Tch’ouen Ts’iou et Tso tchouan [Chunqiu, Zuozhuan], tome I

Tch’ouen  Ts’iou  et  Tso  tchouan [Chunqiu Zhozhuan] La chronique de la principauté de Lòu, Tome  I traduit par Séraphin COUVREUR (1835-1919). Cathasia, Paris, 1914,1951.

La chronique de la principauté de Lòu (721-480) par Confucius

Commentaire sous le nom de Tso K’ieou-ming.
Tome I (721-590), 672 pages.

Traduit par Séraphin COUVREUR (1835-1919).

Les Humanités d’Extrême-Orient, Cathasia, série culturelle des Hautes Études de Tien-Tsin,
Société d'édition Les Belles Lettres, Paris, 1951. Première édition : 1914.

Voir aussi : Tome deuxième. Tome troisième.

Il n'y a pas de présentation de l'ouvrage par le traducteur.

  • Édouard Chavannes (Introduction aux Mémoires Historiques) : "Vers l’an 481 avant J.-C., Confucius recueillit les documents qui concernaient l’État féodal de Lou ; en les classant et en les retouchant, il fit avec ces matériaux le célèbre ouvrage intitulé Tch’oen ts’ieou qui retrace les destinées de ce petit royaume de 722 à 481 avant notre ère. Se-ma Ts’ien a beaucoup pratiqué ce livre qu’il paraît, comme tous ses compatriotes, tenir en très haute estime. À vrai dire, c’est une admiration qu’un lecteur européen a peine à partager ; cette chronique aride et morte ne souffre pas la comparaison avec le chef-d’œuvre d’Hérodote qui ne date guère que d’un demi-siècle plus tard. Pour comprendre l’enthousiasme des Chinois, il faut reconnaître que l’art historique se développa chez eux beaucoup plus lentement qu’en Grèce et n’atteignit d’ailleurs jamais à la même élévation. Le Tch’oen ts’ieou leur sembla merveilleux parce qu’il leur présentait pour la première fois le tableau net et clair de deux cent quarante-deux années d’histoire."
  • "A côté du Tch’oen ts’ieou deux œuvres plus étendues traitent de la même période que lui : ce sont le Tso tchoan ou Commentaire de Tso et le Kouo yu ou Discours des États. Elles se complètent l’une l’autre, la première étant un récit des faits accomplis, la seconde un recueil des paroles prononcées. Quoique le Commentaire de Tso soit le seul de ces deux livres qui se rattache manifestement au Tch’oen ts’ieou, on a prétendu en faire dériver aussi le second ; c’est pourquoi le Commentaire de Tso est souvent appelé le Commentaire intérieur (Nei tchoan) et les Discours des États le Commentaire extérieur (Wai tchoan) du Tch’oen ts’ieou. Bien plus, on a voulu que ces deux œuvres eussent le même auteur qui serait un certain Tso K’ieou-ming."
  • "À le bien considérer, toutes les discussions qui se sont livrées autour du nom de Tso K’ieou-ming proviennent de ce que la question était mal posée. Si nous consultons l’histoire littéraire de la Chine, nous reconnaissons que chacun des livres canoniques était le centre des études d’une ou plusieurs écoles : on retrace d’une manière exacte la liste des personnes qui se transmirent de génération en génération la connaissance de tel ou tel des classiques ; pour que cette sorte de gnose fût à une époque donnée l’apanage d’un homme déterminé, il faut qu’elle ait comporté tout un système d’explications qui n’était point dans le domaine public et qui passait au disciple préféré soit par l’enseignement oral, soit par une copie unique ; tout dépositaire nouveau augmentait le patrimoine que lui avaient légué ses devanciers, et ainsi le commentaire était une œuvre collective fruit du travail de plusieurs générations : chaque école avait d’ailleurs un patron révéré qui était regardé comme le premier initiateur. C’est ainsi que trois systèmes d’interprétation du Tch’oen ts’ieou furent mis sous les noms de Tso K’ieou-ming, de Kong-yang et de Kou-leang dont les enseignements passaient pour avoir formé le noyau autour duquel s’étaient groupés les travaux des lettrés qui se réclamaient d’eux. Le Commentaire de Tso put donc avoir sa première origine dans les écrits ou les paroles de Tso K’ieou-ming, mais, comme il ne fut publié que dans la première moitié du IIe siècle avant notre ère par Tchang Ts’ang, il avait dû être considérablement développé et perfectionné par les lettrés qui se le transmirent de main en main pendant deux siècles et demi."

Extraits : 709. Représentations - 706. Bataille - 705. Noms d'enfants - 687. Mise à mort ?
685. Assassinat - 681. Sel et vinaigre - 679. À cause d'une femme - 669. Présents d'homme, présents de femme - Esprits
Le futur : Pronostics. Achillée. Tortue. Nuages. Présages. Présents. Quand consulter ?
655. Tch'oung eul - 640. Sacrifice d'un homme - 605. Les chaudières

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709. Représentations

Houan koung parvint au pouvoir par le meurtre de son frère In koung...

Tsang Ngai pe lui adressa des représentations. Il lui dit :

— Un chef d’État digne de ce nom s’applique à mettre en honneur la vertu, à réprimer le mal, et à donner ainsi une bonne direction à tous ses officiers. Malgré ses efforts, il craint encore de perdre le pouvoir souverain ou de ne pas atteindre son but. Il montre une grande vertu, de manière à donner l’exemple à ses descendants. C’est pourquoi le temple des ancêtres de l’empereur à des toits de paille ; la voiture impériale a des nattes de jonc ; le ragoût principal n’est pas exquis ; le millet dont est faite la bouillie n’est pas un grain de choix. Le souverain montre ainsi qu’il est économe. La robe de l’empereur, le bonnet, les genouillères, la tablette, la ceinture, le vêtement inférieur, les bandelettes pour les jambes, les chaussures de l’empereur ou d’un prince, la bride, les pendants, les cordons et la tablette, supérieure de son chapeau, tous ces ornements montrent qu’il a soin de garder la juste mesure.

