Jean-Jacques Dortous de Mairan (1678-1771)

LETTRES AU R. P. PARRENIN

concernant diverses questions sur la Chine
Desaint & Saillant, Paris, 1759, 224 pages.

  • Avertissement : "Tout ce que ces lettres ont de plus intéressant pour le public, c'est de lui avoir valu les savantes réponses que le père Parrenin y a faites. C'est à ce titre, & comme pouvant servir d'éclaircissement à ces réponses, que j'avais voulu quelquefois les faire imprimer. Le père Du Halde, alors éditeur des Lettres édifiantes & curieuses, m'y exhortait ; mais les grands lambeaux que ce Père s'était donné la peine d'en insérer dans celles de l'illustre missionnaire, & d'autres occupations, m'avaient toujours fait croire que je pouvais m'en dispenser."
  • "J'avoue, que je n'ai pu me refuser à l'occasion favorable qui se présente aujourd'hui de les faire paraître à la suite des excellents Mémoires que MM. l'Abbé Barthélémy & de Guignes de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-lettres viennent de nous donner, sur l'écriture phénicienne, égyptienne & chinoise & sur l'origine des Chinois. J'avais eu, touchant cette dernière nation, une idée tout à fait semblable à celle de M. de Guignes. Savoir, que la plupart des lois & des usages, le genre d'écriture, les arts & les sciences des Chinois étaient dus à une colonie d'Égypte qui arriva chez eux selon mon calcul, quinze ou seize cents ans avant l'ère chrétienne. C'est en effet un article, une espèce de parallèle entre les deux nations, sur lequel j'avais beaucoup insisté avec le père Parrenin ; mais en forme de doutes, & par des conjectures que les nouvelles & curieuses Recherches de M. de Guignes achèvent de mettre dans tout le jour dont elles étaient susceptibles."
  • "Les trois de ces lettres que je me contente de donner ici, en vue de notre principal objet, furent suivies de plusieurs autres, ainsi que celles du père Parrenin qui s'y rapportent, & dont on ne trouve que partie dans les recueils des Lettres édifiantes & curieuses, où je renvoie : mais j'ajoute, après chacune des miennes, des remarques qui suppléeront à ce qui pourrait y manquer, pour une plus parfaite intelligence des unes & des autres."

Texte des trois lettres :
Lettre du 14 octobre 1728 - Lettre du 29 septembre 1732 - Lettre du 22 octobre 1736
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Lettre du 14 octobre 1728

Du château de Breuillepont le 14 octobre 1728,

Mon Révérend Père,

Agréez, s'il vous plaît, que je vous marque ma reconnaissance particulière, pour tout ce que vous avez envoyé de curieux & de rare à l'Académie des sciences, & surtout de l'instruction que j'ai reçue à la lecture des lettres, que vous lui avez adressées. Le père Du Halde, à qui je remettrai celle-ci, m'encourage à quelque chose de plus : il m'assure que vous ne trouverez pas mauvais que j'y ajoute quelques questions sur un pays & sur les mœurs d'un peuple que vous connaissez si bien. Il vous fera tenir en même temps les remercîments que la Compagnie vous fait par la main de M. de Fontenelle, son secrétaire, & ses mémoires qu'elle vous envoie. La manière également solide & ingénieuse dont vous raisonnez sur tout ce qui regarde la Chine & ses habitants, a ranimé ma curiosité pour cette contrée du monde, qui m'a toujours paru être unique dans son genre. Je n'y serai pas étranger, si je puis la voir d'après des yeux aussi éclairés que les vôtres.

Les diverses relations que j'en ai lues autrefois, m'ont laissé à son égard comme flottant entre l'admiration & le doute. Mon admiration tombe sur l'ancienneté de la monarchie, sur la constitution du gouvernement, la sagesse & la justice de ses rois, sur l'amour du travail, la docilité de ses peuples, & en général sur l'esprit d'ordre, & sur la confiance inébranlable de la nation dans son attachement aux lois & aux anciennes coutumes. Je ne sais si ce dernier trait du caractère chinois, l'attachement inviolable aux anciennes coutumes, joint au respect pour les pères & pour les vieillards, & aux honneurs presque divins qu'on leur rend pendant leur vie & après leur mort, n'est pas la source de tout le reste. Je serais assez tenté de le croire ; & quand j'en envisage les suites, j'en pardonne volontiers les excès. Si le commun des hommes étaient bien raisonnables, il faudrait toujours consulter la raison, & renfermer tout ce qu'on exige d'eux dans les limites qu'elle prescrit. Mais les hommes étant tels qu'ils sont, il faut le plus souvent les mener par delà la raison, & les engager même à ne la pas trop écouter dans certaines rencontres, parce qu'ils ne seront jamais en état d'y apporter le tempérament & les distinctions nécessaires. J'avoue qu'une semblable disposition d'esprit dans tout un peuple, & la politique qui en résulte dans ceux qui le gouvernent, sont de grands obstacles à l'établissement du christianisme, & nous ne le voyons que trop par les dernières nouvelles de la Chine ; mais je ne puis en cela que louer & plaindre ceux qui sont les victimes d un premier & mauvais choix.

Mes doutes, au contraire, touchant la nation chinoise, ne regardent qu'une certaine suite de faits circonstanciés, la perfection de leurs arts & de leurs sciences, & quelques autres avantages dont il me semble qu'on leur fait honneur sur des preuves peu solides.

