Jean Rodes (1867-1947)

Dix ans de politique chinoise

LA CHINE ET LE MOUVEMENT CONSTITUTIONNEL (1910-1911)

Bibliothèque d'histoire contemporaine, Librairie Félix Alcan, Paris, 1913, 258 pages.

  • Préface : « J'ai usé de la même méthode que précédemment [dans La Chine nouvelle] ; j'ai exposé, avec toute la précision qu'il m'a été possible d'apporter dans un sujet assez confus, le plan officiel de l'établissement progressif d'une Constitution, les origines et les causes de cette réforme, les luttes de partis et de clans qui se sont développées autour d'elle, enfin surtout la mentalité des hommes qui ont joué un rôle dans cette crise politique dont les conséquences, par suite de la débilité mortelle du Trône, se sont trouvées si graves... dans ce livre comme dans le précédent, je me suis efforcé de donner la marque chinoise d'un développement politique à forme générale. Quelles que soient d'ailleurs les transformations que subisse dans l'avenir, la vie individuelle et sociale des Célestes, cet indice psychologique ne perdra pas de sa valeur et il faudra toujours en tenir le plus grand compte dans l'appréciation des faits de Chine. »
  • Ils [les projets de réforme constitutionnelle] furent la conséquence directe de la guerre russo-japonaise et des missions que le gouvernement de Pékin envoya en Europe à la suite de ce formidable conflit dont les résultats impressionnaient si vivement toutes les populations jaunes. Par un raisonnement trop simpliste, les Chinois attribuaient en effet les victoires japonaises à ce que l'empire du Soleil Levant avait adopté le régime parlementaire. Cette transformation politique apparaissait comme la panacée merveilleuse qui, par l'effet d'une vertu magique, donnerait à la Chine la puissance et la gloire que lui devait le peuple voisin... La vieille impératrice douairière avait paru partager cet engouement, alors qu'en réalité elle s'en était plutôt servie pour satisfaire platoniquement des ardeurs modernistes qu'elle craignait de voir s'aiguiller vers le parti révolutionnaire. Cela lui permettait en même temps de laisser indéfiniment à l'étude des réformes essentielles et urgentes, comme la réforme financière et bureaucratique qui, plus que toute autre, aurait porté atteinte aux intérêts des grands mandarins, de la cour et du Trône même.
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Extraits : Les protecteurs naturels du Trône - xxx - xxx - xxx - xxx
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Les protecteurs naturels du Trône

On peut poser en principe que les événements valent exactement ce que valent ceux qui les ont dirigés. Qu'étaient les hommes qui présidaient à un pareil travail de transformation et que valait aussi la « jeune Chine » qui s'efforçait par tous les moyens de précipiter le mouvement ? C'est ce qu'il importe d'examiner avec soin si l'on veut pouvoir juger, sans commettre d'erreur trop grossière, de l'importance des faits qui se sont déroulés et de ce que l'on peut en attendre raisonnablement pour l'avenir.

Au premier rang, apparaît le régent que les circonstances très mystérieuses de la mort des précédents souverains avaient laissé comme maître à la Chine. Le prince Tcheng semble avoir toutes les caractéristiques morales de son frère aîné, l'empereur défunt Kouang Siu, dont la fin a souligné de si tragique façon la vie d'impérial névrosé. De même que cet étrange augustule qui, dans son acceptation de la déchéance imposée par sa terrible tante, la douairière Tseu Hi, avait eu parfois des crises de révolte durant lesquelles il brisait tout ce qu'il avait sous la main, il n'a fait que passer, dans ses trois années de pouvoir, de la faiblesse la plus insigne aux accès de colère dont les termes d'une dureté injurieuse de certains décrets indiquaient toute la virulence. Il a poussé parfois, très loin, cette violence morbide. C'est ainsi qu'il aurait, selon certains journaux, à l'époque des grandes luttes de coteries qui marquèrent les dernières années du précédent règne, menacé, un jour, d'un revolver, Yuan Chi Kaï pour lequel il semble avoir toujours eu une aversion profonde. On se rappelle de quelle façon il manifesta cette antipathie, dès les débuts de sa régence, en infligeant, à ce haut personnage, la plus éclatante disgrâce.