« Les bandes de cuir où sont fixées les perles de son chapeau, les ornements qui sont à l’ouverture et à l’extrémité du fourreau de son épée, les extrémités flottantes de sa grande ceinture de cuir, les pendants de son étendard, les cordons qui ornent le poitrail de ses chevaux, tous ces objets montrent qu’il est attentif à observer le nombre prescrit. Les flammes, les dragons, les haches et les autres broderies qui sont ses insignes montrent son exactitude à régler son appareil extérieur. Les emblèmes aux cinq couleurs, qui sont représentés sur ses voitures, sur ses instruments, montrent que cet appareil a une signification. Les ornements mis au front de ses chevaux, les sonnettes qui retentissent au mors des brides, au timon de la voiture et à la hampe des étendards, montrent son goût pour l’harmonie.

« Ses étendards où sont représentés le soleil, la lune et les étoiles montrent la clarté de son intelligence et de ses enseignements. Cette économie et cette juste mesure, ce nombre qui varie avec les grades, ces insignes qui les distinguent, ces sons et ces flammes qui les font ressortir servent à instruire et à diriger les officiers de tout grade. Alors les officiers de tout grade prennent garde et craignent. Ils n’osent pas changer les règlements, les lois. À présent, si l’on cesse de pratiquer la vertu et qu’on exalte le vice, si l’on place dans la salle du premier des ancêtres les présents offerts par les officiers vicieux, cela pour l’instruction des officiers de tout grade, les officiers de tout grade imiteront cette conduite ; et si l’on veut châtier tous ces coupables, comment y parviendra-t-on ?

« La ruine des États et des dynasties a pour cause la mauvaise conduite des officiers. Quand les officiers sont vicieux, la faveur, la vénalité paraissent au grand jour. Peut-il y en avoir un exemple plus éclatant que l’exposition de la chaudière de Kao dans le temple des ancêtres ? Ou ouang, après sa victoire sur le dernier souverain de la dynastie des Chang, transporta les neuf chaudières de cette dynastie dans la ville de Lo (près de Ho nan fou). Bien que ce transfert fût légitime, il y eut cependant des officiers très probes qui l’ont blâmé. À plus forte raison doit-on blâmer l’installation du présent d’un homme vicieux et rebelle dans la principale des salles des ancêtres. Que doit-on penser d’une telle action ? »

Le prince de Lou ne tint pas compte de ces avis. L’historiographe de la cour impériale, l’ayant appris, dit :

— Tsang suen Ta aura des descendants dans la principauté de Lou. (Le ciel le récompensera). Son prince ayant mal agi, il n’a pas négligé de lui adresser des représentations conformes à la loi morale.

*

706. Bataille

L’empereur avait retiré au prince de Tcheng l’honneur de prendre part à l’administration de l’empire. Ce prince irrité n’allait plus rendre ses hommages à l’empereur. En automne, l’empereur, aidé de plusieurs princes, attaqua Tcheng. Le prince de Tcheng résista à cette attaque. L’empereur forma et commanda le centre de l’armée. Lin fou, prince de Kouo, commanda l’aile droite. Les soldats de Ts’ai et de Ouei se joignirent à eux. He kien, prince de Tcheou, (qui devint l’empereur Houân kōung), commanda l’aile gauche. Les soldats de Tch’en se joignirent à lui.

Tseu iuen de Tcheng proposa de former deux bataillons carrés, l’un à l’aile gauche pour repousser les soldats de Ts’ai et de Ouei, l’autre à l’aile droite pour repousser les soldats de Tch’en.

— La principauté de Tch’en, dit-il, est dans le trouble ; les habitants n’auront pas à cœur de bien combattre. Si nous les attaquons en premier lieu, certainement ils prendront la fuite. Les soldats impériaux, les voyant fuir, se débanderont infailliblement. Les soldats de Ts’ai et de Ouei ne les soutiendront pas, et naturellement ils fuiront des premiers. Alors nous réunirons nos troupes contre celles de l’empereur, et nous pourrons obtenir le succès.

On suivit ce conseil. Ouan pe forma un bataillon carré à l’aile droite, et Tchoung tsiu de Tchai un autre à l’aile gauche. Iuen Fan et Kao K’iu mi se mirent aux ordres du prince de Tcheng avec le centre de l’armée. Ils disposèrent les troupes comme le pêcheur dispose ses clayons dans l’eau pour prendre le poisson, mettant des rangées de vingt-cinq chariots de guerre en avant et des groupes de cinq hommes derrière. Les groupes de cinq hommes étaient chargés de remplir les vides.

La bataille eut lieu à Siu ko, dans la principauté de Tcheng. Il fut dit aux deux bataillons carrés :

— Au signal donné par la bannière, on battra le tambour pour commander la marche en avant.

Les soldats de Ts’ai, de Ouei et de Tch’en ensemble prirent la fuite. Le désordre se mit parmi les soldats impériaux. Les forces de Tcheng se réunirent pour les attaquer, et leur infligèrent une grande défaite. Une flèche lancée par Tcheu Tan blessa l’empereur à l’épaule. L’empereur put néanmoins rester maître de ses troupes et les empêcher de se disperser. Tchou Tan proposa de les poursuivre. Le prince de Tcheng répondit :

— Un prince sage ne désire pas et ne compte pas pour beaucoup de l’emporter sur les autres hommes ; comment oserait-il vouloir l’emporter sur le fils du ciel ? S’il parvient à sauver sa personne, et que ses États restent intacts, c’est beaucoup pour lui.