La vénération que les Chinois ont & paraissent avoir toujours eue pour tout ce qui est marqué au sceau de l'antiquité, ne m'empêche donc pas de douter de l'authenticité de leurs anciennes histoires. J'y trouve des circonstances qui les rendent, ce me semble, bien suspectes, du moins dans le détail : car en gros, & pour la durée de leur empire, je ne vois pas que les auteurs qui en ont été les mieux instruits, & qui en ont vu les preuves, l'aient révoquée en doute. Mais comment la vicissitude de tant de siècles, & les guerres intestines ou étrangères ont-elles épargné ces monuments, d'ailleurs si peu durables par eux-mêmes, & qu'on dit pourtant se conserver encore aujourd'hui depuis environ quatre mille ans ? L'amour du merveilleux dans le peuple, sa superstition naturelle, plus outrée peut-être à la Chine, qu'en aucun lieu du monde, l'intérêt que les princes, les mandarins & les bonzes ont eu à nourrir en lui cet esprit, & les facilités que certains temps de trouble & de confusion leur ont donné de supposer ou de falsifier, tout cela ne jettera-t-il aucune suspicion sur des écrits d'un temps si reculé ? Les Chinois conviennent, si je ne me trompe, qu'il a été inséré plusieurs méchantes pièces dans leur Chi-king, le second de leurs cinq fameux livres. Eh ! que n'aura-t-on pas pu faire sous prétexte de rétablissement après l'incendie universel des livres chinois, ordonné & exécuté sous l'empereur Chi-hoam-ti, environ trois cents ans après Confucius ? Le peu de consistance du papier de la Chine, n'a pas dû être alors, & en d'autres temps, un petit obstacle à la conservation des anciens livres. J'ai lu quelque part, qu'il était de si peu de durée, & que la poussière & les vers le détruisaient si vite, qu'on était continuellement obligé de renouveler les bibliothèques. J'avoue que ce qu'il y a de singulier dans l'histoire chinoise, & qui la met à l'abri de ces fâcheuses révolutions, c'est, comme on l'assure, qu'elle est presque toute fondée sur les observations astronomiques, sur les éclipses, les conjonctions & configurations des planètes. Mais la certitude qui résulte de là, ne tombe que sur les époques, & non sur le détail & la nature des faits. Encore y aura-t-il peut-être bien des sujets de doute dans ces déterminations astronomiques & dans la chronologie qui s'en ensuit, si, comme l'a cru & avancé feu M. Cassini, elles ont été quelquefois corrompues ou supposées. Le père Le Comte dit dans sa lettre au Cardinal de Fürstenberg, que, comme il est de grande conséquence à la Chine pour le président de Mathématiques & pour ses assesseurs, que les éclipses prédites arrivent au temps annoncé, les mandarins qui sont commis à l'observation y mettent bon ordre ; & que quelque chose qui arrive, tout y est de la dernière exactitude & qu'on se trouve toujours d'accord avec le Ciel. Je crains bien que cet esprit de conciliation n'ait gagné jusqu'à ceux qui ont rétabli & rédigé les annales des anciens temps.

Pour revenir à M. Cassini, c'est à l'occasion du fameux concours des cinq planètes observé, selon les Chinois, pendant le règne de l'empereur Chuen-Hio, plus de deux mille cinq cents ans avant J. C. & rapporté par le père Martini, p. 33, de son Histoire de la Chine ; c'est, dis-je, sur la date de ce concours, que M. Cassini prétend avoir trouvé en faute les astronomes & les historiens chinois ; & c'est-là aussi, mon Révérend Père un des principaux points sur lesquels je vous prierai de jeter les yeux. M. Cassini accuse les Chinois d'avoir reculé la conjonction des planètes dont il s'agit, d'environ cinq cents ans de plus qu'elle ne doit être. Les raisons qu'il en donne se trouvent à la fin du second volume des Voyages de Siam, de M. de la Loubère. D'un autre côté, M. Kirch, savant astronome de ce siècle, soutient que cette conjonction est véritablement arrivée dans le temps porté par les annales chinoises, & il en a inséré le calcul & la figure dans les Miscellanea de l'Académie de Berlin, qui ont été publiés depuis peu. Comme le père Du Halde m'a assuré qu'il vous enverrait un extrait de toutes ces pièces, je ne vous en dirai pas davantage. Je sais, mon Révérend Père, combien des affaires d'une toute autre importance occupent votre zèle pour le bonheur de la Chine. Je me flatte cependant que vous voudrez bien donner quelques-uns de vos moments à voir ce qu'il faut penser sur celle-ci : vous êtes sur les lieux en état de comparer les pièces justificatives de part & d'autre, avec les originaux, ou avec d'autres Mémoires dont nous n'avons nulle connaissance, & plus capable que personne d'y apporter tout le discernement nécessaire.

