Henri Cordier (1849-1925)

MÉLANGES D'HISTOIRE ET DE GÉOGRAPHIE ORIENTALES

Librairie des Cinq parties du monde Jean Maisonneuve & Fils, éditeurs, Paris.
Quatre tomes, parus en 1914, 1920, 1922 et 1923, présentés ici en un seul volume.
Seuls ont été repris les articles concernant la Chine.

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Lire aussi

Discours d'ouverture à l'École des Langues Orientales. — Voyage de Montferran en Chine. — Travaux historiques sur la Chine. — Les débuts de la Compagnie royale de Suède. — Le colonel Sir Henry Yule. — Relations de l'Europe et de l'Asie avant et après le voyage de Vasco de Gama. — Mémoire sur la Chine adressé à Napoléon Ier par F. Renouard de Sainte-Croix. — Un document inédit tiré des papiers du Général Decaen. — La première légation de France en Chine (1847). — L'expulsion de MM. Huc et Gabet du Tibet (1846). — Les Français aux îles Lieou K'ieou. — L'Asie centrale et orientale et les études chinoises. — Les Chinois de Turgot. — La situation en Chine. — L'islam en Chine. — À la recherche d'un passage vers l'Asie par le N.-O. et le N.-E. — Le Tibet, la Chine et l'Angleterre. — Les fouilles en Asie centrale (mai-juin 1910). — Les fouilles en Asie centrale (sept.-nov. 1914). — Les douanes impériales maritimes chinoises (1902-1906). — Albuquerque. — Invasion mongole au moyen âge et ses conséquences. — Sculpture sur pierre en Chine. — Art bouddhique. — Turks et Bulgares. — La mission du chevalier d'Entrecasteaux à Canton, en 1787. — La France et l'Angleterre en Indo-Chine et en Chine sous le Premier empire. — Cinq lettres inédites du père Gerbillon, S. J., missionnaire français à Pe-King. — Un orientaliste allemand : Jules Klaproth. — La mission Dubois de Jancigny dans l'Extrême-Orient (1841-1846). — Édouard Chavannes.

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L'Europe et l'Asie avant et après le voyage de Vasco de Gama

Lorsque Vasco de Gama, le 22 novembre 1497, doublait le cap de Bonne-Espérance, où, dix années auparavant, Barthélémy Diaz était parvenu, l'état politique de l'Europe et de l'Asie allait subir une transformation complète, et les voies de commerce être entièrement renouvelées. Aux Italiens de la Méditerranée et aux musulmans de l'océan Indien, le commerce asiatique échappait complètement pour passer aux mains des Portugais, et l'ancienne route du sud de l'Afrique faisait concurrence à celle de la mer Rouge, à laquelle, de nos jours seulement, Ferdinand de Lesseps rendit son importance en creusant le canal de Suez...

À l'époque des Mongols de Gengis Khan, les voyageurs européens abondaient sur les grands chemins et les côtes d'Asie. Il y avait alors trois routes pour se rendre dans l'Asie orientale : deux par terre, par l'Asie centrale pour aller d'abord à Kachgar, puis plus tard à Khan Bâliq, itinéraire d'aller de Marco Polo ; par le Koukounor, le Tibet et le Badakchan, itinéraire de retour d'Odoric de Pordenone ; la troisième, par mer, était plus longue, mais plus sûre que les précédentes. Pour éviter les vexations des sultans mamelouks d'Égypte, le voyageur prenait de préférence la route de Perse, où régnaient depuis 1258 les Ilkhans mongols de la dynastie de Houlagou ; il s'embarquait à Ormouz et de nombreuses escales sur la côte malabare, Ceylan, la péninsule malaise lui permettaient de se rendre en Chine.

L'apparition du Croissant ferma les routes de terre dès le milieu du XIVe siècle, et les missionnaires européens d'Ili Bâliq furent massacrés ; d'autre part, la chute des Mongols de Chine et l'avènement des Ming en 1368 arrêtèrent pour longtemps les voyages des Européens dans le pays. La route de Chine par mer resta donc libre aux concurrents ; mais, à l'époque qui nous occupe, les musulmans terrorisaient l'océan Indien, grâce à leurs forteresses d'Aden, d'Ormouz et de Calicut, tandis que, par Malacca, ils commandaient tout le commerce de l'Extrême-Orient...

