Jean Rodes (1867-1947)

LES CHINOIS

Essai de psychologie ethnographique

Bibliothèque d’Histoire contemporaine, Librairie Félix Alcan, Paris, 1923, 234 pages.

  • Préface : Le but de cet ouvrage est de donner une explication de l’âme chinoise. Ceci paraîtra sans doute prétentieux à ceux qui ont adopté cette opinion bien établie et commode que le Chinois est impénétrable et que nous ne pourrons jamais arriver à le comprendre… Nous avons eu la témérité [d’oser entreprendre une analyse de la mentalité des Célestes], nous avons pensé que le Chinois étant un homme, non seulement, suivant le mot du poète latin, rien de ce qui le concerne ne doit nous être étranger, mais encore que nous pourrions arriver à saisir les mobiles de ses actions, les mouvements de son âme, le rythme de sa vie…
  • Nous avons entrepris ce travail avec une véritable allégresse, le peuple chinois étant à coup sûr le sujet le plus excitant qu’il puisse y avoir au monde, par les prodigieuses évocations qu’il suggère. Si on est ému par le squelette d’une Pompéi ou d’un Timgad, combien est-il plus passionnant de voir vivre sous ses yeux, dans son cadre original, une humanité beaucoup plus ancienne encore ! Il se dégage du reste de ce peuple, à certains égards si vieillot et décrépit, un charme de jeunesse incomparable, parce que, à bien des points de vue, il a conservé la fraîcheur, l’ingénuité et la grâce des anciennes civilisations païennes.
  • Avant de donner nos observations personnelles, nous avons cité un certain nombre d’opinions sur les Chinois, en nous arrêtant plus particulièrement à celles du XVIIIe siècle, époque où la Chine passionna les milieux lettrés au point de susciter, parmi eux, d’ardentes polémiques. Il ne pouvait être question de rapporter tous les témoignages ; ceux-ci constituant une bibliothèque considérable, nous avons dû nous borner à relever les jugements les plus importants et les plus caractéristiques.
  • Nous avons pensé aussi qu’il n’était pas inutile de faire précéder cet essai de psychologie d’une introduction où serait exposé ce que l’on sait positivement, en même temps que toutes les hypothèses que l’on a pu construire, sur l’antiquité et l’origine des Chinois. Question attachante entre toutes, en ce qu’elle reporte l’esprit aux débuts mêmes de l’histoire humaine. Rien n’est indifférent, nous semble-t-il, de ce qui peut aider à mieux connaître ce dernier vestige des plus vieilles civilisations.

Extraits : Les célestes et les bêtes - L'instinct d'art et de poésie - Stoïcisme et insouciance - La face
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Les Célestes et les bêtes


Il y a certainement entre les Célestes et les bêtes une entente que nous ignorons. C’est dû sans doute à ce qu’ils sont, eux aussi, très près de la nature. Cela crée, entre les uns et les autres, un lien fraternel dont nous n’avons pas idée. Les Chinois pourraient dire, comme saint François d’Assise : « Mon frère le moineau ». J’en ai eu, un jour, sous les yeux, la plus gracieuse révélation. C’était, sur une place, à Shanghaï, dans la cité. Un groupe d’enfants stationnait là, ayant, chacun, à la main, une baguette au bout de laquelle un oiseau était perché. L’une de ces petites bêtes ailées, ayant brisé le fil qui la retenait, s’était envolée sur un toit voisin et tous les bambins l’appelaient de loin, en lui montrant la boîte à mil. L’oiseau s’est avancé, tout sautillant, jusqu’au bord de la toiture, il a regardé un instant le groupe qui lui tendait les mains, puis il a pris son vol et il est venu se poser sur la baguette de son jeune maître qui n’en a pas semblé autrement surpris. L’incident était évidemment aussi coutumier que naturel. On ne saurait dire le charme intraduisible et bien chinois de cette petite scène.

