bien qu'indigène, à cause de la tenue d'Europe qu'il revêtait en cette circonstance et surtout parce qu'il y faisait couler à flots le champagne.

C'était donc, pour notre héros, le bonheur parfait, avec la satisfaction intime d'avoir bien rempli son programme, lorsque la fâcheuse idée du gouvernement cantonnais d'adhérer à la rébellion de 1913 vint gâter les choses. La débâcle ne se fit pas attendre. À la nouvelle de l'approche de Long Si Kouang, qui, à la tête d'une petite armée, venait soumettre la ville au nom de Yuan Chi Kaï, les dirigeants, gouverneur en tête, prirent incontinent la fuite, comme l'avaient fait les mandarins impériaux, deux années auparavant.

Chong Kee eut un cruel moment d'incertitude. Fallait-il suivre cet exemple et déserter, lui aussi, la place, une si bonne place ? La pensée de tout ce qu'il avait accompli pour le rétablissement et le maintien de la tranquillité publique le rassura promptement. Il se sentait indispensable au commerce cantonnais. Et puis, après tout, pensait-il, il n'était pas un homme de parti, mais un bon fonctionnaire et un homme d'ordre. Il s'accommodait très bien de Yuan Chi Kaï et il ne doutait pas qu'il pût s'entendre avec Long Si Kouang. Il y a, pour cela, des moyens traditionnels, il les emploierait avec ce nouveau maître comme il l'avait fait avec ses prédécesseurs.

Tout cela certes était congrûment raisonné, sauf qu'il avait négligé d'envisager l'hypothèse contraire, ne se rendant pas compte qu'il voyait ainsi la situation uniquement comme il désirait qu'elle fût. Grave imprudence assurément et incompréhensible chez un esprit si subtil et si pratique, à qui la conscience d'être un « nouveau riche » aurait dû, dans un tel bouleversement, donner la notion du danger.

La chance cependant continuant à le favoriser, ses prévisions optimistes se réalisèrent. Long Si Kouang accueillit à merveille ses offres de service et le confirma dans la charge qu'il remplissait si bien.

Chong Kee avait repris son existence antérieure et cela durait depuis deux mois environ, lorsque Long, définitivement nommé par Pékin au poste de « toutou » au Kouangtoung, l'invita à un banquet qu'il donnait dans son yamen. Il s'y rendit avec l'apparat que comportait sa fonction, sa chaise à quatre porteurs étant précédée et entourée de nombreux satellites. Cordialement reçu par le maître, avec lequel ses rapports étaient les meilleurs et qui se trouvait du reste d'humeur charmante, il eut le plaisir de retrouver, autour de la table luxueusement servie, tous ses collègues, directeurs des divers offices du gouvernement.

L'aspect de forteresse de la résidence occupée par une troupe nombreuse, les factionnaires, placés à toutes les portes, même à celles des appartements et devant la salle à manger, ayant tous la main haute et le doigt sur la gâchette d'un pistolet Mauser, ne pouvaient l'impressionner, car leur hôte se faisait constamment garder de cette façon. Tout ce déploiement militaire n'empêcha d'ailleurs pas le festin d'être des plus gais. Long, gros homme à forte encolure et dont la face aux yeux vifs et saillants, dénonçait aussi bien la forte complexion sensuelle que l'énergie brutale, s'abandonnait à son goût pour les saillies les plus épicées et les plus grasses. Ces jeux de mots, ces historiettes graveleuses d'un chef de bande n'avaient rien qui pût charmer les lettrés qui les écoutaient. Ceux-ci ne paraissaient pas moins en goûter toute la saveur. Chong Kee, plus que les autres encore, semblait s'amuser follement, aussi était-ce à lui que Long, flatté d'un tel succès, s'adressait surtout.

Vers la fin du repas, tout d'un coup, un silence inexplicable s'établit. Chong Kee crut voir le gras visage de son hôte, si jovial tout à l'heure, se rembrunir. Une gêne indéfinissable s'empara de lui et devint très rapidement une angoisse d'autant plus intolérable qu'elle était sans raison. Il ne put y tenir davantage, il se leva en disant, à son voisin de table, qu'incommodé par la chaleur il sentait le besoin de sortir un instant.

Long, qui le suivait de l'œil et qui était redevenu souriant, d'un geste le pria d'attendre.

— J'ai, lui dit-il de l'air le plus gracieux, une communication intéressante à vous faire.

Et, ouvrant une large feuille de papier de riz à gros cachet rouge, il lut imperturbablement un pli officiel de Pékin qui condamnait à la peine de mort le chef de la police de Canton pour ses innombrables abus de pouvoir et — ajoutait l'arrêt, par une formule traditionnelle mais qui semblait particulièrement ironique — pour son « inexcusable témérité ». Et Long termina par ces mots d'une urbanité exquise :

— Nous sommes charmés d'avoir passé cette dernière soirée avec vous.

Chong Kee, qui avait failli d'abord s'évanouir sous ce rude coup, s'était ressaisi et protestait véhémentement de son innocence ; il invoquait les services rendus, il en appelait à la population cantonnaise. Cette plaidoirie menaçant d'être interminable, Long Si Kouang fit un signe aux factionnaires de la porte, qui s'avancèrent vivement et tirèrent sans désemparer toutes les balles de leurs Mauser.

Atteint à la tête et au cou, l'invité condamné à mort s'écroula de toute sa hauteur et il y eut bientôt sur le parquet une grande mare de sang, dans laquelle des pétales de roses, tombés de la table pendant la courte bagarre, flottaient comme de minuscules esquifs.

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