L'Europe ne pouvait rester esclave dans son commerce. Le voyage de Marco Polo, la hantise d'une route vers les Indes orientales semblaient tout dominer. La lettre du savant florentin, Paolo del Pozzo Toscanelli, dont on célèbre en ce moment même le centenaire dans sa ville natale, lettre adressée au chanoine Fernando Martinez, de Lisbonne, en 1474, est bien explicite à ce sujet et presque prophétique ; mais ce grand mathématicien ne pouvait prévoir que les grandes découvertes de l'Amérique, dues à des Italiens, Christophe Colomb, Cabot, Americ Vespucci, seraient faites au profit de l'Espagne et de l'Angleterre, et qu'un autre petit pays d'Europe allait retrouver la route et faire la conquête de l'océan Indien.

Je laisse à mon collègue le soin de vous retracer l'origine des découvertes portugaises dues au prince Henri le Navigateur et aux marins de l'école de Sagres qu'il avait créée, ainsi que la vie de Vasco de Gama, et de vous faire le récit du grand voyage de 1497-1498.

Immédiatement à la suite de Vasco de Gama, de grands chefs assurent les résultats de sa navigation : c'est l'islam qu'il faut combattre.

Tour à tour, commandent Édouard Pacheco, l'Achille portugais ; Francisco de Almeida, premier vice-roi des Indes, qui, le 3 février 1509, écrase devant Diu les flottes combinées du soudan d'Égypte et des rajahs de Calicut et de Cambaye. C'est enfin le grand Alphonse d'Albuquerque qui promène triomphant le drapeau portugais depuis Malacca jusqu'à Aden. Ses projets pour la grandeur du Portugal étaient extraordinaires... La prise de Malacca, où Diego Lopez de Sequeira avait établi une factorerie dès 1509, par Albuquerque, le 11 août 1511, ouvrait la Chine, l'Indo-Chine et l'archipel indien à l'activité portugaise. Malacca devient un grand entrepôt où arrivent tous les produits de l'Extrême-Orient.

En 1514, ils [les Portugais] avaient débarqué à Canton ; plus tard, ils établissaient un comptoir sur la rivière de Ning-po, à Liampo, entre Tchin-haï et Ning-po, et un autre dans le Fou-kien, à Chin-cheo. En 1553, sous le règne de l'empereur Wan li, les Portugais créaient dans l'île de Macao une ville sous le nom de Cidade do nome de Deos. En 1542, le hasard d'un naufrage fait aborder Fernao Mendez Pinto à Tane gâshima et apprend ainsi aux Portugais à connaître le Japon. Le Tong-king, le Pégou, Ceylan : tout leur devient une proie facile et riche.

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Projet d'ambassade à la Chine

présenté à Napoléon Ier par Félix Renouard de Ste-Croix

Paris, 21 décembre 1811.

Sire,

Les relations politiques de la France avec l'Empire de la Chine, interrompues depuis la Révolution, peuvent être rouvertes d'une manière marquante pour la gloire du règne de Votre Majesté, et l'influence que les Anglais ont encore dans cette partie du monde peut aujourd'hui leur être enlevée.

Je n'ai pas besoin de rappeler à Votre Majesté le crédit dont la France jouissait en Chine, antérieurement à la Révolution, et l'île qui porte encore son nom dans le Tigre, à Vampou, prouve assez que les Chinois la considéraient comme supérieure à toutes les autres nations.

Mais, dans ce temps, les missionnaires français plus au fait de la politique à suivre dans ce pays, ... soutenaient les droits de la France auprès du chef de l'Empire et faisaient tous leurs efforts pour parer aux coups que des nations rivales, et souvent ennemies, cherchaient à nous porter.

Tel était le soutien de nos affaires politiques en Chine avant la Révolution où la France était, en quelque sorte, représentée à Pékin par les missionnaires.

