Albert Tschepe, s. j. (1844-1912)

Couverture. Albert TSCHEPE S.J. (1844-1912) : Histoire du royaume de Ou. — Variétés sinologiques n° 10, Mission catholique,  T’ou-sé-wé, Chang-hai, 1896, II+XVII+175 pages, dont 16 illustrations, + 3 cartes.

HISTOIRE DU ROYAUME DE OU

(1122-473 avant J.-C.)

Variétés sinologiques n° 10,
Mission catholique, T’ou-sé-wé, Chang-hai, 1896, II+XVII+175 pages, dont 16 illustrations, + 3 cartes.

  • "D'après les lettrés chinois, tout ce pays serait la province de Yang-tcheou, l'une des neuf qui étaient sous le sceptre du grand Yu ; elle dut venir comme les autres offrir à cet empereur le tribut annuel.
    D'après les documents authentiques et chinois, la Chine proprement dite était alors confinée dans le cours moyen du Hoang-ho. Tout ce qui était en dehors de ce bassin n'était pas chinois, mais simplement barbare et sauvage. Peu à peu l'élément chinois s'est étendu, et a absorbé ces sauvages. Mais à l'époque qui doit nous occuper, les habitants de Ou ne sont pas chinois ; au contraire, ils sont méprisés et détestés."
  • "Tous les auteurs chinois reconnaissent que l'histoire vraiment certaine commence au moins avec le roi Cheou-mong (585-560 av. J.-C.), qui porte encore le nom de Tch'en. Sont-ce des noms vraiment chinois ? Bien des écrivains en doutent. Les gens de Ou et leur roi sont toujours considérés comme indignes d'être mis sur le même rang que les Chinois ; ni leurs habits ni leur langage n'étaient chinois ; donc le nom du prince non plus.
    Cheou-mong alla d'abord visiter l'empereur ; puis il passa au royaume de Tch'ou pour saluer les princes et étudier les 'rites' chinois qui sont la quintessence de la civilisation orientale. Cheou-mong émerveillé s'écria, paraît-il : « Moi, homme de peu, je vis parmi les sauvages ; nous ne savons que nouer nos cheveux sur la tête. » Il s'en alla, disant avec des soupirs : — Ces rites sont vraiment magnifiques ! "
  • "À la deuxième année de Cheou-mong, le roi de Tch'ou fit la guerre au roi de Ou, et le vainquit. Dès lors, les guerres entre ces deux pays sont acharnées ; elles se renouvellent à peu près tous les ans. Le roi de Tch'ou semblerait avoir été l'ennemi commun, attaquant tous ses voisins ; ceux du Nord, c'est-à-dire les princes chinois ; ceux de l'Est, c'est-à-dire le pays de Ou. Il était donc de leur commun intérêt de se réunir contre ce terrible adversaire. Les princes chinois, en fins politiques, tâchèrent d'employer le roi de Ou en guise de bélier ; c'est pourquoi ils daignèrent l'admettre à leurs cours, à leurs réunions, quoiqu'il fût un 'sauvage'. Sans ce motif, jamais ils ne lui auraient accordé une telle faveur ; ils en attendaient une utilité évidente et palpable."

Extraits : Ou-tch'eng et la dame Hia-ki - Le prince des tribus sauvages
Le danger des poissons frits - 504. Ou attaque Tch'ou
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Ou-tch'eng et la dame Hia-ki

Le roi Tchoang (de Tch'ou) voulait prendre une dame Hia-ki de la famille impériale, pour en faire sa concubine. Ou-tch'eng, un de ses officiers, lui en fit des remontrances respectueuses, disant :

— Cela n'est pas permis ; vous, le chef des princes (d'après les prétentions de ce roi), vous réunissez vos subordonnés pour punir les méfaits ; si vous prenez cette femme, vous montrerez un cœur souillé de désirs impurs ; vous commettriez un crime digne d'être puni à son tour. Les 'saints livres' disent : « il faut pratiquer une grande vertu, pour se garder des actions coupables ». C'est ainsi que Wen-wang a pu fonder la dynastie des Tcheou. Une grande vertu fait des efforts sur soi-même ; quiconque ne s'expose pas au danger évitera le mal. Si vous, chef des princes, vous commettez une telle action, ce n'est pas se garder soi-même. Pensez-y bien.

Ayant entendu l'exhortation de ce bon apôtre, le roi abandonna son projet. Alors son Grand ministre Tse-fan voulut avoir lui-même cette femme. Ou-tch'eng lui dit :

— Cette personne porte malheur ; elle a fait mourir jeune Tse-man, votre frère aîné, qui avait eu avec elle de mauvaises relations ; elle a causé la mort de son mari Yu-chou après trois ans de mariage ; elle a encore causé la mort de Ling-heou prince de Tch'en, qui avait eu avec elle un commerce illégitime ; elle a causé celle de Hia-nan, le fils qu'elle avait eu de ce prince ; elle a causé l'exil de K'ong et de I, deux ministres de Ling-heou, qui avaient eu aussi avec elle des relations coupables ; elle a enfin causé la ruine de la principauté de Tch'en qui a été anéantie tout entière par le roi de Tch'ou. Comment ne pas reconnaître que cette femme porte malheur ? Il est déjà assez difficile pour l'homme de vivre dans ce bas monde ; pourquoi aller soi-même chercher une mort violente ? Il y a bien d'autres belles personnes : pourquoi vous faut-il tout justement celle-là ?

