Albert Grünwedel (1856-1935)

Couverture de Albert Grünwedel (1856-1935) : Mythologie du bouddhisme au Tibet et en Mongolie Traduit de l'allemand par Ivan Goldschmidt. Éditions Ernest Leroux, Paris, 1900. 188 illustrations.

MYTHOLOGIE DU BOUDDHISME
AU TIBET ET EN MONGOLIE

Fondée sur la collection lamaïque du prince Oukhtomsky

Traduit de l'allemand par Ivan Goldschmidt

Éditions Ernest Leroux, Paris, 1900. 188 illustrations

  • Alfred Foucher, C.R. lecture, Befeo 1901 : "M. Grünwedel vient de publier un volume des plus intéressants sur la mythologie ou, plus exactement, l'iconographie de la religion des lamas. Son livre est moins un mémoire technique qu'une œuvre de haute vulgarisation : ce n'est pas nous qui l'en blâmerons, bien au contraire. La tâche lui était d'ailleurs facilitée par la nature même de son sujet. Si le panthéon tibétain est le plus vaste du monde, il en est aussi le mieux ordonné. Des générations de moines imagiers, artistes doublés de théologiens, ont travaillé à classer, hiérarchiser, stéréotyper chaque personnage. C'est proprement le paradis de l'iconographe : nul ne s'y meut plus à l'aise que M. Grünwedel."
  • "Il étudie tour à tour, selon la division consacrée : 1° le clergé, saints, lamas ou magiciens ; 2° les étranges divinités tutélaires (Yi-dam), bien connues par leur mystique et monstrueuse obscénité ; on sait qu'elles sont toujours représentées comme sexuellement unies à leur énergie féminine ou çakti ; 3° les Bouddhas, bien rares et évidemment détrônés dans la piété des fidèles par des dieux moins sourds aux prières humaines, et les innombrables Bodhisattvas que distinguent entre eux un attribut, une couleur ou une monture caractéristiques ; 4° les divinités féminines, surtout l'infiniment gracieuse Târâ, la grande déesse du bouddhisme, et les épouvantables sorcières que sont au contraire les Ḍakinîs ; 5° les non moins horribles Dharmapâlas ou protecteurs de la religion ; et 6° enfin les divinités secondaires, bons génies ou démons, d'origine locale ou indienne."
  • "Quant aux illustrations, elle ont été fournies à profusion par la superbe collection lamaïque du prince H. Oukhtomsky, l'ancien compagnon de voyage du tzar (alors tzarévitch) en Orient : en fait cette collection nous est même donnée comme ayant servi de base à l'ouvrage... L'ouvrage a paru à la fois en allemand chez Brokhaus et en français chez Leroux. Il est vrai de dire que la traduction française est l'œuvre d'un Allemand : c'est même sa seule excuse pour être aussi mauvaise."

Extraits : La première période du bouddhisme au Tibet
Les protecteurs de la religion : Vajrapâṇi - Les Drag-gšed, les meurtriers terribles
La danse Tsam
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La première période du bouddhisme au Tibet

Le roi de la loi. - Albert Grünwedel (1856-1935) : Mythologie du bouddhisme au Tibet et en Mongolie. — Éditions Ernest Leroux, Paris, 1900. 188 illustrations.
33. Le « roi de la loi » Sroń-btsan-sgam-po du Tibet. - Avec javelot et lasso, sur le front l'œil de la sagesse, à côté de lui Târâ avec un vase d'eau bénite dans la main gauche.

L'histoire légendaire des premiers rois du Tibet raconte que sous le roi Lha-t'o-t'o-ri quatre objets miraculeux sont tombés du ciel sur la terrasse du palais royal : un stûpa d'or (en tibétain : mc̀'od-rten), une châsse avec un joyau merveilleux (cintâmaṇi, en tibétain : yid-nor ou yid-bži nor-bu, en mongol : sètkil khangghaktši èrdèni), deux mains jointes et le livre Za-ma-tog (en sanscrit : karaṇḍa). Lha-t'o-t'o-ri ne comprenant pas la signification de ces objets et une voix déclarant du haut du ciel, qu'on comprendrait l'usage de ces objets sous le cinquième successeur du roi, il les fit garder dans son trésor.