Au moment où nos troubles civils ont éclaté, les Anglais jugèrent que le système anti-religieux, régnant alors en France, devait mécontenter les missionnaires français à Pékin, et dès lors, ils résolurent de profiter de ce moment favorable pour tenter une ambassade, celle de lord Macartney en 1792, dont le but secret était non seulement l'exclusion de la France au commerce de la Chine, mais encore celle de toutes les autres nations maritimes... Les Hollandais suivirent en 1794 les Anglais à la cour de Pékin. Ils y contre-balancèrent l'influence des premiers et, sans cette ambassade, il est très probable que les Anglais seraient restés seuls possesseurs du commerce qui se faisait à Canton.

Depuis cette dernière ambassade le gouvernement anglais n'a cessé d'écrire à la cour de Pékin, pour l'influencer à sa manière de la situation de l'Europe, et pour l'engager surtout à fermer ses ports à tous les vaisseaux français ou alliés de la France, comme Sa Majesté a été à même de s'en convaincre par la lettre du roi d'Angleterre à l'empereur de la Chine, au renouvellement de la guerre en 1804.

[Le temps est arrivé pour...]

Mais le temps est arrivé où Votre Majesté peut, tout en cherchant à relever les griefs de nos ennemis à la cour de Pékin, porter le coup le plus fatal à leur commerce, et jamais moment ne fut plus propice.

J'ai mis sous les yeux de Son Ex. le ministre des Relations Extérieures les causes des différends que les Anglais ont eu à Canton et plus récemment encore sous ceux de Monseigneur le duc de Bassano l'entreprise formée par cette nation sur Macao et les suites de cette affaire, renseignements précieux et que je tenais de l'amitié des ci-devant facteurs hollandais.

Ces mêmes facteurs m'ont écrit, sous la date du 20 février 1810, qu'ils s'informaient des moyens à prendre pour renverser le système de commerce que les Anglais font en Chine, et que les suites du massacre des Chinois à Canton par un matelot anglais, ainsi que la prise de Macao, qu'ils ont été obligés d'abandonner depuis, avaient fort indisposé le gouvernement chinois contre eux ; et sous la date du 28 février de cette année, que d'après les informations qu'ils ont prises, si une ambassade française pouvait parvenir à Pékin et y réclamer contre tous les torts que nous imputent nos ennemis, et demander l'exclusion de cette nation dangereuse des ports de Chine et particulièrement de Canton, Votre Majesté pouvait l'obtenir avec facilité dans ce moment. Ce serait le coup le plus fatal pour le commerce de la Compagnie Anglaise par les débouchés que lui procure la Chine...

[... une ambassade de Votre Majesté.]

Une ambassade de Votre Majesté serait d'autant mieux reçue à la cour de Chine, en observant les usages, que le gouvernement chinois a le plus grand mépris pour tous les peuples qui s'occupent exclusivement de commerce, et que l'envoyé de Votre Majesté ne demanderait aucun privilège particulier et se bornerait à la simple demande de l'exclusion des Anglais.

L'ambassade aurait plusieurs buts d'utilité reconnue pour l'État ; elle ferait connaître à la cour de Pékin les hauts faits de Votre Majesté, demanderait l'exclusion des Anglais de tout commerce de Chine et la France retirerait, sur l'état actuel de cette partie du monde si vantée, des notions certaines qui seraient recueillies avec soin par des personnes savantes attachées à la suite de l'envoyé de Votre Majesté, et il n'y a nul doute qu'une ambassade composée de militaires et de savants ne manquerait pas de s'attirer, d'une manière distinguée, l'attention du gouvernement chinois.

La possibilité de faire parvenir des envoyés à Pékin, par la Russie, ne peut un instant être mise en doute ; l'adhésion de Sa Majesté l'Empereur de Russie au système continental, son vœu pour la paix générale de l'Europe, que l'ambassade ne peut manquer de rendre plus prochaine, prouvent assez qu'il ne mettrait aucun obstacle au passage des envoyés de Votre Majesté ; qu'il pourrait même leur prêter secours en nommant un commissaire pour hâter leur marche dans ses États, afin que les gouverneurs ne pussent, sous aucun prétexte, les retarder. Les relations entre la Russie et la Chine sont aujourd'hui si ouvertes que je rappellerai seulement à Votre Majesté que cette route est suivie par toutes les caravanes russes qui vont commercer à la frontière de la Chine...

