Édouard CHAVANNES (1865-1918)

Édouard CHAVANNES (1865-1918). La sinologie. Larousse, Paris, 1915.


LA SINOLOGIE

Larousse, Paris, 1915.


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L'étude scientifique de la Chine date du XVIIIe siècle et a eu pour promoteurs des jésuites français, Dès 1728, le père Prémare avait rédigé une grammaire intitulée Notitia linguæ sinicæ qui, bien que n'ayant été publiée qu'un siècle plus tard, fut connue de bonne heure en manuscrit et révéla à l'Europe le mécanisme de l'écriture et de la langue chinoises. En 1735 parut la Description géographique, historique, chronologique et politique de l'Empire du Milieu et de la Tartarie chinoise, par le père du Halde, qui répandit à flots la lumière sur les Chinois et sur les conquérants mandchous. Le père Gaubil inaugurait en même temps les recherches historiques par son Histoire de Gentchiskan et de toute la dynastie des Mongous (1739), par son Traité de la chronologie chinoise, terminé en 1749, enfin par son Abrégé de l'histoire chinoise de la grande dynastie Tang, rédigé en 1753. Les Mémoires concernant l'histoire, les sciences, les arts, les mœurs, les usages etc. des Chinois, publièrent de 1776 à 1791 toute une longue série de travaux dont les plus remarquables sont ceux du père Amiot. L'Histoire générale de la Chine ou Annales de cet empire traduites du Tong-kien-kang-mou par le père de Mailla parut de 1777 à 1783. Quand on consulte les gros in-4°et les majestueux in-folio dans lesquels est renfermée la sinologie du XVIIIe siècle, on reste émerveillé du labeur énorme qui fut alors accompli par quelques religieux français ; placés devant une civilisation formidable par son ancienneté, sa variété et son étendue, ces pionniers ont su frayer les grandes avenues qui ont permis à leurs successeurs de jeter un coup d'œil d'ensemble sur ce domaine immense et d'orienter leurs investigations.

Au commencement du XIXe siècle, les études sinologiques s'organisent en France même. En 1815 on crée au Collège de France, pour Abel Rémusat (1788-1832), une chaire de langues et de littératures chinoises et tartares-mandchoues. Par ses Éléments de la grammaire chinoise (1822), le nouveau professeur fonde la connaissance raisonnée de la langue ; par son Histoire de la ville de Khotan (1820), il prélude à l'enquête qui se poursuit actuellement sur les anciens centres de culture dans l'Asie centrale ; la traduction du Fo kouo ki de Fa-hien, publiée en 1836, après la mort d'Abel Rémusat, ouvre la longue série des travaux sur les pèlerins boudhiques et fait voir que les récits de ces intrépides voyageurs contiennent des renseignements géographiques et historiques de premier ordre. Enfin, dans ses Recherches sur les langues tartares (1820), Abel Rémusat initie le monde savant au mandchou, au mongol, au turc oriental et au tibétain ; il fut le premier à tenter d'embrasser tout l'ensemble des peuples septentrionaux ou occidentaux qui furent en relation avec l'Empire du Milieu ; les découvertes de ces dernières années nous ont révélé que le problème était bien plus complexe que ne le supposait Abel Rémusat, mais c'est à celui-ci que revient l'honneur d'avoir posé les premiers jalons de la linguistique des peuples dont les destinées ont été intimement liées à celles des Chinois.