Je serais aussi très curieux de voir quelque chose de l'astronomie des Chinois, de leur système du monde, & des observations du pays par une traduction toute simple. Car on sait que ce qui nous a été donné de leurs éphémérides, de leurs cycles & de leur chronologie, a été extrêmement rectifié sur les tables rudolphines, & accommodé aux lumières européennes ; ainsi que le père Couplet l'avoua à feu M. Cassini. Et je ne puis ici m'empêcher de remarquer combien le génie des Chinois, d'ailleurs très estimable, nous doit être inférieur sur tout ce qu'on appelle sciences spéculatives. Ils ont eu assez d'esprit & de bon sens pour favoriser ces sciences plus qu'aucun peuple du monde ; ils les cultivent, si on les en croit, depuis plus de quatre mille ans, presque sans interruption ; & avec cela je ne sache pas qu'il se soit trouvé parmi eux, un seul homme qui les aie médiocrement approfondies. Vous savez, mon Révérend Père, avec quelle admiration ils virent pour la première fois les Éléments d'Euclide, quand ils furent traduits en chinois, la Sphère de Clavius, & quelques autres semblables traités, qui ne font aujourd'hui que l'étude des commençants. Ils n'avaient presque pas d'idée de la démonstration, & rien ne se proposait chez eux que par la pratique. Vous n'ignorez pas non plus, comment ils furent redressés par les pères Ricci, Adam Schall, Verbiest, & plusieurs autres, au sujet de leur calendrier qui a toujours fait néanmoins une de leurs plus importantes affaires d'État. Au contraire, les sciences mathématiques & physiques, à compter depuis les Égyptiens & les Grecs, n'ont été cultivées chez nous que par reprises ; & ces reprises ont été même très courtes, en comparaison des longs intervalles de barbarie & d'ignorance qui en ont interrompu les progrès, ou tout à fait éteint la mémoire. Souvent dans l'obscurité, plus souvent dans l'indigence, & presque toujours errantes, nos sciences l'emportent encore sur celles de la Chine qui sont depuis tant de siècles sur le trône. Je vois bien que le même tour d'esprit, qui fait des Chinois un peuple si propre au gouvernement, si jaloux de la gloire & du bonheur de l'État, & si capable lui-même d'être heureux par sa docilité & sa tranquillité naturelles, l'éloigne d'autant plus de cette sagacité, de cette ardeur, de cette inquiétude qu'on nomme curiosité, & qui fait avancer à si grands pas dans les sciences. Mais toujours est-il bien étonnant que le hasard, que la variété de la nature, & les récompenses, n'aient pas fait naître chez eux, quelqu'une de ces têtes extraordinaires qui frayent le chemin à toute une postérité. Il ne l'est pas moins que depuis que nous y avons porté les sciences dans le point de perfection où nous les avons, ils nous aient pas égalés ou même surpassés. Nous n'avons pas été si longtemps à surpasser les géomètres & les astronomes anciens, depuis le renouvellement de la littérature, je veux dire à nous rendre propres toutes leurs découvertes & à y ajouter.

Une autre induction que je tirerais encore contre la prétendue antiquité du savoir chinois en agronomie, ou du moins, contre la prétendue aptitude de la nation pour les sciences, est prise de l'ignorance profonde où ils étaient de la géographie & surtout de la partie astronomique de cette science, lorsque le père Ricci arriva chez eux, c'est-à-dire, vers le commencement du siècle passé. Car, selon le père Trigault,
« Encore qu'ils n'eussent pas faute de cartes cosmographiques, qui portaient le titre de Descriptions universelles du mondé, néanmoins ils réduisaient l'étendue de toute la Terre à quinze provinces de leur royaume, inséraient quelques petites îles en la mer, qu'ils dépeignaient tout à l'entour, y ajoutant les noms des royaumes qu'ils avaient autrefois ouïs nommer ; tous lesquels royaumes assemblés en un, égalaient à peine la moindre province de l'empire chinois.»

Mais, que pourrait-on espérer dans ce genre de gens qui croyaient bien, à la vérité, que le Ciel était rond, mais qui faisaient la Terre carrée au milieu de laquelle ils se persuadaient pour certain que leur empire était situé ? Cette ignorance crasse dans les premiers éléments de la géographie & de la cosmographie, sciences presqu'inséparables de l'agronomie, peut-elle s'accorder avec la théorie & le calcul des éclipses qui font, dit-on, la base de leur chronologie ? Un peuple puissant & nombreux s'applique de temps immémorial à une science, il en fait une de ses affaires les plus sérieuses, les honneurs, les richesses & la faveur des princes accompagnent les découvertes qu'on y peut faire, & cette science demeure dans le berceau, sans progrès, l'on n'en connaît pas encore la partie la plus intéressante ? J'ai peine à le concevoir.

Ce que le père de Mailla rapporte dans sa lettre au père Colonia en 1715, touchant l'île de Formose, n'est guère moins surprenant, & prouve bien en même temps l'ignorance des Chinois dans la géographie. Cette île aussi grande & aussi considérable que la Sicile, & qui n'est éloignée que de quinze à vingt lieues des côtes les plus fréquentées de la Chine, est de la dernière importance pour les Chinois, puisque, selon le père de Mailla, un rebelle qui s'en emparerait aujourd'hui, pourrait exciter de grands troubles dans l'empire. Cependant cette île a été totalement ignorée des Chinois, jusques vers l'an 1430, que l'Eunuque Ouan-San-pao revenant d'Occident, y fut jeté par la tempête ; & ce qui est encore à remarquer, cette découverte fut presqu'aussitôt oubliée, & il ne semble pas qu'on en eût mémoire à la Chine, il y a 40 ou 50 ans ; tout au moins n'y avait-on aucun commerce avec ceux qui l'habitent. Ces habitants sont en grande partie pour les Chinois, aussi barbares que les peuples les plus reculés de la Terre : ni mœurs, ni coutumes, ni langage ni habits, qui aient quelque rapport à la Chine, preuve évidente qu'il n'y a jamais eu de correspondance, ou que l'interruption en est bien ancienne. Les îles de Pong-hou, quoique moins considérables que Formose mais encore plus près du continent, & dont les Chinois n'ont connaissance que depuis l'an 1564, ne rendent pas un meilleur témoignage à cette ancienneté de grandeur ou de lumières, qu'on attribue à leur empire. C'est comme si les Grecs avaient ignoré l'île de Crète, & celles de l'Archipel, ou les Espagnols celles de Majorque & de Minorque.

Que si c'était faute de navigation que les Chinois eussent manqué de connaître Formose & les autres îles qui les environnent, je n'en tirerais pas une conséquence plus favorable aux sciences de la Chine. La navigation est en même temps le but & le résultat de la perfection de l'astronomie, & il ne paraît pas possible qu'un peuple chez qui l'astronomie aurait été anciennement si florissante, & dont le pays était aussi environné de mers & aussi coupé de grands fleuves que l'est la Chine, n'eût pas fait tous ses efforts pour se rendre habile dans la navigation, & n'y eût pas réussi. Il semble donc que, tout bien considéré, les arts & les sciences ne doivent pas être de si ancienne date à la Chine ; ou, que les Chinois sont de tous les peuples du monde les moins heureusement nés pour les arts & pour les sciences. Aussi incapables de perfectionner que d'inventer, ils ont la poudre à canon depuis un temps immémorial, & ils n'ont su imaginer le canon ; ils ont aussi anciennement l'art des estampes, sans avoir celui de l'imprimerie qui l'a suivi chez nous de si près. Ils ont donc bien peu de talent à tous ces égards. Paradoxe étrange, je l'avoue, mais qui n'est pas indigne d'être approfondi & discuté avec soin.