Toutes les ambassades qui sont parvenues à la cour de Chine y ont porté des présents qui sont devenus en quelque façon de rigueur ; mais au lieu de ces mécaniques, de ces produits de l'art, auxquels les Chinois ne peuvent rien comprendre, et qui restent entassés sous les hangars des palais impériaux, une nation guerrière, comme l'est aujourd'hui la France, ne peut et ne doit offrir que des cadeaux en armes de toutes espèces, tirées des manufactures de Votre Majesté, et qui seraient pour les envoyés d'un transport plus facile.

Trop heureux, Sire, si les renseignements que j'ose mettre sous les yeux de Votre Majesté Impériale et Royale peuvent être conformes à ses vues, et lui prouver mon désir d'être utile à l'État, et mon sincère amour pour sa personne.

Signé : Félix Renouard de Ste-Croix.

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Questions de cérémonial et d'étiquette

Le cérémonial à observer dans les relations avec les Chinois a une importance capitale, et pour guider le nouvel envoyé, le département a recours aux lumières d'un homme expérimenté, Callery, prêtre défroqué des Missions étrangères de Paris, interprète de la mission Lagrenée :

Paris, ce 18 mars 1847.

M., les questions de cérémonial et d'étiquette ont en Chine une importance beaucoup plus grande que partout ailleurs, et il pourrait y avoir, surtout au début d'une mission, des inconvénients sérieux à en ignorer les règles. Il est donc à désirer que M. Forth Rouen avant son départ ait des notions exactes sur la manière dont il devra, à son arrivée à Canton, se mettre en rapport avec les autorités chinoises et sur les formes à observer dans ses relations officielles avec elles. Votre long séjour en Chine, la connaissance que vous avez des usages de ce pays et les communications fréquentes que vous avez eues avec les hauts fonctionnaires chinois, vous mettent plus que personne, M., en état de donner à cet égard les renseignements les plus complets. Vous voudrez bien en conséquence rédiger à cet effet une note contenant tous les détails nécessaires, et me l'adresser le plus tôt qu'il vous sera possible.

M. Callery s'empresse de répondre à la confiance qui lui est témoignée par la lettre suivante qui offre le plus vif intérêt :

Paris, le 26 mars 1847.

Monsieur le directeur,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 18 du courant, par laquelle vous me chargez de rédiger un rapport qui puisse éclairer M. Forth Rouen sur les formalités à remplir dans les débuts de sa mission en Chine.

Dans un pays aussi scrupuleux que la Chine pour tout ce qui tient aux formes, il est en effet très important de bien commencer, et d'adopter, tout en y arrivant, une ligne de conduite extérieure telle, qu'on ne soit pas forcé de s'en écarter dans la suite.

Deux écueils dangereux attendent tous les diplomates qui abordent l'empire chinois, sans le connaître, savoir, trop d'exigence ou trop de condescendance. Ces deux écueils sont, pour ainsi dire, inhérents au sol du pays, et les hauts fonctionnaires chinois eux-mêmes s'y heurtent sans cesse, parce que la politique de leur gouvernement ne connaît, dans les temps prospères, que le stat pro ratione voluntas, et ne peut opposer dans les temps difficiles, qu'une prompte et humiliante retraite. Mais s'il est indifférent, pour les Chinois, de donner aujourd'hui dans un excès de fermeté, demain dans un excès de faiblesse, il n'en est pas de même à l'égard des Européens, dont la politique ne peut triompher en Chine que par la raison et le bon droit. Lord Napier a été tué par l'exigence : M. Elliot qui vint après a succombé devant l'excès contraire. Sir Henry Pottinger a réussi en se tenant dans un juste milieu qui lui a captivé les sympathies, même des plénipotentiaires chinois auxquels il dicta le traité de Nan-King. Et remarquez, Monsieur le directeur, que ces différentes manières de traiter avec les agents du cabinet de Pe-King n'ont pas été le résultat du caractère personnel des individus. C'étaient des systèmes politiques formés de toutes pièces, qui comptaient, et qui comptent encore aujourd'hui, des défenseurs chaleureux parmi les étrangers qui ont vieilli en Chine. Le ministère a peut-être eu connaissance des efforts qui ont été faits auprès de M. de Lagrenée pour entraîner la légation dans un de ces deux abîmes. Si elle y était tombée, c'en était fait de ses négociations, car les missions de Lord Napier et du capitaine Elliot, qui ont toutes deux échoué, s'étaient présentées dans le Céleste Empire avec un bien plus grand appareil que la nôtre.