Le successeur d'Abel Rémusat au Collège de France fut Stanislas Julien qui enseigna pendant plus de quarante années, de 1832 à 1873, et qui fut le meilleur sinologue de son temps. Sa traduction de la Vie de Hiouen-thsang (1853), puis des Mémoires sur les contrées occidentales (1857-1858) où sont consignées les observations de ce célèbre pèlerin, a éclairé subitement l'Asie centrale et l'Inde au VIIe siècle de notre ère ; aujourd'hui encore, les indianistes y ont recours à tout instant et y ont puisé la matière d'innombrables discussions géographiques ou historiques. En faisant ce travail, Stanislas Julien avait été souvent arrêté par la difficulté d'identifier les mots sanskrits qui se présentaient à lui sous une transcription chinoise ; il tenta d'établir les règles qui gouvernent ces transcriptions ; sa Méthode, publiée en 1861, est établie d'une manière purement empirique ; elle se borne à constater que tel caractère chinois est l'équivalent de telle ou telle syllabe sanskrite ; mais elle ne soupçonne même pas les lois phonétiques qui permettent de remonter aux prononciations anciennes des mots chinois et de rendre compte scientifiquement des équivalences qui s'imposaient aux premiers traducteurs des livres bouddhiques ; telle qu'elle est cependant, cette méthode a circonscrit nettement le problème ; elle permet, sinon de retrouver à coup sûr l'original sanskrit d'une forme chinoise, du moins de limiter le champ des hypothèses. Au terme de sa longue carrière, Stanislas Julien publia sa Syntaxe nouvelle de la langue chinoise (1868-1870), dans laquelle il démontrait avec clarté la valeur de la position des mots dans la phrase.

Parmi les élèves de Julien, le plus remarquable était sans doute Édouard Biot (1803-1850), mais il mourut bien avant son maître qui était à peine plus âgé que lui. Il nous a laissé, outre plusieurs savants mémoires, un Essai sur l'histoire de l'instruction publique en Chine (1845-1847) ; ce sujet n'a pas été traité depuis lors parce qu'il présente des obscurités de tout genre. Le principal titre d'Édouard Biot à la reconnaissance des érudits est sa traduction du Tcheou li (publiée après sa mort, en 1851), c'est-à-dire du livre classique dans lequel est exposée toute l'organisation administrative de l'époque des Tcheou, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne.

Contemporains de Julien et de Biot sont Bazin (1799-1863) qui fit des travaux estimables sur le théâtre chinois et Pauthier (1801-1870) qui eut plus de sens historique que de capacités philologiques.

Après la mort de Stanislas Julien, il y eut un ralentissement dans la production de la sinologie française. Les Anglais prennent alors la direction de ces études. Chez nous il suffit de rappeler quelques noms : le marquis d'Hervey de Saint-Denys (1823-1892) qui traduisit les plus célèbres poésies de l'époque des T'ang ainsi que les notices de l'encyclopédiste Ma Touan-lin sur les peuples étrangers ; Gabriel Devéria (1844-1899) dont le meilleur ouvrage est un livre sur la frontière sino-annamite où il cherche à débrouiller l'ethnographie compliquée des peuplades limitrophes de la Chine et du Tonkin ; enfin Imbault-Huart (1857-1897) dont le Cours de chinois n'a pas obtenu peut-être toute l'estime qu'il méritait et dont on consulte aujourd'hui encore avec profit les études sur Formose, sur les guerres des Chinois au temps de la dynastie mandchoue et sur le poète moderne Yuan Tseu-ts'ai.

L'époque contemporaine a été marquée par une renaissance très brillante de l'école sinologique française. Les jésuites, renouant la glorieuse tradition des missionnaires du XVIIIe siècle, ont fait, soit dans le Tche-li méridional, à Hien hien près de Ho-kien-fou, soit à Zikawei près de Chang-hai, plusieurs publications de haute importance. Il convient de signaler en premier lieu le Dictionnaire chinois-français du père Couvreur, dont trois éditions successives (1890, 1904, 1911) ont consacré le succès ; ce dictionnaire renseigne d'une manière complète et exacte ; il a en outre le mérite de distinguer les divers sens d'un même mot et de grouper en conséquence les citations qui s'y rapportent, puis d'indiquer avec précision l'origine des exemples qu'il invoque. Ce livre a rendu des services inappréciables et a contribué pour une large part à développer l'étude du chinois en France. C'est encore au père Couvreur qu'on doit toute une série de volumes dans lesquels les classiques tels que les Quatre livres (1895), le Che king (1896), le Chou king (1897) et le Li ki (1899) sont interprétés par une double version, l'une latine qui est le calque exact de la phrase chinoise, l'autre française qui est d'allure plus libre. Ces traductions ne sont pas critiques, mais elles reproduisent avec beaucoup de fidélité l'explication traditionnelle des classiques.