Le Céleste ne borne pas aux animaux ce sentiment affectueux. Il l’éprouve également, en dehors même de la famille, pour son semblable. Il n’est pas d’homme qui ait plus que lui le culte et le besoin de l’amitié. On sait, par ce qui en a été dit souvent, ce qu’on entend, en Chine, par une « amitié jurée » et ce que celle-ci comporte de fidélité, de dévouement, d’assistance, entre deux individus, quelque diverses que puissent être par la suite leur situation sociale et leur fortune. Comme tous ceux, d’ailleurs, qui ont une sensibilité purement instinctive, les Célestes ne sont pas enclins à l’isolement, ils ont l’instinct grégaire ; ils aiment, dans la grouillante foule, sentir la chaleur du contact ; ils sont de ces Orientaux qui vont en se tenant par la main.

Sur certains points, sur ce qui le touche de plus près notamment, cette sensibilité du Chinois est celle de la sensitive. C’est ainsi qu’il est troublé et détourne la tête s’il vient à rencontrer sa femme dans la rue, il feint de ne pas la voir et jamais, dans tous les cas, il ne la reconnaît ni ne la salue.

En toutes ces matières, sa délicatesse dépasse tout ce que nous pouvons imaginer. Même avec des courtisanes, sa galanterie est affinée à l’extrême ; au lieu d’affirmer brutalement son désir, il fait une cour très réservée, avec accompagnement de cadeaux, et cela dure parfois longtemps. Ces filles sont, du reste, à cet égard, d’une susceptibilité qui oblige à ces précautions. À un banquet offert par des « soyeux » chinois de Canton à des Européens qui m’avaient emmené avec eux, chaque convive avait, assise derrière lui, une de ces petites hétaïres, à laquelle de temps en temps il donnait une poignée de graines de pastèques prises sur la table. Voulant simplement être agréable à celle que j’avais ainsi près de moi et qui était fort gracieuse, je joignis, vers la fin du repas, à la poignée de graines, un dollar. J’avais fait la chose très discrètement et personne ne l’avait vue ; elle ne me l’en rendit pas moins, toute rougissante de honte. J’avais évidemment agi, à ses yeux, comme un Barbare.

La littérature, du moins dans le roman et la poésie, en harmonie avec cette manière de se conduire, est le plus souvent d’une inspiration véritablement éthérée. Eckermann rapporte, dans ses Entretiens, qu’elle faisait l’admiration de Goethe, qui trouvait la nôtre lourde et grossière, comparée à celle-là. Certains contes l’enchantaient, par exemple : celui de la jeune fille dont les pieds étaient si légers, si gentils, qu’elle pouvait se balancer sur une fleur sans la froisser ; celui du jeune homme dont la conduite fut si morale, si honnête, qu’il eut l’honneur, à trente ans, de parler à l’empereur ; celui de ces deux amoureux qui se montrèrent si chastes pendant un long entretien que, contraints une fois de passer la nuit dans une même chambre, ils employèrent toutes les heures à causer sans s’approcher.

D’une délicatesse extrême est aussi le soin de ne pas se servir, pour un emploi trivial, des papiers portant de l’écriture. On le préserve de toute souillure et, pour cela, il existe, dans bien des villes, de grands récipients de bronze, dressés généralement sur les places qui précèdent les pagodes ; on y jette, pour les brûler, les papiers écrits ou imprimés qui traînent sur le sol. Ce respect de l’écriture est vraiment une chose supérieure et raffinée, digne d’admiration

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L'instinct d'art et de poésie


Ce qui contredit encore cette opinion que le Chinois n’a pas de sensibilité, c’est son instinct d’art et de poésie. Incontestablement, à ce point de vue, la moyenne des Célestes est supérieure à la nôtre. Il n’est pas d’autre pays où les boutiques soient, comme partout en Chine, de véritables bijoux d’orfèvrerie précieuse. À l’intérieur des maisons les plus modestes, généralement autour de l’autel des ancêtres, il y a toujours quelques peintures en kakémonos : paysages, fleurs, feuillage de bambous, cigognes volant à tire d’ailes vers une lune rouge, et souvent même un décor de boiseries finement sculptées, laquées et dorées, reproduisant des sujets de légendes ou un entrelacs de feuilles et de fruits. Chez nous, à niveau égal, par quels horribles chromos ne satisfait-on pas ce goût de décoration, quand il existe. Dans la rue, les enseignes commerciales, avec la zébrure élégante et capricieuse de leurs caractères si originaux, sont, à elles seules, une fête pour les yeux.