Le successeur de Lha-t'o-t'o-ri sur le trône du Tibet était Sroń-btsan-sgam-po (fig. 33), qui prit en 629 les rênes du gouvernement. Nous avons mentionné qu'il a envoyé T'on-mi sambhoṭa dans les Indes, chercher des livres et des images et qu'il a fait créer un alphabet pour la langue de son pays d'après l'alphabet indien, tel qu'il était alors en usage (l'écriture nommée « vartula »). L'ancienne capitale du pays avait été à Yar-luń ; lui, il construisit sa capitale là où de nos jours Lha-sa est situé et il transféra le siège du gouvernement au Tibet central (en tibétain : dBus). On dit que dans son œuvre de la civilisation de son pays à l'indienne et à la bouddhique, ses deux épouses, l'une fille du roi du Népal, l'autre princesse chinoise qu'il avait gagnée par une guerre victorieuse, l'ont assisté. Toutes les deux passent pour des incarnations de la déesse Târâ (en tibétain : sGrol-ma, en mongol : Dara èkè). La princesse chinoise a apporté de sa patrie une statue célèbre de santal, représentant Çâkyamuni ; les couvents de bLa-brań et de Ra-mo-c̀'e près de Lha-sa furent construits malgré la résistance des démons hostiles au bouddhisme, qui avaient joui jusqu'alors d'un culte dans le pays.
Le roi a atteint un âge très avancé et son âme, de même que celles de ses épouses, ont, d'après la légende, pris domicile dans une vieille statue de Bodhisatva Avalokiteçvara, qu'on montre aujourd'hui encore à Lha-sa.

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Les protecteurs de la religion. Vajrapâṇi

Sous le nom de « protecteurs de la religion » (en sanscrit : dharmapâla, en tibétain : c̀'os-skyoń, en mongol : nom-oun sakighoulsoun) on a reçu dans le système une série de divinités hindoues qui ont juré de défendre la religion du Bouddha contre les démons de leur ressort. Esquissons d'abord les divinités principales d'origine indienne.
La première forme de la notion de Dharmapâla est représentée par Vajrapâṇi (en tibétain : Pcyag-na rdo-rje), « le dieu avec le foudre », et nous avons vu comment il s'est déjà développé à l'époque de Gandhâra. Ce personnage mythologique est du reste le meilleur exemple du développement de ce système, que la légende attribue à Âryâsañga. Tandis que sa forme bénigne paraît comme Bodhisatva, sa forme terrible est un Dharmapâla et le développement des autres divinités sera analogue. La déesse Târâ p. e. sous ses différentes formes n'est sans doute pas autre chose qu'une version bouddhique des formes bénignes de l'épouse de Çiva, Bhavânî, Devî ou Gaurî ou quel que soit son nom, tandis que la forme terrible de cette même déesse çivaïque paraît, sous le nom de Lha-mo (en sanscrit : Devî), au milieu des divinités tutélaires les plus efficaces.
Il en résulte, d'abord que les Dharmapâlas sont tous représentés sous forme terrible : avec des membres courts et gros, avec trois yeux, avec la tête grande et grosse, les cheveux hérissés, entourés de bien des feux flambants ou des fumées épaisses, en train de marcher et prêt à combattre, ordinairement en couleurs foncées, bleus ou rouges. Nous trouverons cependant, quelques exceptions, que je ne manquerai pas de mentionner dans la description.

Illustrations 133, 134, 135 et 136.

Pour en revenir à Vajrapâṇi, nous le voyons dans la fig. 133, n° 10 dans sa forme la plus simple et la plus ordinaire. Il a le type général des démons, a le teint bleu foncé, une couronne faite de crânes, un tablier de peau de tigre et brandit le foudre dans la main droite. La masse de flammes qui l'entoure est rouge avec des lignes d'or. Schlagintweit, Bouddhisme, raconte une légende, d'après laquelle pendant le tournoiement de l'océan, quand il s'agit de préparer la boisson d'immortalité, il était chargé par les autres dieux de garder ce produit. Lorsque le démon Râhu (en tibétain : sGra-gčan) le frustra de cette boisson, Vajrapâṇi fut contraint à un acte ignominieux et c'est de là que résulte sa haine terrible contre les démons.
Vajrapâṇi est principalement dieu de la tempête et on le supplie surtout pour la pluie. En sa qualité de dieu de la pluie, il est le protecteur des dieux serpents qui amènent la pluie (nâgas, en tibétain : kLu) et dans une légende que Schiefner raconte, nous apprenons, que, lorsque les nâgas parurent devant le Bouddha, il fut chargé de les défendre contre les attaques de leurs ennemis mortels, des oiseaux gigantesques, du nom de garuḍa (en tibétain : k'yun).
Par conséquent il est entouré de garuḍas (fig. 134) ; il y a même une forme du dieu, où il a des ailes de garuḍa et où sa tête est couronnée de la tête d'un garuḍa. C'est le « P'yag-rdor K'yun-šog-čan Vajrapâṇi à ailes de garuḍa ».
Vajrapâṇi fait encore partie des Yi-dams, et la fig. 135 le montre avec sa Yum, tandis que la fig. 136 représente la même forme sans Yum. Cette dernière formation à six mains, sous laquelle il est regardé comme ennemi très dangereux des démons, s'appelle Vajrapâṇi « au vêtement bleu », Nîlâmbara(dhara)-Vajrapâṇi (en tibétain : P'yag-rdor gos sńon-čan). Les tantras mentionnent même trois Vajrapâṇis de cette espèce, que Gautama Bouddha a convertis après sa victoire sur Mâra.
La forme avec Yum et à six mains (fig. 135) porte le nom de Mahâcakra-Vajrapâṇi (en tibétain : P'yag-rdor 'k'or-c̀'en).
À Lha-sa, le sommet situé au sud-ouest de Po-ta-la, connu sous le nom de « montagne de fer » (en tibétain : lČags-po-ri), lui est consacré.