Après l'exhortation du bon apôtre, Tse-fan abandonna aussi son idée. Le roi de Tch'ou donna cette femme à un de ses officiers, nommé Siang-lao. Celui-ci mourut à la bataille de Pi, sans qu'on pût retrouver son cadavre ; son fils Hé-yao se mit à vivre incestueusement avec sa marâtre.

Enfin le masque du vertueux Ou-tch'eng tomba ; il envoya dire à cette femme :

— Retournez chez vous, je viendrai me marier avec vous.

Il avait aussi dépêché un messager venant soi-disant de la principauté de Tcheng, la patrie de cette créature, pour lui dire :

— Retournez vite chez vous, le cercueil de votre époux arrive ; il faut absolument que vous alliez le recevoir.

Hia-ki communiqua cette nouvelle au roi ; celui-ci n'y ajoutant pas foi demanda à Ou-tch'eng ce qu'il en était. Le ministre répondit :

— C'est très vrai ; notre prisonnier de guerre Tche-yong est fils de l'ancien favori du roi de Tsin ; il est frère de Tchong-hang-pé général et grand favori du roi de Tcheng. Puisque le général aime tendrement son frère, il se servira du roi de Tcheng pour échanger son frère contre notre prisonnier de guerre, resté chez le roi de Tsin, et renvoyer le cercueil de Siang-lao. Le roi de Tcheng a peur du roi de Tsin, depuis la bataille de Pi ; ainsi il consentira certainement à servir d'intermédiaire dans cet échange, pour gagner les bonnes grâces de Tsin.

Trompé par ce discours, le roi laissa partir Hia-ki ; celle-ci se mit en route, disant à son entourage :

— Si je n'obtiens pas le cercueil de mon mari, je ne puis revenir ici.

Sur ce, Ou-tch'eng envoya des cadeaux au roi de Tcheng et demanda Hia-ki pour femme ; le roi la lui promit. Ou-tch'eng trouva une occasion favorable pour aller la retrouver.

Ce qui précède s'était passé sous le roi Tchoang, qui mourut peu après. Son successeur Kong déclara la guerre au duc de Lou. Avant de livrer la bataille de Yang-kiao, il envoya Ou-tch'eng comme ambassadeur chez le roi de Ts'i, pour l'informer de son entreprise, et lui demander du secours. Ou-tch'eng emmena avec lui toute sa maison ; arrivé au royaume de Tcheng il remit les cadeaux pour le roi de Ts'i à l'officier qui l'accompagnait dans cette ambassade, prit la fameuse Hia-ki, et s'enfuit.

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Le prince des tribus sauvages

K'iu-tche. Albert TSCHEPE S.J. (1844-1912) : Histoire du royaume de Ou (1122-473 avant J.-C.). — Variétés sinologiques n° 10, Mission catholique, T’ou-sé-wé, Chang-hai, 1896
Le prince barbare Kiu-tche.


En 556, il y eut une réunion des princes à Hiang (ville du royaume de Tcheng), sous la présidence du roi de Tsin. Le roi de Ou y assista, comme Confucius le remarque expressément. Il s'agissait de réparer le désastre de Yong-p'ou, et d'abattre la tyrannie du roi de Tch'ou. Fan-siuen-tse, le ministre de Tsin, blâma fortement le roi de Ou de ce qu'il ne pratiquait pas la vertu, et le renvoya sans subsides. Il fit aussi saisir Ou-leou, prince de Kiu, à cause de ses relations amicales avec le roi de Tch'ou. Il voulait encore faire prendre Kiu-tche prince des tribus sauvages ; il lui fit en public les reproches les plus violents :

— Viens, lui dit-il, sauvage du nom de Kiang ; autrefois le roi de Ts'in a chassé ton aïeul Ou-li, et l'a confiné dans le pays de Koa-tcheou. Ton ancêtre avait des habits de joncs et de paille ; il demeurait au milieu des arbrisseaux épineux ; de là il vint se mettre sous la protection de nos rois. Notre prince Hoei avait des terres incultes, il en donna la moitié pour vous nourrir. Maintenant nos feudataires ne servent plus leur suzerain comme autrefois, à cause de vos commérages. Demain matin ne te présente pas à l'assemblée; sinon je te ferai saisir.

Kiu-tche répondit :

— Autrefois le roi de Ts'in abusant de sa force nous chassa de notre pays, dont il avait envie. Votre roi Hoei qui comprenait bien les principes d'humanité, dit à nos ancêtres :

« Vous autres, sauvages des quatre régions, vous êtes aussi les descendants des grands officiers du temps de l'empereur Yao ; il ne serait pas juste de vous laisser exterminer.»