Que dire aussi de la musique qui accompagne les moindres actions, de l’appel prolongé des colporteurs entre deux sonorités de gongs, du chœur des mariniers levant la voile rectangulaire ou poussant, debout, la longue rame, vraie évocation de l’antique ; du cri même des coolies portant les lourds fardeaux sur un rythme à deux voix du plus mélodieux effet ?

À ce sentiment artistique, inné, s’ajoute, — bien qu’on ait dit que le Chinois est médiocrement imaginatif, — l’imagination la plus rêveuse et la plus portée aux fantasmagories. Callery et Yvan ont bien vu cela.

« Les Chinois ne se lassent pas, disent-ils, de contempler les œuvres de la nature, à condition, toutefois, que leur imagination pourra y découvrir quelque forme indécise, quelque image bizarre. Les touristes du Céleste Empire font, devant les rochers du Kouang-Si, un travail de contemplation analogue à celui auquel se livrent certains individus devant les tabatières de buis. Ils veulent absolument qu’elles soient peuplées d’images que leurs yeux prévenus seuls y découvrent. »

Grâce à cette propension à la rêverie, alimentée par l’imagination la plus fantaisiste, le Chinois peut passer des heures, immobile et contemplatif, dans sa boutique aussi bien que devant un coin de belle nature. Les colorations d’un caillou, les veines d’un fragment de marbre, suffisent pour mettre en mouvement cette merveilleuse faculté créatrice. Il verra, dans l’un, toutes les somptuosités d’un soleil couchant et, dans l’autre, des cimes de hautes montagnes où les masses sombres des sapins se profilent sur la blancheur des neiges. Le caillou sur un socle de bois dur, travaillé à jour, et le marbre dans un cadre de luisant ébène, placés de manière à ce que son regard les rencontre, seront, pour lui, d’inépuisables motifs de rêve. De là, ses jardins de rocailles et de grottes factices, de lacs lilliputiens et de bosquets minuscules, où tout est proportionné de telle sorte que l’esprit peut y vagabonder comme sur les plus vastes horizons. Du reste, devant un panorama de vraies montagnes et les masses profondes de forêts réelles, il découvrira, dans leurs lignes capricieuses, toutes sortes d’images fantastiques, à commencer par le dragon. Et c’est pourquoi, sans doute, l’art des dessinateurs et peintres célestes, bien loin d’être basé, comme celui des nôtres, sur l’observation la plus exacte des choses et de leur atmosphère, reste dans le domaine de l’irréel.

Peut-être faut-il aussi penser à tout cela pour comprendre l’irrésistible attrait qu’a, pour les hommes de cette race, ce dispensateur par excellence de rêve : l’opium.

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Stoïcisme et insouciance


Ce névrosé fait, dans la vie courante, un être assez singulier, complexe et déconcertant. Continuons de rechercher, sous les apparences, ses vraies caractéristiques. Et d’abord, d’une manière bien inattendue et tout à fait contraire aux conséquences qu’entraîne d’ordinaire une pareille constitution physique, il a une exceptionnelle force de résistance au mal. Il la doit sans doute à sa longue expérience des catastrophes de toutes sortes, qu’elles viennent de la malignité des hommes : abus mandarinaux, révolutions, pillages et massacres, ou de la nature : disettes, inondations, épidémies, si nombreuses et virulentes en Chine. Il fuit, s’il le peut, dans tous les cas, il « rapetisse son cœur » et subit patiemment l’épreuve. Après la tourmente, souvent sa maison est détruite, sa boutique pillée, son champ dévasté, sa femme et ses enfants disparus. Il reconstruit, il reprend la charrue ou son commerce de gagne-petit, il reconstitue un autre foyer et fait de nouveaux rejetons. Je lui ai vu cette résignation et cette endurance en Mandchourie, pendant la guerre et, pendant la révolution dernière, dans divers coins de la Chine. Et j’ai assisté ainsi en quelque sorte à sa résurrection. À Canton, au lendemain des plus dures secousses, j’ai vu l’énorme ville et la rivière, un moment terrorisées et désertes, reprendre leur vie allègre et intense, comme si rien ne s’était passé. Sur le Yangtsé, le formidable centre de Hankéou, incendié et anéanti, au milieu des ruines duquel je m’étais promené un an auparavant, je le retrouvais en pleine renaissance, la populace grouillant de nouveau, dans des rues éblouissantes de lumière électrique. J’ai dit alors l’admiration que m’inspirait cette vitalité merveilleuse, ce perpétuel miracle de la Chine triomphant ainsi de toutes les puissances de destruction et de mort.