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Les protecteurs de la religion. Les Drag-gšed, les meurtriers terribles

Suivent les nommés « huit terribles » (en tibétain : Drag-gšed, « meurtriers terribles », mot que les Mongols prononcent ordinairement Dok-šit). Ce groupe, qui a son culte particulier, que Pozdnĕev a décrit dans son livre cité à plusieurs reprises, comprend ordinairement, sauf quelques petites variantes, les dieux suivants : rTa-mgrin, lČam-srań, 'Jigs-byed, gŠin-rje, Lha-mo, mGon-po p'yag-drug-pa, mGon-po dkar-po, Ts'ańs-pa, rNam-t'os-sras (fig. 133, nos 1—8). Dans d'autres listes Ts'ańs-pa ou rTa-mgrin ou bien lČam-srań et Ts'ańs-pa manquent et il paraît à leur place Ć'os-skyoń rDor-legs, chef des « cinq rois », dont nous traiterons au chapitre suivant.

Entrons dans les détails des différents dieux.
Hayagrîva, dieu à la nuque de cheval (en tibétain : rTa-mgrin) (les Mongols transcrivent le nom indien Khayanggirwa et traduisent Morin èghèšiktu, « à la voix de cheval ») est de même une des divinités antiques. Il produit son activité la plus efficace en réunion avec la Ḍâkinî Vajravarâhî ; une légende intéressante racontée dans le Pad-ma-t'an-yig est malheureusement trop longue pour que je puisse la donner ici. En tout il est censé être très bénin envers les hommes, mais très dangereux pour les démons qu'il effraie par son hennissement. Rappelons à cette occasion un conte curieux du Siddhi-kûr kalmouk, où un fugitif, qui passe la nuit sur un palmier, chasse des démons, qui arrivent sur des chevaux d'écorce et de papier, en faisant tomber un crâne de cheval, qu'il avait trouvé auparavant.
Même quand il est conjuré, il annonce, dit-on, son arrivée par un hennissement. Padmasambhava surtout a recommandé son culte au roi K'ri-sroń-bde-tsan ; Atîca aussi l'a conjuré ; il lui est apparu tirant des flèches.
Il est connu sous différentes formes, dont la plupart le montrent avec une tête de cheval dans les cheveux ébouriffés. Ses emblèmes principaux sont un bâton de la forme d'une massue et le lasso; cependant ses formes polycéphales avec plusieurs mains présentent aussi d'autres attributs ; on le reconnaît facilement aux têtes de cheval à la nuque.
Il est aussi Yi-dam et dans des tableaux il est toujours rouge ou brun ; sa Çakti est toujours bleu clair.
Les Mongols le prennent pour un dieu protecteur des chevaux et il semble que pour cette raison il ait été parfois confondu avec lČam-srań. Toutefois il est remarquable que dans la description d'un même événement, à savoir du fait que lors de la deuxième conversion de la Mongolie un dieu prit tous les démons de figure animale séjournant dans le pays, pour les présenter au convertisseur (cf. p. 82), il est remarquable, dis-je, que d'après Ssanang Ssetsen ce dieu a été Hayagrîva, tandis que la source citée ci-dessus nomme Beg-tse, c'est-à-dire lČam-srań.
Les formes simples du dieu sont représentées dans la fig. 105, où il a deux mains et le bâton, mais où il n'a pas la tête de cheval, et dans la fig. 138, qui montre sa forme ordinaire à quatre mains.
Une forme particulière de Hayagrîva c'est le « clou » (en tibétain : p'ur-bu), dont on se sert pour les conjurations de démons : c'est au fond un poignard de bois à trois bords pourvu d'une longue écharpe, la poignée duquel montre la tête du dieu. Il y a de magnifiques poignards de bronze doré avec la tête du dieu à trois visages, et couronnée de têtes de chevaux. La collection du Prince Oukhtomsky en présente. Dans la fig. 24 j'ai donné un tel poignard de bois. La matière usagée de préférence pour ces armes c'est le bois d'acacia catechu (khadira).