Du reste, mon Révérend Père, ne pensez pas que les Chinois deviennent par là bien méprisables à mes yeux. Peu s'en faut, au contraire, que tout bien compté, je ne les en estime davantage. Ce qui est certain, c'est que la vanité des Chinois aurait de quoi se consoler du peu de progrès qu'ils ont fait dans les sciences, & qu'ils nous surpassent en des choses plus importantes. Ils peuvent reprocher à l'Europe, & à ses habitants leurs guerres continuelles ; que nos sciences abstraites & nos sublimes spéculations, ne nous ont pas plus avancés dans les qualités qui produisent un gouvernement constant, une vie tranquille, & que, bien que depuis Platon & Aristote, on ne cesse de parler ici morale & politique, il ne paraît pas cependant qu'on y soit plus sage, ni plus avisé sur ses véritables intérêts, qu'on ne l'était il y a deux mille ans.

La langue, & plus encore l'écriture chinoise, par sa prodigieuse difficulté, ne sont-elles pas aussi d'un grand préjudice aux lettrés qui voudraient s'appliquer aux sciences de raisonnement? Ils sont obligés de passer la meilleure partie de leur vie à étudier tout au moins quarante ou cinquante mille signes de cette langue écrite, & les tons de trois ou quatre cents mots seulement, en quoi consiste toute leur langue parlée. Ce que vous dites de celle des Tartares Mantcheoux, dans le détail ingénieux que vous nous en donnez, me fait croire qu'elle pourrait lever ces obstacles, si elle prenait le dessus. Mais y a-t-il quelqu'apparence ; & un tel changement ne serait-il pas capable de renverser des têtes si prévenues pour tout ce qui leur vient des ancêtres ? Pardonnez-moi, mon Révérend Père si j'ose ainsi raisonner avec vous sur une matière où vous êtes si supérieur à mes faibles lumières : j'espère retirer de l'instruction de mes erreurs mêmes ; & je prendrai encore la liberté de vous faire quelques questions, dans la certitude où je suis que votre bonté égale vos connaissances.

Comme je crois les Chinois plus volontiers astrologues qu'astronomes, je les croirais aussi plutôt superstitieux que religieux, & à tous égards peu philosophes. Je ne suis pas plus disposé à les croire athées à la manière dont on nous le raconte de la plupart de leurs lettrés, & de leur mandarins. N'y aurait-il point là du malentendu ? Pour moi, je ne vois rien de plus opposé au caractère dominant de la nation ; & quoique l'athéisme soit le renversement de toute bonne philosophie, il est certain que pour en venir à un tel égarement d'esprit, d'une façon bien décidée, & avec autant de raffinement que quelques auteurs en attribuent aux Chinois, il y faut une sorte de métaphysique qui ne me paraît point du tout être celle des docteurs chinois.

Un phénomène, dont vous trouverez quelques descriptions dans les mémoires de l'Académie des sciences, & qui était autrefois fort rare en ce pays, est devenu si fréquent depuis quelques années, qu'à la campagne où je suis actuellement près de Paris, & où j'ai toutes les commodités pour l'observer, j'en compte sept à huit apparitions bien marquées depuis le commencement du mois dernier. C'est ce qu'on a appelé d'après Gassendi, l'aurore ou la lumière boréale, parce que c'est presque toujours vers le nord qu'elle paraît. Mais tout ce qu'on avait vu d'aurores boréales, & tout ce qu'on en a vu depuis en France, n'approche pas pour la force de la lumière, l'éclat des couleurs, & la variété des circonstances, de celle qui parut le 19 octobre 1726. J'en ai donné une description fort détaillée, que je souhaite que vous voyez & que je vous envoie. Je voudrais savoir, mon Révérend Père, si à la Chine, où l'on dit que l'on observe si religieusement tout ce qui se passe dans le ciel, on a vu rien de pareil, soit en ce temps, soit en d'autres : en un mot, si l'aurore boréale y est connue. Pékin, qui est une des villes des plus septentrionales de la Chine, n'étant tout au plus qu'au quarantième degré de latitude, je vois bien que l'aurore boréale y doit paraître plus faible, plus basse & moins fréquemment qu'à Paris. Cependant celle du 19 octobre 1726 fut vue à Madrid, qui est à peu près à la même hauteur que Pékin, & observée à Lisbonne, qui est plus méridionale de plus d'un degré. Mais la Tartarie chinoise, où l'empereur & ses sujets font si souvent des voyages, s'étend, si je ne me trompe, au-delà du 45e ou 46e degré, & si le phénomène a lieu vers ce côté du globe terrestre, il y doit être aperçu aussi communément que dans la plupart des provinces de France.

Vous dites, mon Révérend Père, dans une de vos lettres qu'« il est certain que les Chinois ont connu de tout temps la circulation du sang & de la lymphe, mais qu'ils ne savent comment elle se fait, & que leurs livres n'en disent pas plus que les médecins qui vivent aujourd'hui. »

Oserai-je vous demander sur quoi donc on juge qu'ils ont eu connaissance de la circulation, au sens qu'il faut entendre ce mot ? Car si ce n'était qu'un certain mouvement du sang & des humeurs vaguement conçu, on prouverait aisément que nos anciens médecins l'ont connue de même. Du reste, le scrupule des Chinois, touchant la dissection des cadavres, me paraît encore un de ces préjugés qu'il est bon de déraciner peu à peu, mais qui tient à un excellent principe qu'on doit respecter, & qui a peut-être sauvé chez eux plus de vies que l'anatomie n'en aurait conservé.