Ce manque de caractère s'accompagne d'ailleurs d'une intelligence médiocre et, en cela, le régent s'est certainement montré inférieur à son frère, Kouang Siu. Ce dernier en effet, comme je l'ai déjà raconté, eut une divination remarquable des intérêts de son pays, car, alors que son éducation et son isolement ne l'y préparaient aucunement, il sut comprendre avant même les événements de 1900 et la guerre russo-japonaise, qui ont ouvert les yeux à beaucoup de Chinois, la nécessité d'une transformation radicale. Il soutint de tout son pouvoir les idées du réformiste Kang Yu Wei dont le programme était en somme identique à celui des constitutionnalistes d'aujourd'hui. Sa curiosité des choses nouvelles était très vive et il avait un grand désir de s'instruire. Je sais de très bonne part que, dans l'effacement de ses dernières années de règne, son plus grand plaisir était la lecture, et que les livres de choix que l'on traduisait à son intention avaient trait surtout à l'histoire et à l'économie politique.

Le régent n'a jamais montré un pareil penchant pour l'étude des questions importantes qu'il était pourtant appelé à résoudre. Il ne semble du reste pas avoir eu, en matière de politique gouvernementale, d'idées bien arrêtées, ni de programme à peu près défini. Il a varié selon les circonstances et suivant ses propres sentiments à l'égard des personnes, n'obéissant jamais qu'à des impulsions momentanées. Ainsi, au début du mouvement réformiste, il s'est montré hostile aux tendances modernes sans doute parce qu'elles étaient à ce moment-là surtout représentées par son ennemi, Yuan Chi Kaï. En 1906, la presse chinoise signalait qu'il avait refusé de prendre part aux travaux de la « Cour Suprême des Réformes ». Par contre lorsqu'il devint, d'une manière si inattendue, le chef de l'État, il lança des décrets qui lui donnèrent les apparences d'un esprit très ouvert aux choses nouvelles. Nous avons exposé par quelles fluctuations il passa ensuite, au gré, tantôt des agitations de notables, tantôt des intrigues et des intérêts de son entourage, absolument incapable d'en imposer aussi bien aux unes qu'aux autres. On peut dire que le malheureux prince avait vraiment tout ce qu'il fallait pour présider à la lamentable chute de sa dynastie.

Auprès du régent, ceux-là même qui auraient dû se sentir le plus étroitement solidaires avec lui, ses frères, Tsai Tao et Tsai Tsoun, par leur attitude, ne faisaient, comme nous l'avons déjà vu, que rendre sa tâche plus difficile. Tous les deux avaient accompli des missions à l'étranger et n'en avaient apporté que des idées d'imitation puérile. Le premier, assez intelligent d'ailleurs, d'allure militaire élégante, était dévoré du désir de paraître et de tenir un grand rôle. Chef d'État-major général de l'armée, il ne perdait pas une occasion de parader et de jouer au grand général devant les troupes de Pékin. Le second, beaucoup plus lourd au physique et au moral, n'avait cependant pas des ambitions moindres. Ministre de la marine, sans se préoccuper des moyens, il projetait la construction d'une flotte puissante. Tous deux, bien loin d'aider leur frère dans ses efforts pour résister aux agitations des réformistes trop impatients, affectaient de soutenir les idées les plus avancées et les propositions les plus saugrenues. Non seulement ils approuvèrent les campagnes tendant à la suppression de la tresse et du costume chinois, de même que l'établissement rapide d'une Assemblée nationale, mais ils ne cessèrent aussi de donner leur appui à tous les projets d'armements et de dépenses diverses en un moment où la crise économique la plus grave préparait le pays au soulèvement. Au demeurant, de petits jeunes gens inexpérimentés, mais pleins de vanité et de suffisance comme beaucoup des « jeunes Chinois » qui devaient plus tard les remplacer.