Ce serait donc, à mes yeux, une égale faute, soit de pousser trop loin ses prétentions, lorsque l'objet n'a pas une grande importance dans l'esprit des Chinois, soit de les abandonner trop facilement, lorsque cette condescendance pourrait servir de précédent, pour établir nos rapports sur un pied qui ne serait pas convenable.

Dans le cas dont je dois m'occuper, que convient-il de faire pour la dignité de nos nouvelles relations avec la Chine ? À mon avis, il serait bon, d'abord, que le département donnât ordre à M. Lefebvre de Bécour d'annoncer officiellement au commissaire impérial la prochaine arrivée d'un nouvel envoyé diplomatique français ; mais il faudrait bien recommander au dit consul de désigner M. Forth Rouen par le titre de kuñ-xe , le seul que le gouvernement chinois soit appelé à lui reconnaître. S'il entrait dans les habitudes du ministère de dicter quelquefois à ses agents à l'étranger les dépêches qu'ils doivent adresser au gouvernement local, il y aurait des raisons graves pour qu'on envoyât à M. Lefebvre la minute de la dépêche qu'il serait chargé de transmettre à Ki-iñ sous le sceau du consulat. Je pourrai, Monsieur le Directeur, vous donner verbalement plusieurs raisons à l'appui de cette idée.

Deux ou trois mois après que le gouvernement chinois aura été informé des mesures prises par le ministère pour le rétablissement des relations permanentes avec lui, la corvette qui transporte M. Rouen arrivera à Macao. Pourquoi, me demandera-t-on, n'irait-elle pas à Hong-kong, ou ne se rendrait-elle pas en droiture à Canton, lieu de la résidence officielle de notre envoyé ? Je réponds, d'abord, pour ce qui regarde Hong-kong, qu'en abordant ainsi le Céleste Empire à l'ombre du pavillon britannique, le représentant de la France aurait l'air de s'inféoder à la politique anglaise, et deviendrait l'objet d'une juste défiance de la part des Chinois, comme cela est un peu arrivé lorsque M. de Lagrenée, après un an de séjour en Chine, est allé rendre visite au ministre plénipotentiaire Davis, gouverneur de Hong-kong. Les Anglais s'empressèrent de lui décerner toute espèce d'honneurs, plus, peut-être, que son rang n'en comportait ; c'était un piège : heureusement il était peu dangereux dans l'état avancé où nos négociations se trouvaient alors ; mais au début, il aurait pu avoir des conséquences fâcheuses, et je conseillerais à M. Rouen de suivre l'exemple de l'habile ministre actuel des États-Unis, M. Everett, qui s'est abstenu, jusqu'à présent, d'aller à Hong-kong recueillir des salves et des toasts.

Quant à se rendre immédiatement à Canton en arrivant, sans mettre pied à terre ailleurs, je crois la chose impraticable pour plusieurs motifs qu'il est inutile de mentionner ici : puis, il y aurait peut-être des inconvénients graves, à ce que l'envoyé de France reçût les félicitations des autorités chinoises dans la maison d'un marchand anglais ou américain, où, cependant, il serait forcé de descendre, en attendant qu'il pût se procurer un logement et y installer la légation.

La corvette mouillera donc en rade de Macao. La première chose que M. Rouen ait à faire en descendant à terre, ou même avant de descendre, c'est de faire appeler l'interprète présumé de la légation, M. Martin Marques, et lui donner à traduire une lettre que M. Rouen aura pu rédiger d'avance pendant le voyage, et par laquelle il annoncera au gouvernement chinois la nature de sa mission, son arrivée à Macao et son projet de se rendre à Canton, à peu près à telle époque... Si M. Guizot jugeait convenable de donner à M. Rouen une dépêche pour Ki-iñ, M. Rouen ferait bien d'annoncer aussi cette lettre, se réservant de la remettre lui-même à Son Altesse, afin de témoigner et d'inspirer plus de respect pour le ministre des Affaires étrangères.