Mais, comment accorder la délicatesse des Chinois sur cette matière, avec la coutume qu'ils ont d'étouffer les enfants qui leur viennent de trop, ou de les exposer aux chiens & aux bêtes féroces ? Nos Grecs des temps fabuleux en faisaient autant, selon toute apparence ; mais nos anciens Grecs étaient bien éloignés de l'esprit d'humanité & de sagesse dont on dit que les Chinois se sont toujours piqués.

Ce que porte la Relation de deux Voyageurs Arabes, traduite par feu M. l'abbé Renaudot, sera encore plus difficile à comprendre. C'est qu'autrefois, pendant les guerres civiles qui suivirent le règne d'un des rois de la Chine, le vainqueur mangeait tous les sujets de son ennemi, qui lui tombaient entre les mains, & que de leur temps, on y vendait familièrement la chair humaine dans les places publiques. Cette cruauté, ajoutent nos voyageurs, leur était permise par les lois de leur religion. C'était, selon M. l'abbé Renaudot, vers le huitième siècle après J. C. Si ce fait était bien avéré, j'en tirerais de furieuses conséquences contre l'ancien gouvernement des Chinois ; mais je ne puis me persuader qu'un tel degré de barbarie ait pu se trouver alors chez un peuple que nous savons d'ailleurs avec assez de certitude, avoir été policé longtemps avant le huitième siècle. L'esprit humain n'avance que lentement, mais aussi ne voyons-nous pas qu'il rétrograde avec tant de rapidité. Il y a, je l'avoue, des révolutions générales, des irruptions subites de Barbares, des bouleversements physiques, comme celui que les prêtres égyptiens racontaient à Solon, de l'île Atlantide ; mais de pareils accidents exterminent moralement ou physiquement la nation, & ne la rendent pas, de policée qu'elle était, anthropophage.

Cependant il serait à souhaiter pour l'honneur des Chinois, que l'on trouvât chez leurs voisins quelque monument authentique de leurs anciennes mœurs, & de leurs anciennes connaissances ; mais par malheur qu'à cet égard on peut dire que la Chine a toujours été sans voisins & sans émules, environnée de mers & de Scythes ou de Tartares, isolée dans son savoir, & seul juge en sa propre cause.

Voilà, mon Révérend Père, les principaux sujets de ma curiosité, & de mes doutes, touchant une nation que je respecte d'ailleurs, indépendamment de l'antiquité vraie ou fausse de ses titres, tant par l'amour de l'ordre qui la caractérise, que par tous les autres côtés capables de fonder un État permanent, & de faire naître un peuple nombreux, marque la plus certaine d'un excellent gouvernement.

Je suis avec respect, &c.

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Lettre du 29 septembre 1732

De Breuillepont le 29 septembre 1732,

Mon Révérend Père,

J'ai reçu avec vos deux lettres d'avis, l'une du 12 octobre 1729, l'autre du 24 septembre 1730, la grande & belle lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 11 août 1730, contenant 108 pages in-folio, où vous traitez si savamment les questions que j'avais pris la liberté de vous proposer. Vous aviez déjà satisfait à mes doutes sur la fameuse conjonction des cinq planètes du règne de l'empereur Tchouen-hio par l'écrit du père Gaubil, joint à la lettre du 12 octobre 1729. J'ai trouvé de plus dans cet écrit le dénouement de toutes ces époques extraordinaires & fabuleuses des Chinois, d'après l'envie qu'ils ont toujours eue de flatter leurs souverains. Agréez, s'il vous plaît, que j'en fasse ici mes remerciments à ce Père, & que je l'assure de mes respects. Enfin, mon Révérend Père, j'ai reçu, avec ces précieuses instructions, nombre de présents & de curiosités, dont vous avez bien voulu m'honorer. Je ne saurais assez vous marquer combien j'en suis touché de reconnaissance.

La première partie de votre grande lettre, l'histoire des sept empereurs qui ont précédé Yao, me donne une assez juste idée de ces temps reculés : du moins y vois-je bien sous quelle forme on en a conservé la mémoire, & l'idée que les Chinois s'en font eux-mêmes. Tout ce que vous me mandez après cela de leur astronomie & de leurs astronomes, ne satisfait pas moins à ce que je désirais d'en savoir, & m'a fait un extrême plaisir, de même qu'à l'Académie où je l'ai lu avec ce que vous ajoutez de l'état présent des autres sciences dans ce grand empire.

Je m'étais, ce me semble, assez bien orienté sur la mesure de pénétration que j'attribuais à ce peuple, dans les connaissances de cette nature, & sur le caractère de leur esprit. J'étais pourtant sur ce sujet dans un préjugé, où sont, si je ne me trompe, la plupart des Européens. Je croyais que rien n'était plus capable de conduire aux grandes charges & à la fortune dans cet empire, que l'étude des mathématiques & de l'astronomie. Vous m'y faites remarquer des obstacles auxquels je ne m'attendais pas ; que les récompenses pécuniaires & honorifiques de l'astronome, même employé au tribunal des Mathématiques, sont trop peu de chose, que comme il n'a rien à observer sur la Terre, il n'a presque rien à y prétendre, &c. Mais ces raisons, quelque solides quelles soient, suffisent-elles pour justifier le peu de sagacité des Chinois à cet égard ? Ne leur restera-t-il pas encore assez de motifs & de facilités pour s'avancer dans les sciences, &, comparés à nous, n'ont-ils pas presque toujours été dans des circonstances plus favorables du côté de la fortune, sans compter le climat qu'ils habitent ? La nature s'y oppose donc ; &, comme vous êtes obligé d'en convenir, c'est que leur génie les éloigne des connaissances abstraites, & de la partie spéculative des arts qu'ils cultivent d'ailleurs avec succès. Ne fût-ce que le beau ciel dont ils jouissent dans toute l'étendue de ce vaste pays, avec des siècles de paix ; c'en était assez pour faire devenir les Chinois les premiers & les plus grands astronomes du monde ; car le milieu de la Chine répond à peu près en latitude à la Chaldée & à l'Égypte, d'où nous sont venues les premières observations astronomiques. La circonstance d'une position & d'un ciel favorable, va bien plus loin qu'on ne pense : c'est à quoi j'ai réfléchi quelquefois en voyant les progrès étonnants que les anciens astronomes de Babylone avaient faits sur le mouvement des planètes, &, si l'on en croit Sénèque, celui des comètes, sans le secours de nos pendules & de nos lunettes. Le grand nombre d'observations que la position favorable donne lieu de faire, n'est pas en un sens le point le plus important ; c'est, à mon avis, la certitude qu'elle procure pour certaines observations délicates & décisives auxquelles un astronome s'attend pour mettre à profit une infinité de celles qui les ont précédées, ou qui doivent les suivre. Or quel avantage ne fournit point à cet égard un pays situé comme la Chine ?