Le dieu de la guerre lČam-srań, mieux lČam-sriń (en mongol : Ègètši dègû [dû], connu aussi sous le nom de Beg-tse, que nous avons déjà mentionné plusieurs fois (fig. 133, n° 2, fig. 55), est une divinité difficile à déterminer par rapport à sa signification. Non que ses fonctions soient douteuses — il est dieu de la guerre —, mais on ne sait pas sûrement, s'il est une divinité indienne et s'il est permis de le comparer à une telle divinité. On est en premier lieu tenté de penser au dieu de la guerre indien, Kârtikeya, fils de Çiva, et le nom singulier du dieu lČam-sriń, « frère et sœur », pourrait correspondre au surnom « Kanyâbhartar » (frère de fille) que Boehtlingk-Roth a trouvé pour Kârtikeya, pour peu que ce nom soit correct. Son autre nom est Beg-tse, «cuirasse couverte», qui se rapporte probablement à ce que sur la cuirasse il porte un vêtement flottant à manches. Ordinairement il est accompagné par deux divinités, de Srog-bdag (en mongol : Amitan-ou èdzèn) cuirassé, assis sur un loup, et de Rigs-bu-mo (en mongol : Ukin tègri, forme de Lha-mo), nue, assise sur un lion. Dans des tableaux sont ajoutés huit démons nus rouges, les « porteurs de couteau » (en tibétain : Gri-bdog, en mongol : Khoutougha bariktši), qui tranchent des cadavres sur le champ de bataille, dévorent les cœurs etc. Un de ses huit démons est reproduit dans la fig. 141 n° 7 d'après la danse Tsam.

Illustrations 138, 139, 140 et 142.

Commentaires sur la fig. 139 : « Le dieu s'avance cuirassé, dans sa droite il brandit une épée d'or, avec la main gauche il porte à la bouche un cœur humain. Son pied droit écrase un cheval, son pied gauche un homme nu. La tête a le type de colère habituel (k'ro-bo, en sanscrit : krodha) et est, comme les mains, de couleur rouge ou rouge brunâtre. Un diadème de crânes est posé sur le front à trois yeux. Un serpent sort des cheveux enflammés. À partir de la ceinture pend une peau de tigre, une chaîne de têtes coupées est attachée aux épaules. Une épée et un drapeau rouge sont appuyés au coude gauche qui soutient aussi un arc. À sa droite chevauche un démon casqué, cuirassé, à trois yeux et à peau brun rouge, sur un loup gris foncé. Sa main droite tient une épée, sa main gauche un lasso. À gauche chevauche sur un lion gris une femme nue bleu foncé avec un couteau dans la main droite et un p'ur-bu (fig. 24) dans la gauche. Sa tête est bleu clair. » Original-Mitteilungen aus dem Kgl. Museum für Völkerkunde, p. 113, n° 32. Peut-être qu'à cause de ces suivants on l'appelle lČam-sriń, « frère et sœur » ?

Pour le reste je peux seulement ajouter sur lČam-srań qu'avec sa suite il joue un grand rôle dans la danse Tsam (fig. 141) et que l'épopée Gesar lui fait vaincre et battre Beg-tse (fig. 139).