Ainsi il nous donna les terres méridionales remplies de renards et de loups ; nos ancêtres en arrachèrent les ronces et les épines ; ils en chassèrent les renards et les loups. Devenus sujets de vos anciens rois, nous sommes restés fidèles jusqu'à ce jour, sans jamais nous révolter. Quand plus tard votre fameux roi Wen alla avec le roi de Ts'in attaquer le pays de Tcheng, et que le roi de Ts'in fit traîtreusement alliance avec celui de Tcheng, leur commun ennemi, alors eut lieu la grande bataille de Hiao. Votre armée de Tsin prit l'ennemi de front ; nous autres, barbares, nous l'attaquâmes par derrière ; de sorte que pas un homme de Ts'in n'échappa, grâce à nous autres ; c'était comme quand on force un cerf ; vos gens de Tsin le saisirent aux cornes ; nous autres, par les pieds ; ensemble nous l'avons jeté à terre ; quel crime avons-nous donc commis ? Depuis ce temps, chaque fois que votre roi eut des affaires sur les bras, jamais nous n'avons manqué de l'aider ; nous avons obéi à ses ministres, du même cœur qu'à la bataille de Hiao ; comment aurions-nous osé nous séparer de vous, et vous trahir ? Si les princes feudataires ont changé de sentiments envers vous, la faute ne tombe-t-elle pas sur vos généraux ? Et vous osez nous blâmer ! Nous autres sauvages, nous n'avons ni les mêmes vêtements, ni la même nourriture que vous autres, Chinois ; nos cadeaux ne ressemblent pas à vos cadeaux, ni notre langage au vôtre ; comment donc pourrions-nous faire ces commérages dont vous parlez ? D'ailleurs ne pas assister demain à votre réunion ne me causera pas le moindre chagrin !

Là-dessus, il chanta les vers de la mouche verte*, et s'en alla.

Fan siuen-tse reconnut son tort, s'excusa, et rappela Kiu-tche à l'assemblée. Le Premier ministre montra en cela sa noblesse de caractère.

*Cf. Cheu king, ode 219, Ts'ing ing : Le poète prie l’empereur de ne pas prêter l’oreille à la calomnie, qu’il compare au bourdonnement de la mouche verte.

1. La mouche verte va bourdonner çà et là, et se pose sur la haie. Prince aimable, ne croyez pas ce que dit le calomniateur.
2. La mouche verte va bourdonner çà et là, et se pose sur les jujubiers (de la haie). Le calomniateur ne connaît point de bornes : il trouble tous les États.
3. La mouche verte va bourdonner çà et là, et se pose sur les coudriers (de la haie). Le calomniateur ne connaît pas de bornes ; il mettrait le désaccord entre vous et moi.

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Le danger des poissons frits

Massacre de Leao. Albert TSCHEPE S.J. (1844-1912) : Histoire du royaume de Ou (1122-473 avant J.-C.). — Variétés sinologiques n° 10, Mission catholique, T’ou-sé-wé, Chang-hai, 1896
Massacre du roi Leao et de ses gardes.

À l'année 513, Confucius écrit : « En été, à la 4e lune, le royaume de Ou massacra son roi Leao. » Le commentaire ajoute : Ce roi vexait son peuple par des guerres continuelles ; il ne respectait même pas le deuil du royaume de Tch'ou, et osait l'attaquer en un pareil moment. C'est pourquoi le prince Koang profita de l'occasion pour s'emparer de la couronne. Les différents commentaires font observer que Confucius a écrit 'le royaume de Ou', pour indiquer que le roi Leao avait eu tort, et avait lui-même donné occasion à cet acte de violence. En 514, le roi P'ing de Tch'ou étant mort, Leao voulut profiter du deuil national pour entrer en campagne contre ce pays. Il envoya les deux princes Yen-yu et Tchou-yong, ses propres frères, assiéger la ville de Ts'ien. En même temps il avait envoyé Ki-tcha, gouverneur de Kiang-yng et Tcheou-lai, faire des visites amicales aux rois chinois du Nord ; ce prince avait commencé sa mission par le pays de Tsin. Au fond, c'était un moyen de connaître la force ou la faiblesse des divers États.

Le recueil Lié-kouo-tche raconte ce qui suit :

« C'est le prince Koang, lui-même, qui avait donné au roi Leao ce perfide conseil d'une guerre contre le royaume de Tch'ou. Chargé du commandement de l'armée, il se laissa tomber de son char, et prétexta une blessure à la cheville du pied pour demander à être déchargé de son office, et retourner à la capitale. Les princes Yen-yu et Tchou-yong eurent ordre de prendre sa place, à la tête de l'armée. K'ing-ki, le fils de Leao, avait été envoyé en ambassade auprès des rois de Tcheng et de Wei, pour les engager à attaquer de leur côté le pays de Tch'ou. Ainsi, le vide avait été habilement fait autour du roi Leao ; celui-ci, très orgueilleux, s'était laissé circonvenir par les basses flatteries du prince Koang, qui lui garantissait les plus grands succès dans cette entreprise; et il avait éloigné de sa personne les plus sûrs appuis de sa famille ; cette faute va lui coûter la vie. »

Deux officiers de Tch'ou, Jan et Mi, s'étaient mis en campagne pour secourir la ville de Ts'ien ; le ministre de la Guerre, Chen Yng-siu, conduisait lui-même la garnison de la capitale au secours de la même ville, et avait rejoint les deux officiers auprès du fleuve K'iong. Le Premier ministre Tse-tchang avait amené une flotte jusqu'à la rivière Cha-joei ; puis il était reparti. Enfin, K'io-yuen et Cheou, deux Grands officiers, conduisaient encore une autre armée de secours. Ainsi, les troupes de Ou furent prises par devant et par derrière, sans pouvoir reculer. Le moment était des plus critiques.

Le prince Koang en profita pour exécuter ses projets. Il s'adressa au fameux Tchoan-ché-tchou que Ou Tse-siu avait gagné à sa cause.

— Les Chinois, lui dit-il, ont un proverbe : « qui ne désire rien, n'obtient rien » ; moi, l'héritier légitime, je veux avoir la place qui m'est due ; si l'affaire réussit, quand même Ki-tcha reviendrait ici, ce n'est pas lui qui me renversera du trône !