Le soir, le prince de Tcheng envoya Tchai Tsiu consoler l’empereur et saluer ceux qui l’entouraient.

*

705. Noms d'enfants

Au neuvième mois, le jour tīng maò, naquit T’oung, fils aîné (du prince de Lou et de Ouên Kiāng. Il deviendra plus tard Tchouāng kōung).

Au neuvième mois,… Sa naissance fut célébrée avec les cérémonies usitées à la naissance de l’héritier présomptif. Deux ou trois jours après, pour le repas de réception, on immola un bœuf, une brebis et un porc. Le grand augure tint l’enfant dans ses bras, et sa femme devint la mère nourricière. Au troisième mois après sa naissance, le prince de Lou, accompagné de Ouen Kiang et des femmes des membres de la famille princière, lui imposa un nom.

Il demanda d’abord à Cheu Siu quels noms il convenait de donner aux enfants.

Chen Siu répondit :

— Il y a cinq sortes de noms qu’on peut donner aux enfants ; à savoir, les noms désignés d’avance par des marques, les noms qui expriment les mérites présupposés, les noms qui expriment l’apparence extérieure, les noms empruntés aux objets extérieurs, les noms dûs à une ressemblance. Les premiers sont ceux que les enfants en naissant portent inscrits sur le corps. Les deuxièmes sont des noms de vertus. Les troisièmes sont les noms des objets avec lesquels les enfants ont une ressemblance. (Confucius fut appelé Nî parce que sa tête ressemblait au mont Nî k’iōu). Les quatrièmes sont des noms tirés des objets extérieurs. Les cinquièmes sont des noms suggérés par une ressemblance entre les enfants et leurs pères.

On ne donne pas aux enfants les noms des principautés, des charges publiques, des montagnes, des grands cours d’eau, des infirmités cachées sous les vêtements, des animaux domestiques, des vases et des objets de prix. Les Tcheou ont introduit l’usage de ne jamais prononcer le nom d’enfance d’un défunt, si ce n’est lorsqu’on fait des offrandes à ses mânes. En conséquence, si l’on donnait les noms des principautés, (après la mort de ceux qui les auraient portés) il faudrait les supprimer. Si l’on donnait les noms des charges publiques, (ces noms étant ensuite supprimés), les fonctions publiques ne seraient plus remplies. Si l’on donnait les noms des montagnes et des cours d’eau, les esprits protecteurs de ces montagnes et de ces cours d’eau ne recevraient plus d’offrandes. Si l’on donnait les noms des animaux qu’on a coutume d’immoler, les sacrifices seraient abolis. Si l’on donnait les noms des vases et des objets de prix employés dans les cérémonies, les cérémonies seraient abandonnées.

À Tsin, on a supprimé l’expression sēu t’ôu chef de l’administration intérieure, parce que c’était le nom d’enfance du prince Hi. À Soung, on a supprimé l’expression sēu k’ōung ministre des travaux publics, parce que c’était le nom d’enfance de Ou koung. À Lou, on a supprimé les noms de deux montagnes (Kiú, Ngaô), parce que le prince Hien s’appelait Kiu et le prince Ou s’appelait Ngao. Il ne convient donc pas de donner les noms des choses importantes.

Le prince dit :

— Vraiment la naissance de cet enfant a un point de ressemblance avec la mienne (nous sommes nés le même jour de l’année).

Le prince appela son fils T’oung Semblable.

*

687. Mise à mort ?

Le prince de Tch’ou, allant attaquer Chen, passa par Teng. K’i, prince de Teng, dit :

— C’est le fils de ma sœur.

Il le retint, et ordonna de lui préparer un festin. Tchouei, Tan et Iang, qui étaient tous trois neveux du prince de Teng par leurs mères, lui proposèrent de mettre à mort le prince de Tch’ou (pendant ou après le festin). Le prince de Teng n’y consentit pas.

Ses trois neveux lui dirent :

— Celui qui mettra fin à la principauté de Teng, ce sera certainement cet homme. Prince, si vous ne prenez pas de mesures contre lui, vous vous mordrez l’ombilic (comme le daim blessé, c’est-à-dire, vous aurez des repentirs inutiles). Alors sera-t-il encore temps de prendre des mesures ? A présent, c’est le moment de se décider.

Le prince de Teng répondit :

— (Si nous le mettons à mort à l’occasion d’un repas, nous serons tellement méprisés que) personne ne voudra manger les restes de nos sacrifices.

Les trois neveux reprirent :

— Si vous ne suivez pas l’avis de vos trois serviteurs, les autels des esprits protecteurs du territoire et des grains ne boiront plus le sang des victimes, (à Teng les sacrifices cesseront, parce que le territoire fera partie de Tch’ou) ; comment le prince pourrait-il avoir les restes de la chair des victimes ?

Le prince de Teng ne suivit pas leur avis. Le prince de Tch’ou attaqua Teng, l’année même où il revint de Chen. La seizième année du règne de Tchouang koung, prince de Lou, il l’attaqua de nouveau et mit fin à la principauté. (Lorsque le chevrotain se sent frappé à mort par le chasseur qui convoite son musc, il déchire avec les dents la poche qui contient le musc. C’est le symbole d’un repentir tardif et inutile).

*

685. Assassinat

En hiver, au onzième mois, le jour kouèi ouéi, Ou tcheu de Ts’i mit à mort son prince Tchou eul (Siāng kōung).