Cet amoureux du plaisir, ce voluptueux, est d’ailleurs tout le contraire d’un sybarite. Il n’est pas d’homme au monde, d’une civilisation égale à la sienne, qui se satisfasse d’aussi peu et qui ait son insouciance du confort. Sauf ceux, très rares, qui, dans les grands ports, imitent notre manière de vivre, les Célestes, même très aisés, ont en effet les intérieurs les plus simples, les plus sommaires, mangent, tous groupés, patrons et employés, maîtres et domestiques, autour de la même table, la même cuisine traditionnelle à base de riz, et couchent sans se déshabiller, sur de très minces matelas, voire des nattes, avec, pour supporter la tête, de minuscules oreillers fort durs, parfois même de bois ou de porcelaine.

Ce dédain du confortable va du reste beaucoup trop loin, jusqu’à la malpropreté. Chez des personnages même de haut rang, j’ai constaté, dans tout ce qui sert aux repas et dont nous avons, nous, tant de soin : assiettes, verres, etc., une saleté surprenante. Un secrétaire d’ambassade, rentrant d’Europe, que j’avais invité au grand hôtel du quartier des légations, à Pékin, et qui y avait fait, avec exagération même, la « fine bouche », difficile et accoutumée à notre luxe de table, me rendit la politesse dans un restaurant chinois de Shienmen, parfaitement répugnant, où il goinfra, tandis que je ne pouvais vraiment toucher à rien. Au surplus, ils mangent gloutonnement, sans délicatesse ni retenue. Il m’est arrivé d’avoir, à ma table, à l’hôtel, des mandarins d’une certaine importance ; ils bâfraient si voracement que les boys eux-mêmes, bien que Chinois, mais ayant l’habitude de la mesure européenne, les considéraient avec le plus évident mépris.

Ces Célestes de qualité — sauf quelques-uns qui, ayant vécu parmi nous, savent maintenant que ces choses-là ne se font pas entre gens civilisés, — ont la détestable habitude de tirer de leurs narines, à grand renfort de reniflements, d’énormes crachats dont ils étoilent le parquet. Invité, à mon premier voyage, quelques années avant la révolution, chez un maréchal tartare, j’eus la désagréable surprise de voir les convives se livrer à cet exercice pendant le repas. C’est une musique que l’on entend d’ailleurs de tous côtés dans les rues chinoises, où le sol est gras de ces déjections.

Cette absence radicale de propreté se rencontre dans les endroits les plus inattendus. Lors d’une de mes entrevues avec le président Yuan Chi Kaï, aux palais impériaux, à la fin de l’audience, après avoir suivi les plus délicates galeries de bois laqué, sous des plafonds de chinoiseries aux couleurs vives, mon guide, modifiant l’itinéraire habituel, où tout était irréprochable, me fit traverser des salles où je vis, dans les coins, des tas de détritus et des ruisselets d’urine. Nous allions faire une visite au fils aîné du Président. Nous le trouvâmes vêtu d’une robe de soie blanche fortement teintée autour du cou et il était assis sur un fauteuil dont la housse avait, derrière la tête et à l’endroit où se posaient les mains, de larges taches graisseuses. L’état maladif de ce jeune homme, à la suite d’un accident de cheval, ne suffisait tout de même pas à justifier un pareil laisser-aller.

Dans le peuple : petits marchands et agriculteurs, mariniers, colporteurs et coolies, cette indifférence du bien-être est poussée à un degré invraisemblable. Ceux-là ont des besoins tout à fait rudimentaires et tout leur est bon pour les contenter. Ils ne méprisent du reste rien et ramassent, pour s’en servir, tout ce que les autres mettent au rebut. Mais c’est en fait de vêtements peut-être qu’ils sont le moins difficiles. Il y a des habits, luisants d’antique crasse, qui ont déjà été portés par plusieurs générations et dont l’ouate hivernale s’échappe par de multiples déchirures ; vendus au fripier, ils trouvent encore des amateurs. À Hei-Loun-cheng, pendant la guerre de Mandchourie, après une exécution où dix têtes étaient tombées sous le sabre du bourreau, j’ai vu la foule chinoise se précipiter sur les cadavres, les mettre à nu et se disputer leurs effets sanglants.