Mais examinons encore, je vous prie, mon Révérend Père, si la condition des astronomes chinois n'est pas préférable en plusieurs autres chefs à celle des astronomes d'Europe. Trouverons-nous ici cette foule de princes & de grands rois, qui aient mis eux-mêmes la main à l'œuvre, pour la réformation ou pour l'avancement de l'astronomie ? Sur deux ou trois que nous en pourrions citer dans des siècles, & dans des pays éloignés les uns des autres, & où par conséquent leur travail demeure presque perdu pour les successeurs, les Chinois pourront nous en opposer des centaines, & cela dans le même empire, sous la même forme de gouvernement, & avec une tradition peu interrompue pendant l'espace de deux ou trois mille ans. Il ne faut pour s'en convaincre que jeter les yeux sur l'histoire de l'astronomie chinoise que vient de nous donner le père Gaubil. Je ne vois partout que de grands empereurs qui ont au moins ordonné à quelqu'habile Chinois de s'appliquer à l'astronomie, au dénombrement des fixes, & à la réforme du calendrier, & il y en a tel, comme I-se-ma-tan, qui donne ces ordres à son propre fils, & qui le charge de rédiger cette science en préceptes, & d'en former une méthode pour calculer le mouvement des planètes. Quelle émulation de semblables préférences ne produiraient-elles point chez nous !

Je trouve toujours à la Chine la Tour des Mathématiques, c'est-à-dire des observatoires aussi anciens que la monarchie, & qui n'ont pas même été détruits dans les temps les plus fâcheux des guerres & de la décadence des arts. J'ignore, à la vérité, quel fut le sort, tant pour les richesses que pour les honneurs, de ces Chinois qui se dévouèrent à l'astronomie, & qui laissèrent des fruits de leurs veilles à la postérité. Il est à présumer cependant qu'ayant travaillé par ordre du prince, & le plus souvent sous ses yeux, ils n'ont pas été à plaindre de ce côté-là. Mais la fortune des nôtres, des Hipparques, des Ptolomées, des Copernics & des Képlers a-t-elle été plus brillante ? Est-ce là encore aujourd'hui le sentier battu qui mène aux commodités de la vie, & aux grands emplois ; & n'est-ce pas plutôt par une espèce de renoncement à tout ce qui s'appelle fortune, que ceux qui s'appliquent à ces sciences en Europe, après bien des fatigues & des travaux, parviennent enfin à s'y distinguer, & se trouvent assez récompensés, s'ils obtiennent le nécessaire, & un peu de réputation ? Souvenez-vous, je vous prie, mon Révérend Père, de ceux d'entre vos illustres prédécesseurs qui n'ont planté la foi dans l'empire de la Chine, qu'à la faveur, & sous le sauf-conduit des mathématiques & de l'astronomie ; de ces disputes publiques, ou plutôt de ces triomphes qui leur valurent la bienveillance du prince, & qui coûtèrent en même temps à quelques-uns de leurs ignorants & orgueilleux antagonistes, la perte de leurs charges au tribunal des Mathématiques, & apparemment aussi celle de leurs appointements & de leurs biens. Quel nerf dans un État, que la punition opposée aux honneurs & aux récompenses ! Si ce ne sont pas là de puissants motifs d'émulation pour un peuple, & des secousses capables de tirer quelque chose de son fonds, je ne sais ce qu'il faut aux Chinois. Mais n'ont-ils pas encore au milieu d'eux les mêmes exemples, les mêmes sources d'instructions, & les mêmes facilités pour égaler le savoir européen, & en profitent-ils davantage ? Ils ne cessent pourtant pas d'honorer ce savoir, & votre séjour à Pekin avec vos dignes confrères, en est la preuve.

Je crois encore que si les Chinois avaient quelque talent pour l'astronomie & pour les sciences spéculatives qui y conduisent, ou qui en dépendent, rien ne serait plus capable de le faire éclore, que leur entêtement pour l'astrologie judiciaire, dont vous convenez qu'ils sont toujours aussi infatués qu'ils le furent jamais. C'est à l'astrologie peut-être que nous devons les plus grands efforts de nos Pères, en faveur de l'astronomie. Képler disait, il y a cent ans, & avait ses raisons pour le dire, que l'astrologie était la fille folle d'une mère très sage qui avait besoin d'elle pour vivre, & qui la ménageait en conséquence. Mais indépendamment de la protection & des secours que l'astrologie pourrait procurer à l'astronomie, vous savez, mon Révérend Père, que les objets chimériques, quand ils se lient avec les passions, inspirent toujours aux hommes une chaleur & une constance que la raison seule, où le simple amour de la vérité, s'il ne se convertit en passion vive & agissante, ne saurait presque jamais leur inspirer. Que penser donc d'une grande nation admirablement policée, riche, lettrée, pacifique & souverainement astrologue, qui n'a pu se tirer de la plus basse médiocrité en fait d'astronomie, malgré des motifs si puissants, & avec des secours & des exemples si réitérés & si prochains ?