Tchoan-ché-tchou répondit :

— Tuer le roi, je pourrais bien le faire ; mais ma mère est vieille, et mon fils tout jeune ; comment pourrais-je entreprendre un coup pareil? J'y perdrai peut-être la vie.

— Sois tranquille, reprend le prince Koang ; je tiendrai ta place auprès d'eux.

Le recueil Ou-ti-ki raconte que le roi Leao aimait beaucoup les poissons frits. Le prince Koang et Ou Tse-siu recommandèrent à Tchoan-tchou d'apprendre l'art de la friture ; il y réussit à merveille ; pour cette raison, il fut introduit dans le palais ; si les poissons n'étaient pas frits par lui, le roi Leao n'en voulait pas. Ce détail paraît plutôt une légende populaire qu'un trait historique. Quoiqu'il en soit, il est dit qu'un jour le prince Koang invita le roi à venir dîner chez lui :

— J'ai eu la bonne fortune, dit-il, de trouver des poissons magnifiques, et un cuisinier émérite qui les prépare mieux que personne.

Le roi se méfiait bien du prince Koang, mais il ne crut pas pouvoir refuser cette invitation, par crainte d'offenser son cousin. Par précaution, il revêtit trois cuirasses, fit placer des gardes depuis le palais jusqu'à la porte du prince ; et même, jusque dans la maison, dans la salle à manger, partout il y avait des gardes fidèles et dévoués. Tout cela fut inutile. Le prince Koang avait caché des soldats en grand nombre dans les caves de sa maison. Au moment convenu, il prétexta son mal à la cheville, pour se retirer quelques instants ; il alla aussitôt rejoindre ses sicaires dans la cave, et y attendit le signal. Tchoan-ché-tchou avait caché un poignard dans les flancs d'un énorme poisson ; ayant déposé le plat sur la table, il retire prestement le poignard, et le plonge dans la poitrine du roi avec une telle violence qu'il traverse les trois cuirasses, et ressort par le dos. Au même instant l'assassin tombe lui-même percé par les épées des gardes du roi. Les cris et le tumulte avertissent le prince Koang que son stratagème a réussi. Il sort aussitôt ; ses satellites se jettent sur les gardes du roi, tuent les uns, mettent les autres en fuite. Au-dehors, Ou Tse-siu s'était chargé de faire massacrer le reste des soldats ; il se jette sur eux à l'improviste, et les tue en grand nombre. Ainsi, d'un seul coup, le parti du roi est anéanti. Pour gagner le peuple, le prince Koang fait ouvrir les trésors et les magasins du roi, et distribue largement les vivres et l'argent. Personne n'a le courage de protester ; on accepte le fait accompli et le nouveau régime, comme si rien d'insolite n'avait eu lieu. Le prince Koang, maître du palais royal, s'empare de la couronne, sous le nom de Ho-liu ; pour ministre il prend le fils de Tchoan-ché-tchou. Le drame était joué.

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504. Ou attaque Tch'ou

Ambitions personnelles, retournements d'alliances, traîtrise et fidélité, vengeance :
le récit suivant montre bien les comportements au temps de Confucius.

Ou Tse-siu. Albert TSCHEPE S.J. (1844-1912) : Histoire du royaume de Ou (1122-473 avant J.-C.). — Variétés sinologiques n° 10, Mission catholique, T’ou-sé-wé, Chang-hai, 1896
Ou Tse-siu. Transfuge de Tch'ou, il vint au royaume de Ou en 521. C'est un héros resté vraiment légendaire. La vie abonde en traits caractéristiques chinois encore vivants aujourd'hui au cœur du peuple.


[Les alliances]


En 504, Ho-liu dit à ses deux généraux Ou Tse-siu et Suen-ou :

— Précédemment vous disiez qu'on ne pouvait attaquer la capitale de Tch'ou ; maintenant, est-ce possible ?

Ceux-ci de répondre :

— Après une grande victoire, il faudrait profiter de l'élan ; mais en ce moment, nous ne serions pas sûrs de remporter une grande victoire.

— Pourquoi donc ?

— Parce que l'armée de Tch'ou est la plus forte de toute la Chine. Dans nos combats contre elle, sur dix soldats qui entrent en campagne, nous n'en ramenons qu'un, seul survivant. Ainsi il faut une faveur spéciale du ciel pour que nous prenions cette capitale ; nous n'osons rien garantir.

— Je veux de nouveau faire la guerre au roi de Tch'ou ; comment m'y prendre pour être sûr du succès ?

— Le Premier ministre Tse-tchang est cupide ; et, par son avarice, il s'est mis à dos tous les princes ; parmi ceux-ci, deux surtout le détestent, à savoir : T'ang et Ts'ai ; si vous voulez faire la guerre, il faut d'abord gagner ces deux princes.

— Quelle est la cause de cette haine ?

— Précédemment, Tchao, roi de Ts'ai, était allé offrir ses hommages au roi de Tch'ou ; il avait deux magnifiques habits en peau, avec deux superbes ornements de ceinture ; de ces deux précieux objets, il en offrit un de chaque sorte à son suzerain ; celui-ci les revêtit aussitôt pour l'audience solennelle ; le roi de Ts'ai portait les autres en cette cérémonie. Tse-tchang ayant vu les splendides parures du prince de Ts'ai, voulut les avoir ; celui-ci refusa de les lui donner ; Tse-tchang le retint pendant trois ans, sans lui permettre de retourner dans son pays.