Les plus étonnants sont à coup sûr les coolies qui, dans une existence très pénible et à peu près complètement dénuée, en dehors de la pitance quotidienne, conservent une insouciance sereine et la plus inaltérable gaieté. Je les ai toujours observés avec intérêt sur le quai des ports, deux à deux, pliés sous le bambou où se balançaient les lourdes balles de marchandises, allant et venant des cargos aux docks, dans un mouvement continu, plein d’allégresse, et une rumeur de cris admirablement rythmés. Mais c’est peut-être au large, dans la baie de Takou, en face de la côte du Petchili, que je les ai vus mener la vie la plus dure. Le manque de fond fait que les bateaux ne peuvent passer la barre du Peï-ho avec le plein de leurs cales ; ils jettent donc l’ancre à une distance telle qu’on ne voit pas le rivage. De gros chalands viennent se coller à leurs flancs et on passe là des heures à contempler le travail de chargement ou de déchargement. Le spectacle que m’ont donné les coolies en action m’a, chaque fois, préservé de l’ennui d’un aussi long arrêt en pleine mer. Ils grouillent, sur ces pontons de fer, vêtus de loques sordides, la tête et la tresse enserrées par un chiffon de toile terreuse. Leurs misérables hardes sont pliées et roulées dans une affreuse natte qui leur sert de literie, car ils couchent là pendant des semaines et parfois par très mauvais temps. Quand il n’y a plus rien à faire sur le chaland, ils passent sur un autre avec leur petit baluchon.

Au moment de l’amarrage, ils se démènent comme des diables. Pour une planche à poser, un table à tirer, tous crient leur avis à pleine gorge. Quand la besogne est en train, ils n’arrêtent pas de rire, de plaisanter ou de chanter comme des perdus. Si l’un d’eux se trouve fatigué ou a envie de faire un petit somme, il s’écarte sans que personne lui dise rien et il s’en va dormir, étalé au soleil. Étant payés selon le nombre de fardeaux qu’ils ont portés, ils n’abusent pas de cette licence. Quoi qu’il en soit, ils sont bien loin de donner l’impression d’être malheureux.

D’autres joyeux drilles, ce sont encore les tireurs de pousse-pousse et les porteurs de chaise. On ne voit guère d’hommes âgés parmi eux, car le métier les use très vite ; les plus robustes ne peuvent y résister bien longtemps, ils disparaissent, un jour, soit qu’ils aient abandonné pour faire autre chose ou qu’ils soient morts. Il n’y a donc guère, aux stations où ils attendent les clients, que des jeunes qui n’arrêtent pas de jacasser et de lancer des lazzis le plus souvent obscènes, en grignotant des graines de pastèques. Ces êtres, qui mènent une existence si épuisante et si précaire, paraissent ignorer complètement la mélancolie.

Tous ceux qui ont écrit sur les Chinois ont parlé de leur manque de caractère, de leur pusillanimité. C’est une observation que confirme ce que j’ai appris d’eux et ce que j’ai eu l’occasion d’en vérifier moi-même. J’ai notamment pu constater combien était juste ce que l’Américain Arthur H. Smith dit de leur « flexible inflexibility », dans ses Chinese Characteristics. Toutes les fois qu’injurié — comme il arrive de temps à autre, aux étrangers, dans les rues de Chine — je regardais fixement mon insulteur, je le voyais se troubler, rougir, perdre contenance et s’éloigner dans la plus grande confusion.

Une attitude ferme peut même en imposer à toute une foule déchaînée. Un diplomate français m’a raconté qu’ayant dû aller régler un incident à Itchang, il avait traversé ce grand centre, pour se rendre à la préfecture, en uniforme et en chaise, entre une double haie de Chinois hurlant à la mort et tendant les poings. Alors que la moindre apparence de crainte l’eût infailliblement perdu, son visage résolu suffit à les clouer sur place.