Quant à la chronologie chinoise qui est si dépendante de l'astronomie, je me règle absolument sur ce que vous m'en avez mandé. Mais, je ne sais, mon Révérend Père, si vous avez eu connaissance d'un ouvrage sur ce sujet, qui a, je crois, été imprimé à Rome, & dont j'ai trouvé quelques extraits dans les Journaux des savants, ou dans les Transactions philosophiques de Londres, sous le titre de Mémoire instructif sur la chronologie des Chinois. L'auteur qui est, dit-on, très versé dans ce genre de littérature, y traite de fabuleuses presque toutes les anciennes histoires de la Chine, avant l'ère chrétienne, & dit positivement qu'un de leurs écrivains, & des plus habiles, nommé Nien-y-hiao, qui a discuté la question de leur antiquité, & de leur véritable époque, la fixe & la réduit à l'an 424 avant J. C.

Leur anatomie a été, & sera aussi, comme je crois, longtemps encore sur le même pied que leur astronomie. L'histoire authentique du fiel trouvé dans la jambe de l'éléphant, le démontre assez. Cette histoire n'est pourtant pas dénuée de tout fondement. La vésicule du fiel dans cet animal est différente de ce qu'elle est dans la plupart des autres quadrupèdes, ou plutôt elle y manque totalement. Je n'ai point ici ce que j'avais écrit là-dessus après en avoir raisonné avec nos anatomistes. Je trouve seulement dans une note qui m'en reste, & qui est tirée de la préface de M. Perrault pour le volume des animaux disséqués par l'Académie des sciences, que

« Galien (c. 6. de administ. Anat.) reprend Mnesisthènes de ce qu'il mettait l'éléphant au nombre des animaux qui n'ont point de fiel : mais, ajoute M. Perrault, comme nous n'en avons point trouvé dans notre sujet, & qu'Aristote, de même que tous les autres auteurs disent la même chose que Mnesisthènes, il y a lieu de croire que la vésicule du fiel dans l'éléphant est une chose extraordinaire, & tout à fait particulière au sujet dans lequel Galien l'a trouvée. Dans la dissection d'un éléphant qui s'est faite depuis peu en Angleterre, le foie a aussi été trouvé sans vésicule. Au lieu de la vésicule, le nôtre avait seulement le canal hépatique fort gros ».

On m'a fait voir encore les paroles suivantes, dans Blasius (c. 16 de Elephante, p. 67.)

« Jecur ipsi sine vesicâ felleâ, incisâ tamen parte quâ cohærere solet, humor felleus affluit plus minus, &c. »

Après cela, je ne crois pas que nos anatomistes s'avisent de chercher cette vésicule dans les jambes de l'animal, ni dans une jambe plutôt que dans l'autre, relativement à la saison de l'année & aux signes que parcourt le soleil. Le bachelier Tcheou-tsim-yvem jouait donc heureusement, lorsqu'il l'y trouva, ou il avait affaire à des yeux & à des cerveaux bien dociles. Voilà la vraie image d'un peuple moitié instruit & moitié ignorant, & instruit seulement par quelques traditions de ses ancêtres.

Mais à propos de traditions, mon Révérend Père, ne vous est-il jamais venu dans l'esprit, qu'il y en avait plusieurs à la Chine, qui semblaient tirer leur origine de l'Égypte. Je vous avoue que le parallèle que j'ai fait quelquefois des mœurs & des coutume de ces deux nations m'a frappé. Je vois chez l'une & chez l'autre une écriture purement hiéroglyphique, en ce qu'elle est destinée à rappeler l'idée des choses, & nullement celle des sons & du signe verbal dont on se sert dans l'usage ordinaire, & dans tout le reste du monde pour les indiquer. La division par castes, ou par tribus, était à peu près la même en Égypte qu'elle est à la Chine. Une coutume nouvelle était un prodige en Égypte, ainsi qu'on l'apprend dans Diodore de Sicile, & dans le Timée de Platon ; & il n'y a jamais eu de peuple qui ait conservé si longtemps ses lois & ses usages, si ce n'est les Chinois, dont le vrai caractère distinctif, & peut-être le plus grand mérite & la source de toute leur grandeur n'est que cet attachement inviolable aux anciennes coutumes & aux lois du pays. Le respect extrême pour les pères, pour les rois, & pour les vieillards, qui se perpétue envers leurs corps inanimés, je le trouve encore recommandé & pratiqué chez l'une & l'autre nation. L'amour des sciences & surtout de l'astronomie, sans en excepter l'astrologie, quoique sous d'autres faces, où brille-t-il davantage dans l'antiquité la plus reculée qu'en Égypte ? l'Égypte a été accusée de n'être pas guerrière ; elle a pourtant donné naissance à quelques guerriers : on en dit autant de la Chine. Et en effet, la rigoureuse observation des lois & des anciens usages, l'amour de l'ordre & la culture des sciences & des arts, ne sauraient guère se soutenir qu'avec la paix. Les Égyptiens, selon Diodore de Sicile, croyaient la métempsycose ; c'est là que Pythagore l'avait puisée. La même croyance est aussi répandue dans plusieurs endroits de la Chine. Il y avait en Égypte une fête très solennelle nommée des lampes ou des lumières qui, comme nous l'apprend Hérodote se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y trouvaient pas étaient obligés dans toute l'étendue de l'Égypte de tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs maisons. N'est-ce pas là la fête des Lanternes de la Chine ? Il est vrai que le père Le Comte donne à cette fête, d'après quelques docteurs chinois, une origine plus galante, & tout à fait romanesque : mais qui ne voit que tout cela doit s'être refondu dans les têtes chinoises, & que les petites différences qui en résultent ne sauraient infirmer ma conjecture. Car les Égyptiens & les Chinois ont encore cela de commun, qu'ils n'ont jamais eu garde d'avouer qu'ils eussent reçu quelque chose d'ailleurs que de leur propre fonds; eux qui se sont aussi regardés comme le plus ancien & quelquefois comme le seul peuple de l'univers. Et en conséquence de pareilles chimères, ces derniers se sont interdit pendant plusieurs siècles tout commerce avec les étrangers, qu'ils ont traités d'hommes barbares ou monstrueux. Je ne sais encore si la perpétuité des métiers & des professions de père en fils, n'a pas été en usage à la Chine comme en Égypte. Quelques figures antiques de l'Égypte, m'ont aussi rappelé les physionomies chinoises, ces yeux fendus, & un peu convergents de haut en bas vers le nez. Je n'ai présentement ni assez de temps, ni assez de mémoire, pour me rappeler tout ce que je crois avoir trouvé de ressemblance entre ces deux nations ; mais je crois, qu'avec un peu de loisir, on pourrait mettre cette ressemblance dans un grand jour. De savoir, quand & comment elles ont pu se rapprocher ou se communiquer tant de choses, à travers l'espace immense de terres qui les sépare, c'est peut-être encore ce qu'il ne serait pas impossible d'éclaircir. L'histoire ancienne nous apprend que Sésostris soumit les peuples qui étaient au-delà du Gange, & qu'il pénétra jusqu'à l'Océan oriental. Il aurait donc pu aller jusqu'à la Chine. Et pourquoi n'y aurait-il pas établi quelque colonie ? Mais je ne pousserai pas plus loin cette discussion : je sais combien de semblables conjectures sont équivoques & sujettes à erreur. Il me suffit, mon Révérend Père, d'en avoir dit assez pour me procurer vos lumières sur ce sujet.