Quant aux formes à observer dans cette dépêche, et les suivantes, M. Marques, qui est depuis plus de vingt ans dans la diplomatie chinoise, saura parfaitement ce qu'il y aura à faire : je crois, cependant, pour plus grande sûreté, devoir recommander les points suivants, comme plus essentiels que le reste :

1° La première dépêche doit être adressée conjointement à Ki-iñ et à Huañ, comme le sera dans la suite toute la correspondance officielle, à moins qu'il ne survienne un changement dans le personnel qui constitue le commissariat impérial. Il vaut mieux entrer ainsi de soi-même dans la ligne à suivre, que de se faire redresser par les Chinois, ainsi que l'aurait éprouvé M. de Lagrenée, s'il n'avait, dès l'arrivée de Huañ au pouvoir, fait valoir le prétexte qu'ayant entamé ses négociations avec Ki-iñ seul, il ne convenait pas qu'il les finit autrement. Huañ céda bénévolement aux conseils que je lui donnai pour le maintien amical de nos relations ; mais, dans le fonds, il aurait eu droit de se faire reconnaître officiellement par M. de Lagrenée, car il était en possession du décret impérial qui l'avait nommé commissaire impérial adjoint, et il était reconnu pour tel par tous les ministres étrangers.

2° On donnera aux dépêches la qualification chinoise de chao-huei consacrée par le traité de Wan-pu pour les relations officielles entre fonctionnaires d'un rang supérieur.

3° Puisque M. Rouen reçoit en chinois un titre destiné à le faire passer pour l'égal des commissaires impériaux, les enveloppes des dépêches porteront son nom sur le même côté, et à la même hauteur du papier que les noms des diplomates chinois : mais dans le corps des dépêches, il vaudra mieux, qu'au lieu de se désigner, comme le fait Ki-iñ par l'expression de pen-ta-tchen (moi grand fonctionnaire) il s'appelle pen-kuñ-xe (moi envoyé diplomatique). C'est la locution employée par les ministres plénipotentiaires anglais et américain, lesquels cependant, traitent le commissaire impérial de kuéi-ta-tchen (Le noble grand fonctionnaire, ou Votre noble grandeur). Si on élevait, à cet égard, plus de prétentions que Sir Davis et M. Everett, on diminuerait dans l'esprit des Chinois et des Européens d'autant qu'on aurait voulu s'agrandir.

4° Aucun gouvernement étranger n'adresse de dépêches au gouvernement chinois en d'autre langue qu'en chinois ; d'abord, parce que toute traduction non revêtue du sceau n'est pas regardée comme officielle ; et ensuite, parce qu'il est reconnu que la chancellerie chinoise se dessaisit facilement des textes européens, et qu'ainsi les secrets sont promptement trahis. M. Rouen sera donc obligé de suivre, à cet égard, l'exemple de ses collègues, et pourra, à son gré, expédier ses dépêches revêtues du sceau de son office seulement, comme le font les Chinois, ou y ajouter sa signature, comme M. de Lagrenée avait choisi de faire.

5° Il ne faudra jamais perdre de vue, que le Roi doit ètre désigné par les mêmes expressions que l'Empereur de Chine, savoir Ta-huan-ti, et que dans toutes les locutions figurées qui se rapportent à lui, il faudra l'assimiler en tout à l'Empereur de Chine. C'est un point délicat sur lequel M. Rouen et le ministère devront toujours avoir l'œil ouvert.

Aussitôt que la dépêche de M. Rouen aura été traduite et mise au net (ce qui pourra être fait en moins de deux heures), qu'elle sera revêtue du sceau et placée dans une enveloppe munie du même sceau sur les bords cachetés, M. Marques ira la porter lui-même au mandarin de Macao, afin que celui-ci l'expédie à Canton. Si tout autre personne la portait chez ce fonctionnaire, probablement il ne la recevrait pas, et alors, il y aurait des inconvénients à subir pour passer par un autre canal.

