Jacques Hardy et Charles Lenormand

L'ENSEIGNEMENT EN CHINE
Programmes et méthodes visés par la réforme

À travers le monde. Hachette, Paris, 10 août 1907, 13e année, pages 249-252.

Au moment où l'on nous annonce que les Chinois modernisent et renouvellent leur système d'instruction et parlent d'instituer l'instruction primaire obligatoire, il est curieux d'exposer quel est le système qui fleurit chez eux depuis des milliers d'années, et auquel est lié tout le développement de la société céleste.

Il n'est peut-être pas de pays au monde où le savoir soit plus généralement honoré qu'en Chine. L'ignorant y fait grand cas du lettré, et c'est le mérite qu'on lui suppose, autant que le pouvoir qu'il tient de l'Empereur, qui vaut au mandarin tout le respect qu'on lui témoigne. Le mérite s'acquiert par la connaissance des lettres. Le plus misérable des fils de Han peut parvenir à la dignité suprême, mais il n'y parviendra que par l'étude. Aucune dignité n'est transmissible ; les parents même de l'Empereur ne sont rien dans l'empire s'ils n'ont satisfait aux examens prescrits.

Les places appartiennent au mérite, et c'est par les examens que le mérite se découvre et se mesure.

Nous allons voir comment les jeunes Chinois sont initiés à la connaissance des lettres et ce que sont ces examens nécessaires à l'obtention des grades et des fonctions.

C'est, le plus souvent, vers la sixième année que les enfants commencent à fréquenter l'école. Ils n'ont rien appris jusqu'à ce moment. Le père tout entier à son négoce ou à sa culture, s'occupe assez peu de son fils ; la mère totalement illettrée, est incapable de lui apprendre quoi que ce soit. Et puis, rien ne presse, sans doute, et c'est commencer assez tôt que de commencer à six ans.

Voilà donc l'enfant devenu écolier. Il part chaque matin, emportant ses pinceaux, ses cahiers, son encrier-godet et un bâton d'encre dans une enveloppe de toile bleue autour de laquelle il enroule, pour la maintenir, un ruban rouge que termine une sapèque. L'école est une salle assez vaste, simplement meublée et ornée d'un petit autel dédié à Confucius. L'enseignement, en Chine, est libre. Le maître d'école est généralement un vieux bachelier qui n'a pu obtenir les grades supérieurs, et, avec eux, les fonctions publiques qu'ils confèrent, et qui s'est fait pédagogue pour gagner sa vie ; c'est quelquefois un jeune bachelier qui cherche dans l'enseignement les ressources suffisantes pour lui permettre d'achever ses études. Le nombre des élèves enseignés par chacun de ces maîtres est naturellement très variable ; il dépend des localités et de la réputation que le maître s'est acquise. Le salaire que reçoivent les maîtres est toujours fort minime : à la campagne, il est fait surtout de cadeaux en nature.

Le premier livre que l'on met entre les mains des enfants, celui dans lequel ils apprennent à lire, est le San-tze-King ou « Rudiment trisyllabique ». Il se compose de phrases courtes de trois caractères, assemblées en distiques, et contient des notions élémentaires de morale, les premiers principes des connaissances usuelles, un exposé des connaissances indispensables au lettré, auquel sont joints une liste des livres classiques, des exemples édifiants tirés de la vie des sages, et, pour finir, une sorte de résumé de l'histoire nationale.

Les écoliers étudient ensuite le « Livre des Cent familles » qui contient la nomenclature de tous les noms de famille chinois. En réalité, il y a, pour le moins, quatre cent cinquante de ces noms, et le mot cent du titre du livre n'est pas pris dans un sens déterminé. La tradition raconte que la race chinoise tout entière est issue d'un petit nombre de familles descendues autrefois du plateau central : ce sont les cent familles, dont les noms transmis d'âge en âge, constituent encore aujourd'hui les seuls noms patronymiques usités.

Le « Livre des mille caractères » que les enfants étudient un peu plus tard, se compose de mille caractères ou mots différents. Comme le rudiment, il contient, en phrases brèves, des notions variées, un peu pêle-mêle, sur la nature de l'homme, les devoirs filiaux, les vertus que développe l'étude, les productions du sol, les phénomènes physiques.

La « Règle des disciples », plus familière, plus pratique, enseigne la politesse et la charité, recommande les bonnes mœurs, la propreté, l'amour du travail.

Enfin, le « Saint Édit » de l'Empereur Kang-Hi. C'est un cours complet de morale, résumé, condensé en quelques préceptes essentiels. Sur chacun de ces préceptes, l'empereur Yong-Tchen, fils de Kang-Hi, a écrit un commentaire assez long.