Tcheng, roi de T'ang, était allé aussi présenter ses hommages à son suzerain ; il avait deux chevaux marquetés d'un grand prix ; Tse-tchang voulut aussi les avoir ; Tcheng les lui refusa pareillement ; il fut aussi retenu captif pendant trois ans. Les gens de T'ang cherchèrent le moyen de le délivrer ; ils prièrent la suite du prince d'offrir secrètement ces chevaux à Tse-tchang. On invita donc les serviteurs du prince à un grand festin où on les enivra, et l'on envoya les chevaux à Tse-tchang. Celui-ci permit alors au prince de s'en retourner chez soi. Les officiers racontaient le fait de tous côtés sur leur chemin, disant : « Notre roi est resté prisonnier pendant trois ans, pour un cheval ; il faut encore qu'il remercie les voleurs ! » Depuis ce temps, le roi de T'ang cherche à se venger de Tch'ou ; lui et ses officiers en parlent à bouche ouverte.

Quand les gens de Ts'ai apprirent cette nouvelle, ils prièrent leur prince d'abandonner à Tse-tchang les vêtements et les ornements précieux qu'il convoitait. Ainsi fut fait, et le prince put enfin rentrer dans sa capitale. Il se rendit bientôt chez le roi de Tsin, le chef des princes, pour lui dénoncer ces faits ; il laissa son fils Yuen et le fils d'un Grand officier, comme otages, pour prouver sa fidélité ; et pria le roi de Tsin de faire la guerre au roi de Tch'ou.

Voilà les raisons pour lesquelles nous disions qu'il fallait gagner ces deux princes, avant d'entreprendre la guerre.

Là-dessus, Ho-liu envoya des ambassadeurs dire aux deux princes :

« Le roi de Tch'ou ne connaît pas la probité ; ce tyran tue ses fidèles serviteurs, opprime ses voisins ; il a fait injure à vos Majestés. Moi, homme de peu, je veux lever une armée pour le punir ; je voudrais pour cela m'entendre avec vos Majestés.
»

 

Le roi de Ts'ai envoya son fils K'ien comme otage chez le roi de Ou. Les trois rois prirent en commun la résolution de faire la guerre au pays de Tch'ou.

Le roi de Ts'ai avait encore un autre motif de montrer tant d'empressement à s'allier avec celui de Ou. Voici comment Tsouo-K'ieou-ming raconte la chose. Le prince de Chen n'étant pas venu à la réunion des princes à Tchao-ling, le roi de Tsin, leur chef, chargea le prince de Ts'ai de l'en punir. En été, ce dernier anéantit la petite principauté de Chen. En automne, une armée de Tch'ou vint assiéger la capitale de Ts'ai, pour venger le prince de Chen. Ou Tse-siu était d'avis qu'on devait profiter de cette occurrence, pour attaquer le pays de Tch'ou. Un autre ministre de Ou, Pé-p'i, était aussi du même avis. De plus, depuis l'avènement de Tchao, nouveau roi de Tch'ou, il ne se passait pas d'année sans qu'il y eût quelque fait d'armes contre le royaume de Ou. Enfin, le roi de Tsin ayant refusé de protéger celui de Ts'ai, qui n'avait pourtant fait que lui obéir, celui-ci s'alliait de grand cœur avec le roi de Ou dans cette expédition, et ne faisait pas difficulté d'envoyer son fils K'ien, avec des fils de grands officiers, comme otages, pour mieux affirmer sa fidélité.

[La campagne]

Donc, en hiver, les rois de Ou et de T'ang entrèrent en campagne. Les vaisseaux de guerre de Ou, ayant traversé le pays de Ts'ai, stationnaient dans la rivière Hoai. Depuis Yu-tchang, l'armée de Ou se trouvait d'un côté du fleuve Han ; celle de Tch'ou était à l'autre bord ; les troupes s'observaient et se suivaient ainsi de chaque côté. Chen Yng-siu, le général commandant l'aile gauche, dit au général en chef Tse-tchang :

— Appuyez-vous sur le fleuve Han ; suivez l'ennemi, qu'il remonte ou qu'il descende ; empêchez-le de traverser le fleuve. Moi, je vais conduire l'armée de Fang-tch'eng détruire la flotte ; ensuite je reviendrai occuper les trois défilés Ta-soei, Tche-yuen et Ming-ngo ; alors vous passerez le fleuve, et vous attaquerez l'ennemi par devant ; moi, je le prendrai par derrière ; ainsi nous le battrons complètement.

Ce plan convenu, Chen Yng-siu partit aussitôt. Mais le gouverneur de Ou-tch'eng, nommé Hé, s'adressant à Tse-tchang, lui dit à son tour :

— Les armes de Ou sont en bois, les nôtres en cuir ; nous ne pouvons pas tarder trop longtemps ; le mieux serait de livrer bataille tout de suite.

D'autre part, Che-hoang, un autre grand personnage, disait aussi à Tse-tchang :

— Le peuple vous déteste, tandis qu'il aime Chen Yng-siu. Si celui-ci détruit la flotte ennemie, occupe les trois défilés, et prend l'ennemi par derrière, comme il l'espère, la victoire tout entière lui sera attribuée. Hâtez-vous donc de livrer bataille ; sinon vous êtes perdu !