A la même mission que le père Couvreur, appartient le père Wieger, qui a produit une série d'ouvrages dans lesquels, sans se perdre dans des considérations approfondies, il traduit ou paraphrase une masse considérable de textes chinois. Ses Textes historiques (1903-1904), sont à recommander à tous ceux qui veulent acquérir une connaissance générale de l'histoire de la Chine ; ses Leçons étymologiques (1900) mettent à la portée du lecteur les indications contenues dans le vieux dictionnaire Chouo wen ; son Catalogue du canon taoïste (1911) est un premier essai de classification des écrits inspirés par la religion taoïste.

Dans la mission des jésuites à Zikawei, l'activité n'a pas été moindre. La grande collection des Variétés sinologiques renferme de savants mémoires sur les sujets les plus divers ; les plus notables sont celui du père Havret sur l'inscription nestorienne de Si-ngan fou et celui du père Gaillard, contenant la description et l'histoire de la ville de Nanking. Mais il faut faire une place d'honneur aux livres composés par des Pères chinois avec l'assistance de leurs confrères français ; les monographies du père Hoang, sur le mariage et sur la propriété foncière, sont de premier ordre ; sa Chronologie est un instrument indispensable de travail, qui permet de convertir immédiatement une date du calendrier lunaire chinois en date du calendrier solaire européen ; les volumes du père Zi, sur les examens littéraires et sur les examens militaires, nous ont conservé le souvenir de la réglementation minutieuse qui a présidé au recrutement des fonctionnaires chinois jusqu'au commencement du XXe siècle.

A Paris, M. Henri Cordier, dans les deux éditions successives (1878-1885 et 1904-1908) de sa Bibliotheca sinica, a dressé le bilan de toutes les acquisitions de la science dans le domaine chinois ; cet inventaire, établi avec un soin minutieux, est extrêmement utile aux étudiants et aux savants eux-mêmes. L'activité de M. Cordier s'est étendue aux sujets les plus divers : les voyages d'Odoric de Pordenone ont été édités par lui (1891) avec une profusion de notes qui témoignent d'une érudition sûre et étendue ; ses recherches sur les rapports de la Chine et de l'Europe ont eu leur couronnement dans sa grande Histoire des relations de la Chine avec les puissances occidentales, de 1860 à 1900.

À l'École des langues orientales vivantes, M. Vissière a donné à l'enseignement pratique de la langue un fondement solide par ses Premières leçons de chinois (1909).

M. Chavannes, qui a succédé, en 1893, au marquis d'Hervey de Saint-Denys dans la chaire du Collège de France, a publié les cinq premiers volumes d'une traduction intégrale des Mémoires historiques de Sseu-ma Ts'ien (1895-1905) ; il a contribué à fonder les études archéologiques tant par son livre sur la Sculpture sur pierre en Chine au temps des deux dynasties Han (1893), que par sa Mission archéologique dans la Chine septentrionale, dont les albums (1909) renferment 488 planches. Il a consacré tout un volume à la montagne du T'ai chan (1910), qui groupe autour de son sommet sacré les plus vieilles croyances de la Chine antique. Il a participé au grand mouvement des découvertes en Asie centrale, soit en réunissant et en traduisant des Documents sur les Tou-kiue (Turcs) occidentaux (1903), soit en interprétant les fiches de bois exhumées par Sir Aurel Stein, dans les sables du Turkestan oriental (1915).