Un autre Drag-gšed c'est le dieu des morts (sanscrit : Yama, tibétain : gŠin-rje, en mongol : Èrlik), de son titre d'honneur « roi de la loi » (sanscrit : Dharmarâja, tibétain : Ć'os(-kyi) rgyal(po), en mongol : Nom-oun Khaghan ou Khân).
Il se rencontre sous deux formes, comme Ć'os-rgyal pcyi-sgrub et comme Ć'os-rgyal snań-sgrub, ce qu'on pourrait traduire à peu près par « roi de la loi des affaires externes et internes ». Ce dernier, qui forme la figure principale de la fig. 140 et marche à gauche, armé du gri-gug et de la coupe de crâne, avec le teint bleu, est la forme du dieu de la mort qui trône aux enfers. Mais son poste de juge des enfers est aussi bien passager que le tourment des maudits : dès qu'ils ont subi leurs supplices, ils reçoivent de meilleures réincarnations, selon les bons actes qu'ils ont accomplis. Le juge même des enfers est maudit, qui, d'après une version, doit avaler toutes les vingt-quatre heures du métal fondu et nous savons (cf. p. 103) que Mañjuçrî a dompté une fois un Yama trop cruel sous la forme terrible de Yamântaka comme « mort de la mort ».
Le roi de la loi « des affaires externes » a des formes différentes. Nous en avons déjà rencontré l'une, où il est accompagné de sa sœur Yamî, qui, aux enfers, ôte les vêtements aux maudits — la grande-mère du diable dans nos contes. Nous savons que c'est Tsoń-k'a-pa qui, à l'heure de la mort, a invoqué le dieu de la mort comme « protecteur de la religion » ou, à ce que l'on raconte, l'a solennellement nommé tel (fig. 48 et 133 n° 6). Yama paraît aussi seul sans sa sœur Yamî, pour l'ordinaire avec d'autres formes, debout sur le taureau, brandissant sa massue (en tibétain : dbyug-gu, en mongol : oktarghoui-in orkitsa), ayant le lasso dans la main gauche. Ce lasso est l'ancien attribut du dieu de la mort indien ; c'est avec lui que le dieu même ou ses serviteurs prennent les âmes des hommes. Sous cette forme (fig. 140 et fig. 142) il est blanc ou jaune. Une autre forme, qui est désignée presque généralement comme une forme accessoire de son dompteur Yamântaka, le montre seul avec la tête de taureau, tenant devant la poitrine la coupe de crâne et le couteau gri-gug. En ce cas il est de couleur rouge et passe pour le dieu des richesses de la terre, pour dieu de la richesse en général, surtout si, au lieu du couteau gri-gug, il tient le bijou cintâmaṇi dans la main droite (fig. 140 en bas). Les fig. 143 et 144 montrent enfin des formes qu'il faut attribuer à Yamântaka.
Parmi la suite de Yama comme dieu des enfers et des cimetières, appelé ordinairement la « forêt froide » çîtavana (en tibétain : bSil-bai tscal), il faut encore mentionner quelques figures, dont deux squelettes dansants sont les plus singulières. Ils s'appellent Çmaçânapati ou Citipati (en tibétain : Dur-k'rod bdag-po, fig. 144) et sont représentés dans la danse Tsam par les deux « crânes de squelette » qui, par leurs bâtons, chassent le corbeau, qui poursuit la victime (en tibétain : zor) (fig. 143 n° 1 et 2). Dans le Pad-ma-t'an-yig quatre de ces cimetières sont expressément décrits qu'on pourrait bien appeler quatre enfers arrangés d'après les quatre points cardinaux ; chacun est sous la direction d'un « dieu des morts » particulier.
Dans la danse Tsam (fig. 141) deux des compagnons du dieu de la mort qui, d'après les têtes d'animaux qu'ils portent, sont nommés taureau (en tibétain : Ma-he ou gLań-t'ug) et cerf (en tibétain : Ša-ba) jouent un rôle particulier. Le dernier remplace apparemment un ancien messager de la mort à tête de cheval, que l'art indien connaît aussi bien que l'art japonais.

Ici je n'ai à mentionner qu'une seule forme monocéphale à tête d'homme, debout en Yi-dam sur un buffle : c'est le « Yamâri rouge », gŠin-rje-gšed dmar ou seulement gšed dmar, parce qu'il est coloré en rouge comme la Çakti (fig. 45 en haut et 147).

Du suivant des « huit dieux de la terreur », Yamântaka (en mongol : Èrligun-yarghatši, Èrlik tonilghan uilèduktši ou Ayolghaktši) il a été déjà traité plus haut :

83. Le Yi-dam Çrîvajrabhairava. Albert Grünwedel (1856-1935) : Mythologie du bouddhisme au Tibet et en Mongolie. — Éditions Ernest Leroux, Paris, 1900. 188 illustrations.
83. Le Yi-dam Çrîvajrabhairava, Vajrabhairava, Bhairava, Yamântaka, Yamâri. Une forme du Bodhisatva Mañjuçrî. - Photo (C) RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

La figure la plus compliquée et la plus terrible d'entre les Yi-dams, et peut-être dans toute la mythologie lamaïque, c'est Vajrabhairava, Vajrabhayañkara (en tibétain : rDo-rje 'Jigs-byed, en mongol : Ayolghaktši) ou Yamântaka, Yamâri (en tibétain : gŠin-rje gšed) (fig. 83). Sous cette forme Mañjuçrî dompta Yama (en tibétain : gŠin-rje, en mongol : Èrlik), roi démoniaque de la mort qui dépeupla le Tibet. Je donne ici la façon dont il est représenté d'après le Çrîmahâvajrabhairavatantra qui se trouve au Kanjour et qui donne une instruction détaillée sur la manière dont il faut peindre le dieu. Cette indication me paraît être d'autant plus remarquable que sur des tableaux et dans des bronzes les emblèmes ne sont malheureusement pas bien reconnaissables.