D'autres livres encore sont mis entre les mains des enfants : je n'ai nommé que les principaux. Parmi ceux-là, deux sont très anciens : le Rudiment trisyllabique qui date du XIe siècle, et le livre des Mille caractères qui remonte au sixième. Le Saint Édit est plus moderne : il a été composé au XVIIe siècle. L'empereur Kang-Hi était contemporain de Louis XIV ; il reçut à sa cour les missionnaires jésuites envoyés par le grand roi.

Les Chinois, on le voit, ne se piquent pas encore de modernisme. Ils trouvent ces livres excellents pour former la jeunesse, et ne se préoccupent pas d'en choisir d'autres. Les enfants, en effet, tout en apprenant à reconnaître et à tracer les caractères, puisent dans ces livres des notions sûres de morale, des préceptes de civilité, quelques enseignements simples sur la façon de bien conduire sa vie, quelques aperçus rapides sur la composition de l'univers, de bons conseils touchant le négoce et la culture ; que faut-il de plus ? Ne trouve-t-on pas dans ces livres tous les éléments de la sagesse ? Dans ce cas, pourquoi les changer ? N'a-t-on pas cent fois raison de les vénérer et de s'y tenir ? L'un d'eux, le Saint Édit de l'empereur Kang-Hi, est si excellent, si parfait aux yeux des Chinois qu'ils n'ont pas cru qu'il devait suffire de l'expliquer aux enfants ; les mandarins doivent le lire et le commenter deux fois par mois devant le peuple.

Les écoliers étant réunis, et chacun d'eux ayant son rudiment ouvert devant lui, le maître choisit un caractère qu'il prononce à haute voix, lentement et plusieurs fois de suite ; puis, tous les élèves s'exercent ensemble à prononcer le caractère à la manière du maître. De temps à autre, le maître appelle un enfant auprès de lui, lui fait répéter avec soin le mot choisi, et corrige son intonation. Dix mots sont ainsi étudiés successivement. À la fin de la leçon, les élèves doivent savoir ces dix mots par cœur ; ils doivent, en outre, pouvoir les reconnaître dans leur livre et les nommer. On les exerce alors à les copier. Avec le pinceau bien effilé, qu'ils tiennent droit dans leur petite main, les enfants barbouillent de minces feuilles de papier crème, et s'appliquent à reproduire le caractère que le maître a tracé au vermillon, en leur expliquant comment il fallait s'y prendre. Il doit recommencer souvent ses explications ; les pauvres enfants sont pleins d'attention et de bonne volonté, de sérieux même, mais transcrire des caractères chinois n'est pas une petite affaire, et songez qu'il faut arriver à la perfection. Les Chinois prisent fort la belle écriture, les examinateurs tout particulièrement, et tout candidat qui ne possède pas un pinceau élégant est sûr par avance d'échouer aux examens.

Les examens sont de trois sortes : chacun d'eux confère un grade qui élève le promu dans la hiérarchie des lettres. Par commodité, nous avons assimilé ces grades à nos grades universitaires, et nous disons des lettrés chinois qu'ils sont bacheliers, licenciés ou docteurs. Cette assimilation est entièrement fausse ; les examens chinois ne ressemblent pas aux nôtres, et les connaissances que l'on exige des étudiants chinois n'ont, on s'en doute bien, aucun rapport avec celles que nous exigeons des nôtres.

L'examen pour l'obtention du grade de bachelier — siou-tsaé : talent en bouton, talent dans sa fleur — comporte trois épreuves. La première a lieu au chef-lieu de la sous-préfecture dans laquelle réside le candidat, sous la direction du sous-préfet assisté d'un lettré. Dès cette première épreuve on élimine un grand nombre de candidats ; ils ne sont pas moins de dix mille qui se présentent. Il n'y a pas de limite d'âge ; personne n'est tenu de justifier de ses études antérieures, et qui veut concourir, concourt. Exception est faite, cependant, pour ceux qui exercent une profession méprisée : comédiens, portefaix, mendiants.

Les candidats qui ont passé avec succès la première épreuve, qui, selon l'expression chinoise, ont acquis un nom dans la sous-préfecture, se rendent à la préfecture pour y subir la deuxième épreuve devant le préfet et deux examinateurs d'un grade plus élevé que le premier. Ceux qui triomphent dans cette seconde épreuve, et dont on peut dire alors qu'ils ont acquis un nom dans la préfecture, se rendent, cette fois, dans la capitale de la province, pour y passer, devant le grand examinateur provincial, l'épreuve suprême, le ouenn-tchang.

Jusque-là, on n'a demandé au candidat qu'une écriture correcte, et la connaissance des textes du Saint Édit et des livres classiques. Il doit, maintenant, en développant une pensée de Confucius ou de Mong-Tze, prouver la finesse et la profondeur de son esprit ; il doit en montrer l'ornement et la grâce en dessinant quelques vers d'un pinceau délicat.