Le prince de Ts’i (Siang koung) avait envoyé les deux officiers Lien Tch’eng et Kouan Tcheu fou à K’ouei k’iou garder les frontières. Ils partirent à l’époque où les concombres mûrissent. (Au septième mois de l’année, on mange des concombres). Le prince leur avait dit :

— L’année prochaine, quand reviendra l’époque des concombres, vous serez remplacés.

Après qu’ils eurent gardé les frontières durant une année, aucun ouén ordre du prince ne leur arriva. Ils demandèrent d’être remplacés. Le prince refusa. Alors ils formèrent le projet d’exciter une sédition.

Un frère puîné de Hi koung, né du même père et de la même mère que lui, (par conséquent, un oncle de Siang koung), nommé Î Tchoung niên, avait un fils nommé Ou tcheu. Ou tcheu avait les prédilections de Hi koung. En ce qui concernait les vêtements, les honneurs, il était sur le même rang que l’héritier présomptif Siang koung. Après la mort de Hi koung, Siang koung le mit à l’écart. Les deux officiers Lien Tch’eng et Kouan Tcheu fou se servirent de lui pour exciter du trouble.

Lien Tch’eng avait une cousine dans le sérail de Siang koung. Elle n’avait pas les faveurs du prince. Les conspirateurs l’engagèrent à épier Siang koung. Ils lui dirent :

— Si notre projet réussit, nous ferons de vous la femme principale du nouveau chef d’État.

En hiver, au douzième mois (le Tch’ouen ts’iou dit au onzième mois), le prince de Ts’i alla se récréer à Kou fen, puis chasser le gibier à Pei k’iou. Étant à la chasse, il vit un spectre qui avait la forme d’un grand sanglier. Ses compagnons dirent :

— C’est Koung tseu P’eng cheng (le meurtrier de Houan koung, prince de Lou.).

Le prince irrité dit :

— P’eng cheng ose apparaître !

Il lança sur lui une flèche. L’homme-sanglier se dressa sur les pattes de derrière et poussa des gémissements. Siang koung épouvanté tomba dans sa voiture, se blessa un pied et perdit une chaussure.

De retour à sa résidence, il réprimanda Pi, son valet de pied, qui n’avait pas rapporté la chaussure. Pi la chercha, et ne la trouva pas. Le prince fouetta Pi jusqu’au sang. Pi sortit précipitamment. À la porte il rencontra des assassins qui le saisirent et le lièrent. Pi (feignant de vouloir se mettre avec eux,) leur dit :

— Moi, pourquoi vous repousserais-je ?

Il se dénuda les épaules, pour leur montrer les coups qu’il avait reçus sur le dos. Les assassins eurent confiance en sa parole. Pi leur demanda de le laisser entrer avant eux. Il entra, cacha Siang koung, puis sortit et lutta contre les assassins. Il fut tué dans l’ouverture de la porte.

Un autre officier ou serviteur, Cheu tcheu Fen jou, fut tué au bas des degrés de la salle. Ensuite les assassins entrèrent, et tuèrent Meng Iang sur le lit, (où il avait pris la place du prince, pour le sauver par le sacrifice de sa propre vie). Les assassins dirent :

— Ce n’est pas le prince, il ne lui ressemble pas.

Alors ils aperçurent les pieds du prince sous la porte. Ils le tuèrent et établirent Ou tcheu chef de l’État.

*

681. Sel et vinaigre

En hiver, au dixième mois, Nan koung Ouan de Soung se réfugia à Tch’en.

En hiver,.., Chou Ta sin de Siao, avec les descendants des cinq princes de Soung Tai, Ou, Siuen, Mou, Tchouang, et avec l’aide des troupes de Ts’ao, attaqua l’armée qui assiégeait Po. Il tua Nan koung Iou dans un combat, et Tseu iou dans la capitale de Soung. Il mit au pouvoir Houan koung (Iú iuĕ). Meng Houe s’enfuit à Ouei. Nan koung Ouan s’enfuit à Tch’en, traînant avec lui sa mère sur une voiture à bras ; il y arriva en un jour (ayant fait un trajet de 260 lì stades).

Les officiers de Soung demandèrent à ceux de Ouei de leur livrer Meng Houe. Ceux de Ouei voulaient refuser. Cheu K’i tseu, grand préfet de Ouei, dit :

— Il ne convient pas de refuser. Partout le mal est mal. Quel avantage y aura-t-il à protéger chez nous celui qui a fait le mal à Soung ? C’est un mauvais calcul de nous aliéner toute une contrée pour gagner un homme, et de sacrifier l’amitié d’un pays pour favoriser la scélératesse.

Les officiers de Ouei livrèrent Meng Houe.

Les officiers de Soung demandèrent aussi à ceux de Tch’en de leur livrer Nan koung Ouan, et ils leur offrirent des présents. Les officiers de Tch’en chargèrent une femme d’enivrer Nan koung Ouan et de l’envelopper dans une peau de rhinocéros. Quand on le livra aux gens de Soung, les mains et les pieds paraissaient à travers l’ouverture de l’enveloppe de peau. Les gens de Soung plongèrent les deux corps (de Meng Houe et de Nan koung Ouan) dans le vinaigre et le sel, (comme on fait pour la viande qu’on veut conserver).

*

679. À cause d'une femme

Ngai, prince de Ts’ai, fit l’éloge de la princesse Kouei, femme du prince de Si, et il en parla au prince de Tch’ou. Le prince de Tch’ou alla à Si, et, à son arrivée, fut invité à un festin. Ensuite il mit fin à la principauté de Si, et s’en retourna, emmenant avec lui Kouei, femme du prince de Si. Il en eut deux fils, Tou ngao et Tch’eng ouang. Jusque-là, elle n’avait pas encore dit un mot au prince de Tch’ou. Le prince lui demanda la raison de son mutisme.