Parmi les explorateurs de l'Asie centrale qui nous ont révélé tout un monde nouveau, M. Paul Pelliot est un des plus remarquables. Déjà connu par des travaux approfondis sur la bibliographie chinoise et sur la géographie ancienne de l'Asie orientale, ce jeune savant accomplit, de 1905 à 1908, en compagnie du Dr Vaillant, un voyage dont les résultats sont immenses. Pour ne parler que de la trouvaille la plus sensationnelle, il eut l'heureuse fortune de visiter, peu après Sir Aurel Stein, les grottes des Mille Bouddhas, à Touen-houang, et d'être admis à examiner les quinze à vingt mille manuscrits qui avaient été murés dans une excavation au XIe siècle de notre ère ; il put acquérir et rapporter à la Bibliothèque nationale, à Paris, une grande partie de ces textes, la plupart en chinois et en tibétain, mais quelques-uns aussi en écritures brahmî et ouïgoure. Cette avalanche de documents demandera de longues années pour être pleinement utilisée : anciens manuscrits d'ouvrages chinois ; relation d'un voyage aux Indes qui paraissait irrémédiablement perdue ; textes relatifs au bouddhisme, au taoïsme, au manichéisme, au nestorianisme ; pièces d'archives ; spécimens d'écriture et de langues à peine connues ; il y a là de quoi orienter dans des voies encore non frayées toute une génération de travailleurs ; M. Pelliot, nommé en 1911 professeur au Collège de France, de langues, histoire et archéologie de l'Asie centrale, est le chef désigné de cette nouvelle école.

À Lyon, une chaire de chinois a été fondée en 1900 ; elle a été confiée à M. Maurice Courant, qui s'était fait connaître par une excellente Bibliographie coréenne (1895-1897), où il énumérait et analysait tous les livres publiés en Corée jusqu'en 1890. Depuis lors, M. Courant a écrit un savant Essai historique sur la musique des Chinois (1912) et une Grammaire de la langue chinoise parlée (1914).

Pour que les études sur l'Asie orientale fussent en contact permanent avec les pays qui sont leur objet, l'École française d'Extrême-Orient a été créée le 15 décembre 1898 ; placée en Indochine, dans le carrefour où se rencontrent les civilisations de la Chine et de l'Inde, elle a été tout naturellement amenée à consacrer à la Chine une part considérable de son activité et elle a compté parmi ses membres des sinologues de grand avenir. À M. Pelliot, appelé à Paris, à M. Huber, philologue d'une rare perspicacité, mort prématurément, ont succédé maintenant MM. Henri Maspero et Léonard Aurousseau, qui conservent au Bulletin de l'École, pour la partie chinoise, sa haute valeur scientifique.

Tandis que le Bulletin de l'École française d'Extrême-Orient se publie à Hanoï depuis 1901, la revue T'oung pao, dont depuis 1904, les deux directeurs, MM. Cordier et Chavannes sont français, est imprimée à Leyde. Ce sont là les deux périodiques les plus importants parmi ceux qui sont spécialement consacrés à l'étude scientifique de l'Extrême-Orient. Le Journal Asiatique, de son côté, accueille souvent des travaux de sinologie, mais son cadre est beaucoup plus vaste puisqu'il embrasse tout l'ensemble de l'orientalisme. Le tome I (1913) des Mémoires concernant l'Asie orientale, paraissant sous les auspices de l'Académie des Inscriptions, et les tomes I et II (1914) d'Ars Asiatica, publication dirigée y par M. Victor Goloubew, contiennent presque exclusivement des articles sinologiques auxquels le grand format de ces revues a permis de joindre de belles planches.

De ce court exposé il nous sera permis de conclure que si la sinologie est, dans ses origines, une science inaugurée par des missionnaires français et constituée par les Abel Rémusat et les Stanislas Julien, elle compte, dans son état actuel, des représentants français qui sont dignes de leurs illustres devanciers.


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