Je donne le texte en traduction littérale :
« Il sera expliqué maintenant exactement la manière de peindre (son) image d'après les préceptes de Çrîvajrabhairava. Qu'on prenne une toile quelconque, la (soi-disant) toile Çûra ou celle qui porte des dessins de fleurs ou la toile, du fil ; il faut que le peintre soit un homme de bien, pas trop réfléchi, pas porté à la colère, saint, savant, gardant ses sens, croyant et bienfaisant, sans avarice ; il faut qu'il soit doué de ces vertus. La main d'un tel peintre est admise à peindre sur la toile Çûra. S'il désire atteindre Siddhi, le don du Çûra s'y fait valoir.
Il faut qu'il dessine son modèle en secret, après avoir lissé la toile. Il est libre de peindre, si, en plus du peintre, un Sâdhaka est présent ; mais qu'aucun autre homme, un homme du monde ne le voie ! (La figure reçoit) seize pieds, trente-quatre mains, neuf têtes, (elle est) nue, de couleur noire, les pieds marchant, d'aspect plus que terrible, le linga en érection, c'est ainsi qu'il faut peindre l'image. La première tête celle d'un taureau, à côté de la corne droite trois visages : un visage bleu, un visage gris et un visage noir. Entre les deux cornes il faut peindre une figure rouge et terrible, au-dessus la figure jaune et un peu irritée de Mañjuçrî. Les mains droites (tiennent) le couteau gri-gug, une arme aiguë, un pilon, un couteau poignard en forme de foudre, une hache, une conque marine (sanscrit : çankha), une flèche, un crochet de fer, une pierre à fronde, la massue khaṭvâñga, une roue, un foudre, un marteau de pierre, un glaive, le tambour ḍamaru ; les mains gauches (tiennent) un crâne, une tête, un bouclier, une jambe, un lasso, un arc, (en outre) des entrailles, une cloche, une main, de la toile à suaire, un homme empalé, un poêle, un morceau de crâne, un doigt menaçant, un trident pourvu de rubans flottants, de la toile fouettée par le vent ; deux mains tiennent une peau d'éléphant fraîche. Sous les pieds à droite : un homme, un taureau, un éléphant, un âne, un chameau, un chien, une brebis et un renard ; sous ceux de gauche : un autour, un hibou, un corbeau, un perroquet, un faucon, un paon, une poule d'eau et un cygne. Il faut peindre Çrîvajrabhairava armé de la sorte. Au-dessous il faut peindre un cimetière ; il faut qu'on y voie un homme en proie à Mâra, avec des vetâlas, des kshetrapâlas et des râkshasas, qui ont l'air parfaitement terrible, il faut poindre en outre un homme suspendu à un arbre de Nyagrodha, un homme ardent (cela veut dire un cadavre) et un homme empalé sur une poutre aiguë ; à côté (d'eux) des troupes entières d'oiseaux, de vautours, de chiens et de chacals, qui poussent des cris. Il faut peindre aussi des sâdhakas, qui regardent Bhagavân, à un endroit élevé ; ils sont nus, leurs cheveux en mèches, ils montrent les cinq mudrâs, tiennent ḍamaru, le crâne et khaṭvâñga et sont couronnés de crânes ; pour faire exaucer des vœux, ils sont venus au cimetière. Qu'on expose ce tableau mystérieux à une place déterminée, qu'on lui sacrifie mahâmâṃsa (des bonnes odeurs), qu'on murmure (des prières) devant lui avec le rosaire de perles de conque ; par des Dhâraṇîs parfaites, l'image est soigneusement conservée à trois fois par jour. En présence d'un étranger on ne la montre pas et on ne l'étale pas devant lui. Si l'on veut lire, adorer ou manger, elle reçoit des bénédictions et mahâmâṃsa, sa nourriture caractéristique. Si l'on aspire à la plus haute Siddhi, on sacrifie p.106 devant l'image trois fois par jour avec Virocana et la fumée de Rudhira. Voilà la manière dont l'image est peinte d'après le Çrîmahâvajrabhairavatantra de la plus haute forme de Mañjuçrî. » (Chapitre V).

Illustrations 144, 145, 148 et 149.