Elle répondit :

— Moi, pauvre femme, à moi seule, j’ai dû servir deux maris. Je n’ai pas su trouver la mort ; que puis-je dire ?

Le prince de Tch’ou avait mis fin à la principauté de Si à l’instigation du prince de Ts’ai. Ensuite, pour consoler Kouei, femme du prince de Si, il attaqua Ts’ai. En automne, au septième mois, l’armée de Tch’ou entra dans la capitale de Ts’ai.

Les sages diront :

— N’a-t-on pas vu se vérifier en la personne de Ngai, prince de Ts’ai, ce que disent les Annales des Chang, que le mal se propage facilement, que c’est comme un incendie dans la plaine, qu’on ne peut approcher de ce feu, encore moins l’étouffer ?

*

669. Présents d'homme, présents de femme

Le jour meóu in, les grands préfets et les femmes des membres de la famille princière saluèrent la princesse Kiang cheu, et lui offrirent des pièces de soie ou d’autres présents de grande valeur.

En automne, Ngai Kiang (Kiang cheu) arriva à Lou. Le prince voulut que les femmes de ses parents en ligne masculine, allant la saluer, lui offrissent des présents de grande valeur. C’était contraire aux règles. Iu suen dit :

— Les hommes offrent, comme grands présents, des pierres précieuses, des pièces de soie,... et comme petits présents, des animaux, des oiseaux. Ces présents sont en rapport avec le rang de celui qui les offre.

Les femmes n’offrent en présent que des noisettes, des châtaignes, des jujubes, des tranches de viande séchée ; elles témoignent ainsi leur respect. Maintenant elles offrent les mêmes présents que les hommes ; il n’existe plus de distinction entre les deux sexes. Cette distinction entre les hommes et les femmes est d’une grande importance dans l’État. Que la princesse soit l’occasion de la confusion actuelle, n’est-ce pas bien inconvenant ?

*

Esprits

661. En automne, au septième mois, un esprit descendit à Chen, dans la principauté de Kouŏ. L’empereur Houei ouang demanda à Kouo, son historiographe de l’intérieur, quelle en était la raison. Kouo répondit :

— Quand un État est sur le point de prospérer, les intelligences célestes y descendent, pour constater ses mérites. Quand il est sur le point de périr, les esprits y descendent aussi, pour observer ses vices. Ainsi, la manifestation des esprits annonce, tantôt la prospérité, tantôt la ruine. C’est ce qui est arrivé sous les règnes de Chouen, des Hia, des Chang et des Tcheou.

L’empereur dit :

— Que faut-il faire ?

Kouo répondit :

— Il faut offrir à cet esprit les choses qui lui conviennent, et celles qui conviennent au jour où il se manifeste.

L’empereur suivit ce conseil. Kouo, l’historiographe de l’intérieur, alla à Chen présenter des offrandes. Là il entendit dire que le prince de Kouo demandait à l’esprit une augmentation de territoire. De retour à la capitale de l’empire, il dit à l’empereur :

— Kouo est perdu. Le prince de Kouo tyrannise ses sujets, et il compte sur les faveurs des esprits.

L’esprit demeura à Chen pendant six mois. Le prince de Kouo chargea le grand invocateur Ing, l’intendant du temple des ancêtres K’iu et le grand historiographe In de faire des offrandes, L’esprit leur promit ironiquement une augmentation de territoire. L’historiographe In dit :

— Kouo est perdu. J’ai entendu dire qu’un État devenait prospère quand le prince comptait sur le peuple (et travaillait à le rendre heureux), et qu’un État touchait à sa ruine, quand le prince comptait uniquement sur la faveur des esprits.

Les esprits ont l’ouïe fine, la vue perçante, le cœur droit et juste, une volonté constante et exempte de duplicité. Ils traitent chacun selon ses mérites. La vertu du prince de Kouo est froide, c’est-à-dire, très faible, en beaucoup de choses. Comment mérite-t-il d’obtenir une augmentation de territoire ?

593. En automne, au septième mois ...Quand il arriva à Lo, ville de Tsin, K’ouo de Ouei battit l’armée de Ts’in à Fou chen, et fit prisonnier Tou Houei, l’homme le plus fort de Ts’in. Jadis, Ou tseu de Ouei, père de K’ouo, avait une concubine favorite qui était sans enfant. Étant tombé malade, il dit à K’ouo :

— Il faut marier cette femme.

La maladie étant devenue mortelle, Ou tseu dit à K’ouo :

— Il faut immoler cette femme sur ma tombe, afin qu’elle me suive dans l’autre vie.

Ou tseu étant mort, K’ouo procura un mari à cette femme. Il dit :

— Quand mon père était gravement malade, le trouble était dans son esprit. J’exécute ce qu’il m’a commandé, quand l’ordre régnait encore dans ses idées.

À la bataille de Fou chen, K’ouo vit un vieillard qui liait ensemble des herbes pour arrêter Tou Houei. Tou Houei s’embarrassa les pieds dans ces nœuds, tomba à la renverse et fut pris. La nuit, K’ouo revit en songe ce même vieillard qui lui dit :

— Je suis le père de cette femme que vous avez mariée. Vous avez exécuté l’ordre que votre père vous a donné lorsque sa raison n’était pas troublée. Je vous en ai récompensé.

*

Le futur : Pronostics. Achillée. Tortue. Nuages. Présages. Présents. Quand consulter ?

660

Jadis, Pi Ouan consulta l’achillée pour savoir s’il aurait une charge d’officier dans la principauté de Tsin. Il trouva l’hexagramme tchouēn, composé du trigramme tchén sous le trigramme k’àn ; en manipulant les brins d’achillée, il obtint l’hexagramme pí, composé du trigramme k’ouēn sous le trigramme k’àn. (tchén signifie voiture, pied, châtiment, peine de mort. k’ouēn signifie terre, mère, cavale, multitude, repos. tchouēn signifie fermeté ; pí entrer, unir).