Ces diverses épreuves, qui toutes sont écrites, — il n'y a pas d'épreuve orale dans les examens chinois — ont une durée totale de quinze à vingt jours ; des précautions sont prises pour en assurer la sévérité. Les candidats sont fouillés avant d'être admis dans les salles d'examens et tout papier suspect leur est retiré. La loi punit les fraudes de châtiments très rigoureux : la bastonnade et parfois même l'exil. Cependant, la crainte des châtiments n'arrête pas les fraudeurs ; ces châtiments, d'ailleurs, ne sont guère à redouter. Il est facile d'acheter la complaisance des surveillants ; il est même possible d'acheter celle des examinateurs, et plus d'un candidat ne doit son titre de bachelier qu'aux cadeaux qu'il a généreusement et adroitement distribués.

Les candidats qui ont satisfait à l'épreuve définitive du ouenn-tchang sont proclamés siou-tsaé, et vont s'agenouiller devant l'examinateur qui leur remet les fleurs d'or et un globule dont ils ornent leur bonnet. Des courriers sont dépêchés qui annoncent à leur ville natale la nouvelle de leur succès. Quand ils arrivent, la ville entière se porte à leur rencontre ; on les acclame, on leur fait escorte, on tire des pétards ; la réjouissance est générale ; il semble qu'un peu de l'honneur qu'ils se sont acquis rejaillit sur la ville et chacun de ses habitants. La famille offre un banquet auquel sont conviés tous les parents et amis qui se dépensent en félicitations interminables. Après le banquet, le nouveau bachelier en grand costume, robe longue, ceinture verte, écharpe rouge, les fleurs d'or et le globule à son bonnet, va offrir un sacrifice sur la tombe de ses ancêtres ; puis accompagné de domestiques porteurs de palmes et de musiciens, il rend visite à ses parents, à ses amis, à ses protecteurs, chez lesquels il fait présenter en entrant une carte rouge portant la formule rituelle : « L'étudiant X..., nouvellement reçu, vous salue. »

Quelques jours après leur arrivée, les nouveaux promus de chaque sous- préfecture sont reçus officiellement dans le corps des lettrés. Ils se réunissent au yamen du sous-préfet, et, conduits par ce magistrat et l'examinateur, ils vont au temple de Confucius où ils se prosternent cérémonieusement devant les tablettes de ce sage. Au retour, ils sont inscrits sur le registre des lettrés et acquittent la taxe.

Le titre de siou-tsaé ne donne droit à aucune fonction, à aucun traitement. Il introduit le titulaire dans le corps des lettrés, et lui confère deux avantages : celui d'être soumis à une juridiction spéciale et celui de ne pouvoir être condamné à des punitions corporelles.

Beaucoup se contentent du titre de siou-tsaé, déjà suffisamment difficile à obtenir. L'examen, somme toute, est sévère et moins d'un dixième des candidats réussissent à le passer. Ajoutez que pour arriver aux grades supérieurs il faut de longues années d'études et nombreux sont les étudiants trop pauvres pour subvenir à leur entretien pendant le temps nécessaire à la préparation des examens. C'est parmi les bacheliers pauvres et les candidats malheureux aux épreuves supérieures que se recrutent les maîtres d'école et les médecins. Quelques-uns se font lecteurs et déclament aux carrefours et dans les auberges des récits tirés de l'histoire nationale ; d'autres, habiles à manier le pinceau, se font écrivains publics et marchands de sentences : sur des bandes de papier multicolore, ils transcrivent en caractères impeccables, les plus belles pensées des sages ; d'autres, prenant pour quelques jours un nom emprunté, tiennent, dans les examens, la place de riches ignorants qui les paient et gagnent pour eux le globule et les fleurs d'or.

Les examens de licence ont lieu tous les trois ans dans les capitales de province. Les candidats, en fort grand nombre, sont mis au secret. La Cour ou Jardin des examens, appelé Kong-Yuen, contient plusieurs milliers de cellules disposées le long de ruelles parallèles et couvrant un terrain immense. Au centre, est un bâtiment pour les examinateurs. Chaque cellule, qui a environ deux mètres carrés, reçoit un candidat qui y est enfermé pendant la durée de chacune des épreuves que comporte l'examen ; il n'en doit sortir sous aucun prétexte ; il y écrit ses compositions sur une planche servant de table, il y dort sur une autre planche recouverte d'une natte, roulé dans la couverture qu'il a eu soin d'apporter ; il y mange, et ce sont ses propres domestiques qui lui font passer par une ouverture pratiquée dans la porte, les aliments qu'ils ont préparés au dehors. Un pot de grès, déposé dans un coin, fait office de water-closet.