Ému par ces discours, Tse-tchang passe le fleuve, dispose son armée en ordre de bataille, depuis la montagne Siao-pié jusqu'à la montagne Ta-pié ; il engage successivement trots combats, sans pouvoir entamer l'armée de Ou. Voyant qu'il ne peut remporter la victoire, Tse-tchang se décourage et parle de s'enfuir. Che-hoang lui dit :

— En temps de paix, vous ambitionniez la première dignité du royaume ; maintenant, dans l'embarras, vous voulez fuir ! il faut savoir mourir, et réparer ainsi votre faute.

À la onzième lune, au jour nommé keng-ou, les deux armées se livrèrent une bataille décisive à Pé-kiu. Le matin de cette journée, Fou-kai, frère de Ho-liu, dit au roi :

— Le Premier ministre de Tch'ou manque d'humanité ; aucun de ses inférieurs ne voudra affronter la mort pour lui ; laissez-moi le premier l'attaquer, ses soldats s'enfuiront certainement ; que le gros de notre armée suive, et notre victoire sera éclatante.

Ho-liu n'approuva pas ce conseil. Fou-kai dit alors à ses amis :

— Il y a un proverbe ancien ainsi conçu : que l'inférieur examine les circonstances et agisse ensuite, sans attendre l'ordre du supérieur. C'est bien notre cas. Que je meure aujourd'hui ; notre armée entrera dans la capitale de Tch'ou !

Là-dessus, il conduit ses cinq mille hommes au combat ; les soldats de Tse-tchang s'enfuient ; l'armée de Tch'ou tout entière se débande ; les gens de Ou la poursuivent, et remportent une brillante victoire. Tse-tchang s'enfuit chez le roi de Tcheng ; Che-hoang lui-même est tué sur le char du Premier ministre. Les gens de Ou étant arrivés jusqu'à la rivière Ts'ing-fa voulaient de nouveau, dans leur ardeur, attaquer l'armée de Tch'ou. Mais Fou-kai leur dit :

— Une bête fauve poussée à bout se retourne contre son agresseur ; si l'armée ennemie voit qu'il n'y a plus qu'à mourir, elle se battra à outrance, et nous vaincra peut-être ; si au contraire l'avant-garde peut traverser la rivière, l'arrière-garde voudra en faire autant, et n'aura pas envie de se battre ; attendons que la moitié des troupes ait passé le fleuve, alors attaquons-les !

Ce conseil fut suivi ; et de nouveau l'on remporta une grande victoire. L'armée de Tch'ou préparait sa nourriture quand on donna le signal du combat ; les gens de Ou prirent cette nourriture toute prête, et continuèrent leur poursuite jusqu'à Yong-che où ils livrèrent un nouveau combat ; c'était la cinquième bataille, et la cinquième victoire. Ils arrivèrent ainsi jusque sous les murs de la capitale.

Le pêcheur. Albert TSCHEPE S.J. (1844-1912) : Histoire du royaume de Ou (1122-473 avant J.-C.). — Variétés sinologiques n° 10, Mission catholique, T’ou-sé-wé, Chang-hai, 1896
Le pêcheur ambitieux.

[La fuite de roi de Tch'ou.]

Le jour appelé ki-mao, le roi de Tch'ou, conduisant sa plus jeune sœur Ki-mei-pi-ngo, s'enfuit et traversa le fleuve Tsiu. Le censeur Kou était sur la même barque.

On rapporte que le roi de Tch'ou, avant de prendre la fuite, avait ordonné de mettre des torches allumées sous la queue des éléphants, et de les lancer furieux contre l'armée de Ou. Ce moyen extrême ne servit sans doute de rien ; car le jour keng-tchen, les gens de Ou entrèrent dans la capitale ; et chacun, d'après son rang, s'établit dans les palais abandonnés. Tse-chan, fils de Ho-liu, avait en conséquence occupé celui du Premier ministre. Fou-kai, frère du roi, voulait l'attaquer pour l'en déloger. Tse-chan eut peur, et céda la place.

Après avoir occupé la capitale, comme on n'avait pas pu s'emparer du roi Tchao, Ou Tse-siu fit ouvrir le tombeau du roi P'ing, et fit donner trois cents coups de fouet au cadavre. De son pied gauche il lui frappa sur le ventre ; de sa main droite il lui arracha les yeux, et lui dit en riant :

— Qui donc t'a conseillé d'écouter les calomnies, et de tuer mon père et mon frère ? N'était-ce pas une injustice révoltante ?

Puis il engagea Ho-liu à déshonorer la femme du roi Tchao, tandis que lui et les deux autres généraux déshonoreraient les femmes des ministres, pour leur faire injure, et satisfaire ainsi leur soif de vengeance.

Quand précédemment, vers l'an 522, le prince Kien, de Tch'ou, s'était enfui avec Ou Tse-siu, ils s'étaient tous deux rendus chez le roi de Tcheng ; car la mère du prince était une princesse de Tcheng. Malgré les liens d'une si proche parenté, le roi tua le prince, et mit Ou Tse-siu en prison. Dès ce moment, Ou Tse-siu avait résolu de se venger, mais n'en avait point encore trouvé une occasion favorable. Maintenant, après des victoires si éclatantes, il pensait à exécuter son projet. Le roi de Tcheng eut si grand'peur qu'il publia le rescrit suivant :

« Quiconque est capable de détourner de nous l'armée du roi de Ou, partagera le trône avec moi.
»

 

Alors se présenta le fils du pêcheur qui avait autrefois sauvé Ou Tse-siu pendant sa fuite. Cet homme dit au roi :

— C'est moi qui détournerai l'armée de Ou ; je n'ai besoin ni de soldats, ni de provisions de guerre: il me faut seulement une petite barque, sur laquelle en ramant je chanterai mon refrain.