Sin Leao, expliquant ces symboles, dit :

— Ce sont des signes de bonheur. Tchouén signifie ferme ; pí, entrer. Tchén la voiture a été remplacée par k’ouēn terre ou cavale. La cavale s’est placée devant la voiture. Des pieds vous soutiennent ; un frère aîné vous précède ; une mère vous protège ; la multitude se range sous vos ordres. Le second hexagramme ne change plus. Union et pouvoir d’affermir, repos et pouvoir de mettre à mort, ce sont les attributs d’un prince de premier ou de second rang. Certainement les descendants d’une famille princière de premier ou de second rang (les descendants de Pi Ouan) rentreront en possession de la dignité de leurs pères.

654. Nuages

Au printemps, au premier mois selon le calendrier impérial (décembre), le jour sīn hái, le premier du mois, le soleil arriva au point de son plus grand éloignement dans le sud (solstice d’hiver). Le prince de Lou, après avoir fait les annonces de la nouvelle lune dans le temple des ancêtres, monta à la tour d’observation pour considérer le ciel, et selon l’usage, les astronomes notèrent l’apparence des nuages. Chaque fois que reviennent l’équinoxe du printemps ou de l’automne, le solstice d’été ou d’hiver, k’i le commencement du printemps ou de l’été, pí le commencement de l’automne ou de l’hiver, on note toujours l’apparence des nuages, pour (en tirer des pronostics et) se préparer aux événements futurs.

654. Étoiles

Au huitième mois, le jour kiă òu, le prince de Tsin assiégea Chang iang, capitale de Kouo. Il interrogea le devin Ien. Il lui dit :

— Mon entreprise réussira-t-elle ?

Le devin répondit :

— Vous prendrez la place.

— À quelle époque ? demanda le prince.

Le devin répondit :

— Les enfants disent dans leurs chants : « Le matin du jour pìng, la queue du Scorpion est cachée par le soleil et la lune qui sont en conjonction. Les uniformes militaires sont resplendissants ; pour prendre Kouo les étendards sont déployés. La constellation Chouen paraît ardente ; les étoiles T’ien tch’e (voisines du soleil) sont obscurcies. Antarès du Scorpion est au méridien. C’en est fait ; le prince de Kouo prend la fuite.

À la fin de la neuvième lune et au commencement de la dixième (du calendrier des Hià, novembre), le matin du jour pìng tsèu, le soleil sera dans la queue du Scorpion et la lune dans la constellation Tch’e. Antarès du Scorpion sera au méridien. Ce sera certainement le moment de la victoire.

643. Présages.

Au printemps, au premier mois selon le calendrier impérial (décembre-janvier), le jour meóu chēn, premier jour du mois, à Soung cinq pierres tombèrent du haut des airs. Le même mois, six hérons, volant à reculons, passèrent au dessus de la capitale de Soung.

Au printemps,... Il tomba des étoiles filantes... Ces hérons étaient repoussés par le vent. (Les oiseaux par eux-mêmes ne peuvent pas voler à reculons). Chou hing, historiographe de l’intérieur à la cour impériale, étant allé de la part de l’empereur rendre visite à Siang koung, prince de Soung, ce prince l’interrogea et lui dit :

— Que présagent ces phénomènes ? Sont-ce des présages de bonheur ou de malheur ?

Chou hing répondit :

— Cette année, à Lou il mourra beaucoup de grands personnages. L’année prochaine, à Ts’i éclateront des troubles. Vous, prince, vous exercerez votre autorité sur les autres princes ; mais ce ne sera pas jusqu’à la fin.

Chou hing, s’étant retiré, dit à ceux qu’il rencontra :

— Le prince ne m’a pas posé une bonne question. (Il aurait dû me demander la vraie cause de la bonne ou de la mauvaise fortune). Ce ne sont pas les changements du īn et du iâng qui amènent la bonne ou la mauvaise fortune ; mais la conduite des hommes. Je n’ai pas osé contrarier les idées du prince.

629. Présents.

Le jour tīng tch’eòu (15 du dixième mois), les princes assiégèrent la capitale de Hiu. Le prince de Tsin étant tombé malade, Heou Neou, serviteur du prince de Ts’ao, gagna par des présents le devin qui dans Tsin consultait l’achillée. Il lui fit dire que la santé du prince de Tsin s’altérait, parce qu’il avait destitué le prince de Ts’ao. Le devin dit :

— Houan koung de Ts’i a réuni les autres princes pour établir des princes étrangers à sa famille. À présent, prince, vous réunissez les princes pour destituer ceux de votre famille. Chou Tchen to, premier prince de Ts’ao, était fils de Ouen ouang. T’ang Chou, notre premier prince, était fils de Ou ouang. Vous réunissez les princes pour destituer vos parents ; c’est une faute contre les règles.

« En outre, vous aviez promis aux princes de Ouei et de Ts’ao de les rétablir tous les deux ; puis vous ne les avez pas rétablis tous deux (vous n’avez rétabli que le prince de Ouei) ; c’est un manque de bonne foi. Leur faute avait été la même et leur châtiment a été différent, c’est une infraction aux lois pénales. Les règles sont l’expression du devoir ; la bonne foi est la gardienne des règles ; les lois pénales servent à réprimer le mal. Si vous rejetez ces trois choses, prince, comment pourrez-vous gouverner ?

Le prince de Tsin agréa cet avis. Il rétablit le prince de Ts’ao, qui alla ensuite se joindre aux autres princes à Hiu.