L'examen comprend plusieurs séries d'épreuves qui durent chacune trois jours. Ces épreuves sont de même nature que celles du baccalauréat, mais plus difficiles et plus nombreuses. Elles consistent principalement en dissertations historiques, littéraires, morales et politiques, auxquelles s'ajoutent des commentaires des livres sacrés et des compositions de sentences en prose et en vers. La proportion des candidats reçus est extrêmement faible : douze à quinze cents tous les trois ans pour toute la Chine.

Le grade de licencié — kiu-jen, homme élevé, distingué — marque l'admission aux fonctions publiques. Mais ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter une charge devront passer leur vie dans les emplois inférieurs et se contenter d'un intérim passager dans les fonctions dignes de leur mérite.

Le troisième grade, celui de docteur — tsin-tse, lettré consacré — ne s'obtient qu'à Pékin où tous les candidats de province se rendent pour passer les examens qui ont lieu tous les trois ans. Il y a d'abord une première épreuve éliminatoire qui ne laisse en présence que trois cents candidats environ. Les matières du doctorat sont les mêmes que celles des examens qui l'ont précédé, mais on exige du candidat une connaissance toujours plus étendue des livres classiques, une érudition toujours plus éveillée, un esprit toujours plus aigu et plus orné ; et pour qu'il puisse mettre en valeur toute la pompe fleurie de son style et toute la profondeur de son savoir, sa dissertation sera longue, mille caractères pour le moins.

Les examinateurs sont huit grands mandarins, docteurs eux-mêmes. Quand ils ont examiné et classé toutes les compositions des concurrents, ils soumettent à l'Empereur dix d'entre elles qui leur paraissent être les meilleures. L'Empereur, jugeant souverainement, en choisit trois à son tour ; leurs auteurs sont déclarés les trois premiers du concours et faits docteurs de première classe. Il est nommé environ cent cinquante docteurs, qui prennent rang après les trois premiers et sont dits de deuxième ou de troisième classe, suivant leur classement. Les noms des nouveaux docteurs sont proclamés en grande pompe. Après leur proclamation, ils sont présentés à l'Empereur et vont accomplir les cérémonies d'usage au temple de Confucius.

Le doctorat ouvre l'accès aux plus hautes charges, à la cour, dans les ministères, dans les provinces. Les trois premiers docteurs sont, de droit, membres de l'Académie des Han-Lin, qui se recrute au concours parmi les plus fameux lettrés de l'Empire. Ils sont fonctionnaires et, comme tels, payés par l'État. Ils président au développement des études littéraires, accomplissent diverses missions dans les provinces et exécutent certains travaux historiques que l'Empereur leur confie.

Le lettré jouit en Chine de la plus haute considération. Le jeune licencié, laborieux et habile, est, par excellence, le personnage sympathique du roman chinois qui, souvent, n'est que le récit de ses aventures amoureuses au cours de son voyage, par petites journées, à Pékin, où il se rend pour passer son doctorat.

Nous avons vu que tout le pouvoir est entre les mains des lettrés, de ceux que nous appelons, improprement, les mandarins. C'est une règle fondamentale de l'Empire que l'autorité appartient au mérite. Il n'est de mérite que dans la connaissance des lettres, et les concours sont le moyen offert à chacun de faire montre de ses capacités.

L'Empereur est à la fois « père et mère » de son peuple ; les mandarins sont à la fois « pères et mères » de leurs administrés. Ils remplissent toutes les fonctions, administratives et judiciaires : ils lèvent les impôts, construisent les routes, commandent aux milices. Leur puissance est absolue dans leur district, et c'est aux lettres qu'ils la doivent.

On leur donnait autrefois le nom de « nuages » parce qu'ils « versent la pluie bienfaisante sur les campagnes altérées ». Le traitement d'un mandarin, alors, était égal au revenu d'un laboureur. Ce temps n'est plus. Ces lettrés qui passent leur vie à commenter les textes sacrés et dont l'esprit est nourri de morale, sont, pour la plupart, méchants et rapaces. Les comédies dénoncent leurs exactions, les chansons populaires les accablent de leurs moqueries.

N'importe. L'administrateur est bafoué, mais le respect pour les lettres reste entier. Il faut qu'il soit bien vivace ce respect, car la corporation des lettrés, résistant à toutes les transformations, subsiste depuis plus de trente siècles ; il faut aussi que le goût des lettres soit bien universel, car les Chinois tracent les plus belles maximes des vieux auteurs sur les édifices publics, sur les rochers, à la base des montagnes, sur les boiseries qui décorent leurs appartements, et ces inscriptions, inlassablement répétées, sont en telle profusion que, suivant le mot du missionnaire Huc, la Chine entière est comme une vaste bibliothèque.