La réponse du commissaire impérial ne se fera pas attendre plus de cinq ou six jours, et il est possible qu'elle soit apportée à Macao par un mandarin chargé de faire personnellement les compliments de Son Altesse à M. Rouen. Si c'est un mandarin à globule bleu, ou même blanc, M. Rouen pourra le recevoir, mais sans apparat. Si au contraire c'était un mandarin de bas étage à globule d'or ou même de cristal, il faudrait le faire recevoir par le premier secrétaire et l'interprète qui connaît très bien ces usages.

Pour l'effet moral, il convient que M. Rouen ne descende pas ailleurs que dans sa propre maison, soit à Macao, soit à Canton. À Macao, une heure suffira pour qu'il puisse voir les maisons disponibles et choisir celle qui lui conviendra le mieux. Si l'emménagement éprouvait quelques retards, il vaudrait mieux loger à bord que de recevoir l'hospitalité de qui-que-ce-soit, même du consul. Il faut éviter également de mettre le pied dans d'autres embarcations, que celles de la corvette, lors même qu'elles porteraient pavillon français, ou qu'elles seraient honorées de la présence du consul.

Une fois installé à Macao, on a toutes les facilités désirables pour se procurer une maison à Canton. La personne qu'il y aurait le moins d'inconvénient, à employer pour cet effet, serait, selon moi, M. Louis Bovet, homme riche, serviable estimé de tout le monde, et indépendant de toutes les coteries qui s'efforcent de capter l'esprit des autorités françaises à leur débarquement en Chine.

Quand son installation de plaisance à Macao permettra à M. Rouen d'aller faire son entrée à Canton (et il faudrait que ce fût dans la quinzaine qui suivît son arrivée en Chine), il en préviendra de nouveau le commissariat impérial, et remontera la rivière du Tigre jusqu'à Wan-pu, à bord de la corvette qui l'aura porté dans ces parages lointains. Il est probable que les Chinois enverront un mandarin au devant de lui avec des cartes de visite et des félicitations. Ils ne sont, cependant, pas tenus de faire cette politesse non plus que d'envoyer à Macao le message dont je discutais tout à l'heure l'hypothèse, et dans le cas où personne ne paraîtrait, M. Rouen ne devrait jamais faire semblant de s'en être aperçu.

Arrivé à Canton, il faudra adopter immédiatement, par l'entremise de M. Marques et de concert avec les autorités chinoises, un linguiste officiel, qui seul sera chargé de porter la correspondance de la légation dans l'intérieur de la ville murée, et d'en rapporter les réponses du commissaire impérial. On s'est servi, autrefois, pour cet objet, d'un nommé Achin, homme assez probe, pour un Chinois, et pouvant dire quelques mots de français.

Dès qu'on aura un linguiste, ou pour mieux dire, un courrier, il faudra demander une entrevue personnelle aux commissaires impériaux, leur laissant le soin de régler, d'après les indications astrologiques de leur almanach, le jour et l'heure les plus propices. L'entrevue aura probablement lieu dans la maison de campagne de Pan-se-chen ; par conséquent, Ki-iñ et Huañ ne pourront pas s'y rendre tous les deux, parce qu'il faut que l'un reste dans la ville murée quand l'autre en sort. Ki-iñ sera accompagné de Pan-se-chen et Chao Chan-lin, ses adjoints dans l'administration des affaires extérieures. M. Rouen pourra conduire, outre les membres de sa légation, une partie des officiers supérieurs de l'escadre ; mais pas de négociants, pas de bourgeois, et surtout, pas de missionnaires.

Mon rapport, ce me semble, doit s'arrêter ici, car, j'aime à croire qu'une fois entré en relations avec les hauts fonctionnaires chinois, M. Rouen trouvera en lui-même toutes les ressources nécessaires pour représenter dignement la France, et lui conserver les sympathies qu'elle s'est acquises dans le plus vaste empire de l'univers.

Agréez, Monsieur le Directeur, etc., etc.

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Avril 1912. La situation en Chine.

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