Quand donc Ou Tse-siu arriva avec l'armée de Ou, le pêcheur ramait en frappant la mesure, et chantait la chanson Lu-tchong-jen. Il continua ce manège jusqu'à ce qu'il eût attiré l'attention de Ou Tse-siu. Ce refrain qui réveillait ses anciens souvenirs lui causèrent une vive émotion ; il s'écria:

— Qui chante ces paroles ?

On lui amena le pêcheur :

— Qui es-tu ? lui dit-il.

— Je suis le fils du pêcheur qui autrefois vous a sauvé la vie ; notre roi, craignant l'invasion, a promis la moitié du royaume à celui qui détournerait l'armée de Ou ; mon père a autrefois sauvé votre Excellence ; je viens, en retour, vous demander le royaume de Tcheng.

Ou Tse-siu dit en soupirant :

— Hélas ! oui, j'ai reçu un grand bienfait de ton père ; c'est grâce à lui que je suis devenu ce que je suis, aujourd'hui ; par le ciel bleu ! je ne saurais oublier un tel bienfait !

Sur ce, il ramena l'armée dans le pays de Tch'ou, et se mit à poursuivre activement le roi Tchao.

Pendant tout ce temps, qu'était devenu le fameux Chen Yng-siu, qui avait tracé un si bon plan de guerre ? Il était parvenu jusqu'à Si, lorsqu'il apprit tous ces désastres ; de suite, il s'en retourna. Il battit l'armée de Ou sur les bords du fleuve Yong-che, mais fut blessé lui-même. Autrefois cet éminent général avait été officier de Ho-liu ; c'est pourquoi il avait honte de tomber entre ses mains. Il avait dit à son entourage:

— Qui peut sauver ma tête ?

Keou-pei, un autre transfuge de Ou, avait répondu :

— Moi, homme de rien, suis-je agréé ?

Chen Yng-siu avait répliqué :

— Vraiment je ne te savais pas si brave ; c'est très bien ; j'accepte ton offre !

Chen Yng-siu livra trois batailles ; trois fois il fut blessé ; à la fin il s'écria :

— C'est fini, je meurs !

Keou-pei étendit à terre son vêtement, lui coupa la tête qu'il emporta dans ses habits ; quant au cadavre, il le cacha avec soin.

Le roi de Tch'ou, dans sa fuite, après avoir traversé la rivière Tsiu, avait encore passé le fleuve Han, et était parvenu à Yun-tchong. Un soir, pendant le sommeil, des brigands vinrent les attaquer ; le roi fut blessé d'un coup de lance ; il eût été tué, si le prince Yeou-yu ne l'eût couvert de son corps ; celui-ci reçut un autre coup de lance derrière l'épaule. Le roi s'enfuit de nouveau, et se réfugia à Yun. L'officier Tchong-kien portait la princesse Ki-mei sur ses épaules ; le prince Yeou-yu, qui d'abord s'était évanoui, avait repris ses sens, et eut assez de forces pour suivre aussi le roi.

Mais un nouveau danger survint : Hoai, frère de Sin, était gouverneur de Yun ; il résolut de tuer le roi, disant :

— Le roi P'ing a tué mon père ; moi je vais tuer son fils ; n'est-ce pas juste ?

— Non, répondit Sin ; quand le roi punit de mort un de ses officiers, qui peut se venger du roi ? ses ordres sont ceux du ciel même ! Le livre des Vers dit : « Je n'avale pas ce qui est tendre, ni ne crache ce qui est dur ; je n'offense pas les faibles, ni ne crains les forts. » Seul un homme de vertu peut agir ainsi. Éviter les forts et se venger des faibles, c'est de la lâcheté ; profiter de l'embarras d'un homme pour lui nuire, c'est barbare ; causer la mort de toute notre famille, et faire cesser les sacrifices des ancêtres, c'est impie ; commettre un tel forfait serait donc une folie ! Si tu veux absolument exécuter ce crime, moi-même je vais te tuer !

Sin, avec un autre frère nommé Tch'ao, accompagna le roi jusqu'à la principauté de Soei. L'armée de Ou le poursuivit jusque-là. Les gens de Ou disaient alors à ceux de Soei :

— Toutes les principautés de notre ancienne maison impériale Tcheou, qui étaient autour du fleuve Han, ont été anéanties par le roi de Tch'ou. Le ciel nous a poussés à punir ce roi ; et votre prince va encore le cacher ! Quel crime la famille Tcheou a-t-elle donc commis envers vous ? Si vous nous aidez à venger l'honneur de notre maison, vos bienfaits remonteront jusqu'à notre roi, et accompliront les desseins du ciel. Si votre prince nous fait cette amitié, les territoires du Han-kiang lui seront donnés en fief.

Le roi de Tch'ou se trouvait alors dans la partie nord du palais ; les gens de Ou dans la partie sud, Tse-ki, demi-frère aîné du roi de Tch'ou (par une concubine du roi P'ing), lui ressemblait beaucoup ; il conseillait au roi de s'enfuir au plus vite, tandis que lui-même feindrait d'être le roi, disant : « Livrez-moi aux gens de Ou ; ainsi notre prince pourra échapper. » On consulta les sorts, pour savoir si ce parti était bon. La réponse des sorts fut négative ; les gens de Soei refusèrent de le suivre. S'adressant aux gens de Ou, ils dirent :

— Notre principauté est petite et isolée, mais elle s'appuie sur le royaume de Tch'ou. Jusqu'ici ses rois nous ont laissé notre indépendance ; depuis des générations, nous avons ensemble des traités d'amitié qui n'ont jamais été violés. Si maintenant nous trahissons le roi de Tch'ou dans son malheur, quelle confiance pourrait avoir en nous votre prince ? Puis, votre embarras ne serait pas fini par la capture d'un seul homme ; si vraiment vous soumettez à votre domination tout le royaume de Tch'ou, notre petit prince oserait-il vous désobéir ?