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La face


En dernière analyse, pour la plupart des actes ou attitudes du Chinois, on arrive presque toujours à la face, c’est-à-dire à une susceptibilité invraisemblable, un amour-propre maladif, à base de vanité, d’une vanité d’autant plus excessive qu’elle est secrète et habituellement cachée sous une modestie de commande. Cela existe certes partout, c’est humain, mais n’atteint nulle part à un pareil degré d’exaltation de la personne et d’inquiétude ombrageuse.

Les relations avec les Célestes en sont singulièrement compliquées, parce qu’on ne sait jamais à quel point leur face est intéressée dans ce qu’on leur dit ou ce que l’on débat avec eux. Le chef d’une grande entreprise étrangère me disait quel ennui et quelle gène il en éprouvait parfois.

— Quand on est occupé, expliquait-il, à préparer une affaire avec un Chinois, il y a des choses, qu’il aurait à dire et qu’il ne dit pas, qu’il faut deviner. Il ne les dit pas, bien qu’il pourrait parfaitement les dire, parce qu’à un degré même infime cela atteint sa face. C’est une des causes qui les rendent presque incapables de prendre une décision et c’est pourquoi il est presque impossible de conclure avec eux. Quand on croit tout fini, on s’aperçoit qu’il n’y a rien de fait.

Un ingénieur de l’arsenal de Foutcheou m’a raconté qu’ayant eu, une fois, un bon ouvrier, absolument innocent, condamné par le mandarin, il était intervenu, pour lui, auprès de ce fonctionnaire. Il vit donc celui-ci, mais il se garda bien de parler de l’innocence de l’homme, auquel le mandarin aurait infligé une peine double — question de face — ; il lui demanda son « pardon » et il l’obtint.

Un jeune médecin chinois, de l’École de Tientsin, dont les professeurs sont Français, ayant été nommé dans un régiment à Canton, les médecins de l’hôpital français de cette ville l’engagèrent à venir les voir et ils mirent à sa disposition leur bibliothèque et toutes les ressources de l’établissement. Comme on ne le voyait jamais, l’un d’eux lui ayant demandé, un jour, les motifs de son abstention, il lui répondit qu’il craignait qu’on le prît pour un élève. De même, dans les écoles d’enseignement secondaire, tous les élèves, quelle que soit leur instruction, veulent faire partie des cours supérieurs.

Cette sensibilité particulière, si aiguë, a besoin, pour être mise en mouvement, d’un tiers. Le Chinois n’aura honte de rien vis-à-vis de soi seul.

— Il peut même, déclarait un ministre étranger, faire beaucoup de choses humiliantes, à la condition de ne jamais le reconnaître en paroles. Et c’est pourquoi, le mauvais moment passé, il se doit à lui-même d’oublier les services qu’on a pu lui rendre.

Si son propre jugement n’est en aucune façon susceptible d’inquiéter sa face, par contre celle-ci est mise désormais en éveil, d’une manière permanente, par les témoins étrangers. C’est dû sans doute au désarroi dans lequel l’a plongé l’incertitude toute nouvelle, provoquée par le mouvement moderniste et aussi par les événements, sur la supériorité de sa civilisation nationale. Après avoir systématiquement tourné en dérision tout ce qui provenait du dehors, il a honte maintenant, à tort et à travers, de toutes les coutumes, bonnes ou mauvaises, de son pays. Le commerce, par exemple, des rats tapés, des quartiers de chien, des tranches de serpent, pour l’alimentation se cache. Les Chinois savent que les Européens s’en moquent et cela suffit ; si un indiscret cherche à se renseigner là-dessus, celui à qui il s’adresse, en rougissant très fort, affirme que cela n’a jamais existé. Du reste, toutes les fois qu’on pose une question, on voit le visage de celui à qui on s’adresse se rembrunir, son angoisse est visible : que faut-il répondre pour garder la face ? Et il arrive qu’il nie des choses qu’on n’a jamais eu l’idée de critiquer. Ainsi pour l’habitude de porter, le soir, son oiseau favori au bord de la rivière ou sur une colline, afin de l’entendre chanter de plaisir. Un jour, à Foutcheou, je demandai à. un jeune Chinois, pourtant intelligent, si cela se pratiquait dans la région ; il parut très décontenancé et, après une seconde d’hésitation, il me répondit tout net que cela ne s’était jamais fait. Je lui déclarai que c’était regrettable, car, l’ayant vu partout ailleurs, je l’avais trouvé charmant. Je compris bien qu’il ne croyait pas à la sincérité de mes paroles.