La seule déesse d'entre les huit dieux de la terreur c'est l'épouse de Yama, dans une de ses réincarnations, Çrîdevî, Çrîmatidevî, Pârvatî ou quel que soit son nom ; pour l'ordinaire son nom tibétain est Lha-mo (« la déesse ») ou dPal-ldan lha-mo. De ses nombreuses formes celle-ci est la plus fréquente. Elle est regardée comme la protectrice de Lha-sa et des deux Grands lamas incarnés (fig. 52, 133, n° 8 et 148). Étant celle des déesses qui défend le plus ardemment la doctrine du Bouddha, elle a été armée par tous les dieux : Hevajra lui a donné deux dés pour déterminer la vie des hommes, Brahmâ un éventoir de plumes de paon, de Vishnu elle a reçu deux corps lumineux comme le soleil et la lune, dont elle porte l'un sur le nombril, l'autre dans les cheveux, Kubera, dieu de la richesse, lui a fait présent d'un lion, qu'elle porte dans l'oreille droite, Nanda (en tibétain : dGa-bo), roi serpent, lui a donné un serpent, qu'elle a suspendu à l'oreille gauche. De Vajrapâṇi elle a obtenu sa massue ; d'autres dieux lui ont donné un mulet, qui porte comme selle la peau d'un démon (Yaksha, en tibétain : gNod-sbyin « qui cause du dommage »). Des serpents vénéneux servent de bride etc.
Comme reine des râkshasas elle sévissait tellement contre ces ennemis de la religion qu'elle dût fuir; son époux tira après elle une flèche magique qui frappa la hanche du mulet. Par la puissance de Lha-mo la blessure se changea en œil.
Quoique, d'après les tantras, elle passe pour une manifestation de la déesse Sarasvatî, il faut conclure de sa description que ses traits principaux sont empruntés à Kâli, épouse cruelle de Çiva.
Son mulet est mené ordinairement par deux Ḍâkinîs, dont l'une, Siṃhavaktrâ (en tibétain : Seń-ge gdoń-čan ou Seń-gdoń-ma, « à la tête de lion ») la suit, pourvue d'un gri-gug et d'une coupe de crâne, tandis que l'autre, Makaravaktrâ (en tibétain : Ć'u-srin-mo), armée de la tête d'un éléphant de mer, lui tient les brides. Elle traverse un lac rempli du sang des démons qu'elle a tués (en tibétain : rak-ta rgya-mtsco).
Elle est souvent entourée de quatre autres déesses farouches, qui lui ressemblent en général ; ce sont les suivantes :
1° La déesse du printemps (en tibétain : dPyid-kyi rgyal-mo) sur un mulet jaune ; ses attributs sont une épée et une coupe de crâne ; elle est bleue.
2° La déesse de l'été (en tibétain : dByar-gyi rgyal-mo) sur un Yak bleu clair ; son emblème est la hache à crochet (en tibétain : lčags-kyu) et la coupe de crâne ; elle est rouge.
3° La déesse de l'automne (en tibétain : sTon-gyi rgyal-mo). Elle chevauche sur un cerf, ses attributs sont un couteau et la coupe de crâne, autour du cou elle porte un collet de plumes de paon ; elle est jaune.
4° La déesse de l'hiver (en tibétain : dGun-gyi rgyal-mo) est bleue. Elle est assise sur un chameau et porte une massue rouge et une coupe de crâne pour attributs.
1, 2, 4 sont couvertes de peaux humaines ; pour le reste elles sont toutes nues et ne portent que les ornements blancs et, au-dessus du front, un crâne comme parure.
La suivante de Lha-mo, la Ḍâkinî Siṃhavaktrâ, se trouve souvent seule, sans Lha-mo, réunie en un groupe avec deux ou quatre autres Ḍâkinîs ; elle paraît alors dans l'attitude dansante des Ḍâkinîs avec le gri-gug dans la main droite, la coupe de crâne dans la main gauche et le khatvâñga dans le bras gauche (fig. 149). Siṃhavaktrâ est bleue à tête blanche et ses suivantes, Vyâghravaktrâ (en tibétain : sTag-gdoń-čan [ou -ma] rouge à tête de tigre, et Ṛikshavaktrâ (en tibétain : Dom-gdoń-čan) jaune avec une tête noire d'ours ; il s'y ajoute Makaravaktrâ à teint vert et avec une tête d'éléphant de mer, et enfin une quatrième Ḍâkinî, blanche, à tête démoniaque bleue avec trois yeux, dont je ne connais pas le nom. Dans ces tableaux on voit encore souvent Padmasambhava, qui a bien réussi à conjurer les Ḍâkinîs.

Font partie en outre des huit divinités terribles deux formes du dieu Mahâkâla (en tibétain : mGon-po), nommé « le dieu tutélaire ». C'est le Mahâkâla blanc (en mongol : tsaghan itèghèl, en tibétain : mGon-po yid-bži nor-bu), « le dieu tutélaire blanc », « le dieu tutélaire avec le bijou cintâmaṇi » (fig. 133 n° 3), qui est un dieu de la richesse et qui, dans la fig. 133, est opposé par suite à Kubera, et le protecteur à six mains shaḍbâhunâtha Mahâkâla (en tibétain : mGon-po pcyag-drug-pa), qui est toujours bleu (fig. 133, n° 7).