628. Quand consulter ?

En été, au quatrième mois, le prince de Lou consulta la tortue pour la quatrième fois sur le sacrifice qu’il devait offrir au ciel chaque année dans la campagne. Les présages furent défavorables. La victime fut mise en liberté (et le sacrifice n’eut pas lieu).

Les règles ne permettent pas (de consulter la tortue quatre fois à ce sujet, mais seulement trois fois).

Le prince de Lou offrit néanmoins les sacrifices Ouáng aux trois sortes d’esprits.

(Ouáng. Se tourner vers un lieu et offrir un sacrifice à l’esprit protecteur de ce lieu. Les trois sortes d’esprits dont il est ici question, étaient les esprits protecteurs des montagnes et des rivières de Lou, et ceux de la mer ou de certaines étoiles. Les opinions sont multiples). Le prince de Lou, en sacrifiant à ces esprits, viola encore les règles. D’après les règles, on ne consulte pas la tortue au sujet des sacrifices ordinairement en usage ; mais au sujet de la victime et du jour de l’immolation. Quand un bœuf a été admis pour l’immolation et le jour du sacrifice fixé par la tortue, ce bœuf s’appelle victime. Consulter sur le sacrifice, après que la victime a été déterminée, c’est de p.422 la part du prince un manque de respect. Ces sacrifices appelés ouáng sont inférieurs et corrélatifs au sacrifice kiaō. Quand ce dernier n’a pas eu lieu, il convient que les ouáng soient également omis.

605. Au printemps, au premier mois selon le calendrier impérial (décembre-janvier), le bœuf destiné à être immolé dans la campagne eut la bouche blessée ou malade. On consulta l’écaille de tortue et l’on choisit un autre bœuf. Cet autre mourut. Le sacrifice dans la campagne n’eut pas lieu. On offrit cependant les trois sacrifices habituels aux esprits des montagnes et des rivières.

Au printemps,... Les deux choses étaient contraires à la règle. (Pour omettre le sacrifice dans la campagne, la raison n’était pas suffisante). Les sacrifices aux esprits des montagnes et des rivières sont corrélatifs à celui qu’on offre dans la campagne. Quand celui-ci est omis, il convient d’omettre aussi ceux-là.

604. En finir avec la tortue.

Les habitants de Tch’ou offrirent une grande tortue marine à Ling koung, prince de Tcheng. Koung tseu Soung (Tseu koung) et Tseu kia (Kouei cheng) se préparant à paraître devant Ling koung, l’index de Tseu koung commença à se mouvoir. Tseu koung en avertit Tseu kia, et lui dit :

— D’autres fois, quand cela m’est arrivé, j’ai toujours goûté un mets extraordinaire.

Quand ils entrèrent au palais, le cuisinier se préparait à dépecer la tortue. Ils se regardèrent en riant. Ling koung leur demanda la cause de leur rire. Tseu kia la lui dit. Quand le prince fit servir la tortue aux grands préfets, il appela Tseu koung, mais ne lui donna pas sa part de la tortue. Tseu koung mécontent trempa son doigt dans la chaudière, goûta la sauce et sortit. Le prince s’irrita et résolut de mettre à mort Tseu koung. Tseu koung, avec Tseu kia, forma le projet de le prévenir (en le mettant à mort lui même). Tseu kia dit :

— Lorsqu’un animal domestique est vieux, on hésite à le tuer ; à plus forte raison doit-on craindre de tuer son prince.

En dépit de cette protestation, Tseu koung accusa faussement Tseu kia. Tseu kia eut peur d’être châtié injustement par Ling koung et consentit à le mettre à mort. En été, Tseu koung et Tseu kia mirent à mort Ling koung.

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655. Tch'oung eul

Jadis, Hien koung, prince de Tsin, voulant prendre Li Ki pour femme principale, fit consulter la tortue et l’achillée. La tortue répondit que le mariage ne serait pas heureux ; l’achillée répondit qu’il serait heureux. Le prince dit :

— J’agirai d’après la réponse de l’achillée.

Le devin qui avait consulté la tortue dit :

— La tortue est supérieure à l’achillée. Il vaut mieux agir d’après la réponse de la tortue. Or, l’explication de la réponse de la tortue est celle-ci : « Si le cœur du prince s’attache tout entier à cette femme, il sera changé ; il perdra ses bonnes qualités. Une plante odoriférante, mise auprès d’une plante fétide, contracte une mauvaise odeur qu’elle garde encore au bout de dix ans. » Certainement ce mariage n’est pas expédient.

Le prince ne se rendit pas à cet avis. Il déclara Li Ki sa femme principale. Elle mit au monde Hi ts’i. La sœur de Li Ki, venue aussi au sérail du prince, donna le jour à Tchouo tseu. Le prince voulait (laisser de côté son fils aîné, nommé Chēn chēng, qu’il avait eu d’une première femme, nommée Ts’i Kiang, et) constituer Hi ts’i son héritier. Après qu’il en eut délibéré et fait son plan avec les grands officiers de la cour, Li Ki dit au fils aîné du prince :

— Le prince votre père a vu en songe Ts’i Kiang, votre mère défunte. Il faut vous hâter de présenter des offrandes aux mânes de votre mère.

Le fils aîné alla à K’iu ou faire des offrandes ; il envoya au palais pour son père une partie des viandes et des liqueurs offertes. Le prince était allé à la chasse. Li Ki garda dans le palais pendant six jours ces viandes et ces liqueurs. Quand le prince revint, elle les lui offrit, après y avoir mêlé du poison. Le prince les offrit aux esprits de la terre et la terre se gonfla. Il les donna à un chien ; le chien mourut. Il les donna à un valet ; le valet mourut aussi.