Sur ce, les gens de Ou se retirèrent.

Le serviteur Lou Kin-tch'ou était aux ordres du prince Tse-ki ; c'est lui qui avait inspiré ce stratagème aux gens de Soei. Le roi l'appela, pour le récompenser ; celui-ci refusa :

— Jamais, dit-il, je n'oserai tirer avantage de ce faible service ; d'ailleurs, ma langue seule en a tout le mérite.

Le roi de Tch'ou fut grandement réjoui de voir tant de désintéressement. Il tira un peu de sang de la poitrine de Tse-ki, pour signer un traité d'alliance avec le roi de Soei.

Chen Pao-siu. Albert TSCHEPE S.J. (1844-1912) : Histoire du royaume de Ou (1122-473 avant J.-C.). — Variétés sinologiques n° 10, Mission catholique, T’ou-sé-wé, Chang-hai, 1896
Le ministre Chen Pao-siu.

[La fidélité de Chen Pao-siu]

Autrefois, Ou Tse-siu avait été lié d'amitié avec Chen Pao-siu. Quand en 522 il partait en exil, il avait dit à son ami :

— Bien certainement, je me vengerai du roi de Tch'ou.

Chen Pao-siu lui avait répondu :

— Eh bien, efforcez-vous de vous y mettre tout entier ; si vous êtes capable de le renverser ; moi, je suis capable de le relever !

Maintenant Chen Pao-siu était retiré dans les montagnes ; de là il envoya un messager dire à Ou Tse-siu :

« Votre vengeance n'est-elle pas excessive ? Vous avez été officier du roi P'ing ; vous avez tourné votre visage vers lui, et l'avez honoré comme majesté royale ; aujourd'hui vous insultez son cadavre reposant dans le tombeau ; est-ce permis d'aller jusque-là ? »

Ou Tse-siu répondit :

— De ma part, saluez Chen Pao-siu ; ajoutez aussi les paroles suivantes : « Le soleil va se coucher, le chemin est encore long ; il faut donc aller vite, même en se résignant à offenser un ancien bienfaiteur. »

Voyant qu'il n'obtiendrait rien de Ou Tse-siu, Chen Pao-siu résolut de s'adresser au roi de Ts'in. Il voyageait jour et nuit, au point que ses pieds étaient enflés et couverts de plaies ; il déchirait alors sa robe, enveloppait ses genoux et ses pieds ; puis continuait sa route. Arrivé devant le palais du roi, il demeura prosterné à terre, implorant une armée de secours :

— Le roi de Ou, disait-il, ressemble à un gros sanglier, à un énorme serpent qui dévore tous les royaumes, même chinois. Sa tyrannie s'exerce d'abord sur notre pays ; au point que notre humble roi a dû s'enfuir dans les régions inhabitées ; il m'a envoyé, moi, votre serviteur, pour vous exprimer sa détresse ; l'appétit de ces sauvages de Ou, vous dit-il, est insatiable ; si par la conquête de notre royaume ils deviennent vos voisins, vous aurez bientôt des malheurs à votre frontière. Profitez du temps où le roi de Ou n'a pas encore établi solidement sa domination, pour prendre une partie de notre pays ; si le royaume de Tch'ou doit périr, ses terres sont à vous : si par votre puissant secours, vous nous faites miséricorde et nous relevez, de génération en génération nous serons vos fidèles serviteurs.

Le roi de Ts'in était un buveur, et ne s'occupait guère de son royaume ; pourtant, il finit par envoyer un officier dire à Chen Pao-siu :

— Notre humble roi connaît maintenant vos ordres ; allez vous reposer à l'hôtellerie ; je vais prendre conseil et vous envoyer ma réponse.

Chen Pao-siu répliqua :

— Notre petit roi demeure dans des régions sauvages, et n'a pas où s'abriter ; comment votre infime serviteur oserait-il prendre du repos ?

Là-dessus, il restait appuyé contre le mur de la salle, et pleurait à chaudes larmes ; ni jour ni nuit il ne cessait ses lamentations ; ni nourriture ni boisson n'entrait dans sa bouche ; tantôt il pleurait, tantôt il chantait sa complainte ; cette scène dura sept jours. Le roi Ngai en fut très impressionné.

— Le royaume de Tch'ou, dit-il, a de tels hommes ; et malgré cela le roi de Ou a pu s'en emparer ; notre pays qui n'a pas d'homme pareil pourra-t-il lui résister ? Ah ! nos jours sont comptés !

Il alla devant Chen Pao-siu chanter le chant national de Ts'in.

— Pourquoi dire que vous n'avez pas d'habits ? Je vais partager avec vous mes robes ; le roi va conduire son armée ; je vais prendre ma lance, ma hallebarde, et courir avec vous sus à l'ennemi ; je vais me lever avec vous ; je vais partir avec vous !

Chen Pao-siu frappa neuf fois la terre de son front, et consentit enfin à s'asseoir. Bientôt après, l'armée de Ts'in entrait en campagne.

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