150. Mahâkâla, le protecteur de la science. Albert Grünwedel (1856-1935) : Mythologie du bouddhisme au Tibet et en Mongolie. — Éditions Ernest Leroux, Paris, 1900. 188 illustrations.
150. Mahâkâla, le protecteur de la science. En tibétain : Ye-šes mgon-po. Attributs : l'épée, la coupe crânienne, un fruit, le trident.

Une autre forme du dieu est encore « le dieu tutélaire à quatre mains », mGon-po pcyag-bži-pa ou Ye-šes mgon-po, qui est de même bleu, « dieu protecteur de la sagesse » (fig. 150), que Nâgârjuna a déjà conjuré sous cette forme.

Le dieu de la richesse Kubera est encore parmi les « huit terribles ». Comme il vaut mieux traiter de lui avec les autres Lokapâlas, auxquels il appartient, il faut donner sa description au chapitre suivant [des divinités locales].

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La danse Tsam

141. La danse Tsam. Albert Grünwedel (1856-1935) : Mythologie du bouddhisme au Tibet et en Mongolie. — Éditions Ernest Leroux, Paris, 1900. 188 illustrations.

Fig. 141. — Les masques de la danse Tsam sont les suivants : 1° Un Drag-gšed, indéterminable ; cf. n° 6. 2° Ša-ba (en mongol : bougha), cerf. Compagnon de Ć'os-rgyal ; il remplace apparemment un ancien messager de la mort à tête de cheval, que l'art indien connaît aussi bien que l'art japonais. Masque de couleur grise avec des tâches brunes. Entre la ramure se trouve le cintâmaṇi. L'habit est de soie blanche, les bandes des manches sont brunes, jaunes et rouge de vin, le linge est jaune à bords noirs et avec des bandes jaune clair et roses en bas. 3° L'esprit de la terre ; « le vieux bonhomme blanc » ; il joue le rôle d'un plaisant. 4° Un magicien à chapeau noir. 5° Ma-he (en mongol : boukha), avec n° 2 un des serviteurs de Ć'os-rgyal. Il a un masque bleu de bœuf, en arrière avec des cheveux violet clair, sur le front le cintâmaṇi. Le vêtement est bleu, l'extrême bande des manches est blanche, les deux suivantes sont rose clair et jaune. Dans la main droite il porte un bâton rouge avec un crâne en haut et un foudre en bas. 6° Un Drag-gšed, malheureusement indéterminable. « Gou-gor » « Louwaï » « Shi-doï » ou « Doungchadma » ; un d'eux est possible. Les couleurs du vêtement seraient, dans cet ordre, rouge, gris, bleu clair ou vert, les bandes des manches seraient jaunes, noires et blanches. Le linge a la même couleur que l'habit. La parure — avec un miroir sur la poitrine — représente celle appelée rus-rgyan. 7° Un des compagnons de lČam-srań, dont il y a en tout huit, nommé « Di-to ». Le masque des compagnons est rouge vif, les cheveux sont violets. Ils portent des pendeloques d'or et une ferronnière avec un crâne de mort dessus. Leur vêtement est rouge vif et ils portent comme parure une plaque de métal (miroir) sur la poitrine et une roue avec des perles de bois blanches. Ils tiennent dans la main droite un long couteau (grî, en mongol : khoutougha) avec le vajra comme poignée et dans la main gauche un p'ur-bu.

>>> Voir ci-contre la 2e partie d'une performance contemporaine de la danse Tsam, proposée sur Youtube par Gustavo Thomas. Les 1e, 3e et 4e partie sont disponibles ici1, ici3 et ici4.

143. La danse Tsam. Albert Grünwedel (1856-1935) : Mythologie du bouddhisme au Tibet et en Mongolie. — Éditions Ernest Leroux, Paris, 1900. 188 illustrations.

Fig. 143. 1. Le corbeau ; le corbeau veut enlever la victime. — 2. L'une des « têtes de mort » : elles représentent les suivants de Yama, Çmaçânapati ou Citipati ; les têtes de mort chassent le corbeau. — 3. Un soldat de la garde, suivant du roi hindou (Cakravarti). — 4. Yama (en tibétain : gŠin-rje ou Ć'os-rgyal, le dieu des morts). Le masque est bleu, le vêtement aussi, les bandes blanches, rose clair, jaune. — 5. Le « Bouddha gros ventre », Hva-šań, pris parfois pour un Sthavira, salue les masques qui arrivent. — 6. Un des enfants qui jouent avec lui, ici un élève de Hva-šań. — 7. Un des Siddhas, habituellement Âcârya, appelé « maître » ; ces figures, d'habitude deux, jouent le rôle de comiques. À coté sont deux lamas musiciens avec de hauts bonnets jaunes.


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