Li Ki dit en pleurant :

— Ce forfait est l’œuvre du fils aîné.

Le fils aîné s’enfuit dans la nouvelle ville de K’iu ou. Le prince mit à mort Tou Iuen k’ouan, précepteur de son fils aîné. Quelqu’un dit au fils aîné :

— Seigneur, justifiez-vous ; le prince discernera certainement la vérité.

Le fils aîné répondit :

— Si le prince n’a plus Ki (Li Ki), il perdra le repos et l’appétit. Si je me justifie, Ki subira certainement la peine de son crime. Le prince est vieux, et ce sera à cause de moi qu’il n’aura plus de joie.

L’interlocuteur reprit :

— Seigneur, que n’allez-vous en pays étranger ?

Le fils aîné répondit :

— Le prince ne fera pas de recherches au sujet de ce crime. Si je vais en pays étranger, chargé d’une telle accusation, y a-t-il homme au monde qui consente à me recevoir ?

Au douzième mois, le jour meóu chén, Chen cheng, fils aîné du prince de Tsin, s’étrangla dans la nouvelle ville de K’iu ou. Ensuite Ki accusa calomnieusement deux autres fils du prince, disant qu’ils étaient tous deux de connivence avec leur frère aîné. Ils s’enfuirent, Tch’oung eul à P’ou et Iou à K’iu.

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640. Sacrifice d'un homme

Le jour kì iòu, le prince de Tchou fit saisir le prince de Tseng, pour l’employer comme victime.

En été, le prince de Soung engagea Ouen koung, prince de Tchou, à offrir en sacrifice le prince de Tseng sur l’autel des esprits protecteurs du territoire dans une station sur le bord de la Souei, afin de réunir sous son autorité les barbares de l’est. (Il l’engagea à l’offrir à un esprit honoré par des sacrifices humains chez les barbares orientaux). Le ministre de la guerre, Tseu iu (nommé aussi Mŏu î, frère du prince de Soung, lui dit :

— Anciennement, on n’immolait pas l’un des six animaux domestiques au génie protecteur de ce même animal. (On n’immolait pas un cheval au génie du Cheval céleste Mà tsòu ou T’iēn séu, constellation qui fait partie du Scorpion). Dans les petites affaires, on n’immolait pas de grandes victimes (des chevaux, des bœufs, mais des brebis, des porcs ou des poulets). À plus forte raison n’aurait-on pas osé immoler des hommes.

« Les sacrifices sont offerts pour les hommes. Les hommes sont comme les hôtes qui invitent les esprits. (Les esprits goûtent la chair des victimes ; puis, les hommes la mangent). Si l’on avait immolé des hommes, quel homme en aurait voulu manger la chair ? Houan koung, prince de Ts’i, a sauvé trois principautés menacées d’une ruine prochaine Lòu, Ouéi, Hîng. Par cet acte de bonté, il a réuni beaucoup de princes sous sa dépendance. Cependant les lettrés amis de la justice ont encore dit que sa bonté n’avait pas été grande (qu’elle avait été intéressée ou tardive). À présent, si, dès la première fois que vous convoquez les princes, vous traitez inhumainement deux princes, le prince de T’eng et le prince de Tseng ; si de plus vous immolez un prince à un esprit immonde et ténébreux ; ne vous sera-t-il pas bien difficile d’étendre votre autorité sur les autres princes ? Si vous mourez de mort naturelle, vous aurez du bonheur.

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605. Les chaudières

Le prince de Tch’ou attaqua les barbares de Lou houen. Puis il s’avança jusqu’à la Lo. Il fit la revue de ses troupes sur les frontières de Tcheou (de l’empire). L’empereur Ting ouang envoya Ouang suen Man lui offrir un repas. Le prince de Tchou l’interrogea sur la grandeur et le poids des neuf chaudières, symboles de l’autorité souveraine, Man répondit :

— L’autorité souveraine dépend de la vertu du souverain, et non des chaudières. Autrefois, quand la famille des Hia était tout à fait vertueuse, les contrées éloignées lui offraient les peintures des différents êtres qu’elles possédaient. Les neuf provinces de l’empire lui donnaient des métaux en tribut. L’empereur Iù fit fondre des chaudières, sur lesquelles il fit représenter les différents êtres (les génies, les animaux, les plantes). Tous les êtres y furent représentés, de sorte que le peuple (y vit figurés et) connut les bons génies et les génies malfaisants. Ainsi le peuple entra au milieu des cours d’eau, des marais, des montagnes et des forêts, sans rencontrer (sans avoir à craindre) les êtres malfaisants. Il n’eut à craindre ni les génies des montagnes, ni les monstres, ni les génies des eaux. Ainsi la concorde régna entre le haut et le bas, et le peuple reçut les faveurs du ciel. Kie étant vicieux, les chaudières passèrent avec le pouvoir souverain à la famille des Chang, pour six cents ans. Tcheou de la dynastie des Chang étant cruel et despote, les chaudières passèrent à la famille des Tcheou. Fussent-elles petites, elles ont du poids (elles sont stables), si la vertu est véritable et pure. Fussent-elles grandes, elles perdent leur poids (elles passent à une autre famille), si le souverain est vicieux, pervers, s’il aime la confusion et le trouble. Le ciel protège une vertu brillante, et lui conserve sa faveur. Tcheng ouang, de la dynastie des Tcheou, a placé les chaudières à Kia jou (dans le Honan). L’écaille de la tortue a prédit que sa famille régnerait durant trente générations, pendant sept cents ans. Telle est la volonté du ciel. Bien que la vertu des Tcheou soit amoindrie, le mandat du ciel ne passe pas encore à une autre famille. Il n’y a donc pas encore lieu d’interroger sur le poids des chaudières.


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