Cette méfiance et cette crainte perpétuelle d’être en infériorité sont bien désagréables pour les interlocuteurs du Céleste. Mais combien plus agaçant est-ce encore quand ce dernier, pour faire figure d’homme complètement européanisé, dénigre lui-même systématiquement les choses de son pays. Ce type commence à paraître parmi les jeunes Chinois qui ont vécu à l’étranger. C’était le cas du secrétaire d’ambassade, plusieurs fois mentionné déjà, et à qui je dois décidément de la reconnaissance pour toutes les indications qu’il m’a involontairement données. Il était uniquement préoccupé de paraître à mes yeux affranchi de tout ce qui est chinois. Dès que j’ouvrais la bouche, il arborait déjà, sans savoir ce que j’allais lui demander, le sourire du reniement, du reniement de tous les siens. Comme dans la belle voie, qui va de la porte Shienmen au temple du Ciel, j’admirais l’ordonnance des boutiques, avec le décor de leurs tablettes et de leurs hautes hampes, en lui disant combien j’étais frappé par l’allure originale et grandiose de Pékin, il souriait encore incrédule. Il finit par concéder :

— Oui, oui, c’est intéressant pour les étrangers !

Il ne parlait certainement pas de la sorte pour obéir à la vieille politesse chinoise qui force à se rabaisser quand on reçoit des éloges ; il ne songeait, au contraire, qu’à prendre une posture d’homme tout à fait supérieur.

Se grandir la face, ou se faire une face intéressante, impressionnante, voilà la chose principale. Cela se voit surtout dès qu’un événement quelconque crée une occasion de se mettre en évidence. La presse ayant attaché le grelot, les « héros » se produisent aussitôt de toutes parts. On assiste alors à des engouements et à des surenchères extraordinaires, auxquels du reste la névrose, dont il a été parlé, a aussi sa part. À la suite d’incidents avec les Anglais à la frontière birmane et avec les Russes en Mongolie, en 1910, on parlait de tous côtés de former des troupes populaires, de partir en guerre contre l’Europe, tous voulaient mourir. C’était un assaut de rodomontades.

Dans la même année, au Yunnan, à l’occasion d’un mouvement contre une concession de mines accordée à une société étrangère, un journal, le Yunnanjépao, publiait une lettre écrite par un élève de l’école militaire, dans laquelle on lisait ceci :

« On ne croyait pas que je pourrais me sacrifier moi-même, et j’ai coupé ma chair pour répandre mon sang sur le papier, dans le but de faire un serment. Si, dans la suite, il y a des malheurs grands ou petits, j’ai la ferme idée de marcher en avant et, si je tombe, j’espère que vous me suivrez. Mon humble corps ne mesure que sept pieds chinois entre le ciel et la terre. On peut le scier, on peut le couper, on peut le cuire, on peut le décapiter, mais on ne peut pas le faire rougir de honte, etc.

Plus tard, il s’agit de réunir des fonds pour rembourser en bloc le reliquat de l’indemnité des Boxers aux étrangers. On forme la société de la « Honte nationale » et, cette fois, c’est un débordement d’héroïsme financier ; on promet par écrit de magnifiques sommes dont le versement ne s’effectuera jamais.

À la même époque, à Canton, un mouvement de ce genre s’étant produit pour la fermeture des maisons de jeu, une liste de souscriptions avait été ouverte pour remplacer les fonds que la suppression du jeu devait faire perdre au budget de la ville. Comme toujours, les signatures affluèrent ; un chef de pirates, entre autres, s’inscrivit pour dix mille dollars, avec cette mention que le jeu était une mauvaise chose et qu’il lui devait le recrutement de la plupart de ses brigands. Quand il s’agit de réaliser toutes ces promesses de concours, cela se réduisit à si peu de chose, qu’il fallut, pour combler le vide, élever les taxes sur la vente du riz, ce qui provoqua une inquiétante grève des marchands de ce produit de première nécessité. Pour la campagne anti-opium, qui se faisait à la même époque, dans cette capitale provinciale, les plus grands fumeurs paradaient à ces réunions, comme en fait foi une photographie prise à la suite d’un de ces meetings et qui constitue le plus beau groupe d’opiomanes qui se puisse voir.

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