L'extrait des gazettes chinoises du père Contencin, est un ouvrage curieux pour tous les lecteurs, mais qui pourrait de plus être utile pour ceux qui gouvernent. J'ai toujours oublié de lui faire là-dessus quelques questions, qu'il aurait sans doute parfaitement éclaircies ; par exemple : qu'est ce que c'est que ces famines si fréquentes & si horribles, dont il est parlé dans ces gazettes ? Car je ne comprends pas comment un peuple sobre, laborieux & industrieux, & qui habite un des plus beaux pays du monde, & des plus fertiles, qui est gouverné par des princes dont la prévoyance & la sagesse font le principal caractère, peut être si souvent exposé à manquer du nécessaire, à la famine, c'est-à-dire, à celui de tous les fléaux que l'industrie humaine peut le plus aisément éviter ; tandis que l'on voit en Europe des pays stériles, habités par des peuples qui manquent de plusieurs de ces avantages, & qui cependant n'éprouvent jamais ou presque jamais la famine.

Ce que vous me mandiez, mon Révérend Père, des phénomènes qui avaient paru quelques jours avant & après l'équinoxe d'automne dans votre lettre du 12 octobre 1729, a plus l'air de la lumière zodiacale de feu M. Cassini, que de l'aurore boréale. Mais ce que je crois véritablement avoir l'apport à l'aurore boréale, ou plutôt n'être autre chose que ce phénomène, c'est ce que j'ai trouvé dans l'un des recueils des Lettres édifiantes & curieuses, qui est, si je ne me trompe, le XVIe, & qui tombe sur les années 1718 & 1719, jusqu'à 1722. Ces grandes croix lumineuses & enflammées, que l'on vit dans le ciel pendant la nuit en diverses provinces de la Chine ; ces traînées de feu, ou ces couronnes étoilées qui les environnaient, &c. On vit aussi des croix ici à l'apparition du phénomène de 1726 ; quoique, de toutes les figures que j'y aperçus, ce soit celle qui s'y trouvait le moins. Dans quelques villages autour de Breuillepont où je l'observais, c'était la croix de la paroisse, & à Fontainebleau où était la cour, & où il s'agissait d'une promotion de cordons bleus, c'était la croix du saint Esprit. Les anciens & nos ancêtres le déguisaient bien davantage. Il y a deux cents ans qu'on ne manquait jamais d'y voir des armées qui se livraient un sanglant combat, & même d'y entendre le bruit des armes & le son des trompettes ; tout, comme du temps de Pline le naturaliste, Spectata arma cælestia, ab ortu, occasuque inter se concurrentia... armorum crepitus, & tubæ sonitus auditos è cælo. De sorte que nous n'avons rien à reprocher de ce côté-là aux Chinois, ni, comme je le conjecture, à vos néophytes. J'ai écrit sur cette matière un traité physique & historique, qui s'imprimera incessamment, & que j'aurai l'honneur de vous envoyer aussitôt. En attendant, s'il venait à paraître quelques-uns de ces phénomènes à Pékin, je souhaiterais qu'on y observât surtout la hauteur de la lumière vers le nord, & au sommet d'un arc lumineux qui a coutume d'y border l'horizon ; car c'est par là, & par la parallaxe qui en résulte de différentes latitudes, que j'ai déterminé la région de quelques aurores boréales qui ont paru en Europe, à plus de deux cents lieues de hauteur au-dessus de la surface de la Terre. L'automne dernier nous en fit voir ici plusieurs de magnifiques, & cette année ne nous en fait pas moins espérer. Si elles devenaient jamais si fréquentes à la Chine, il y a grande apparence que leur mauvais présage pour les empereurs cesserait bien vite, & se changerait infailliblement en signe de bénédiction.

Je suis avec respect, &c.

*

Lettre du 22 octobre 1736

De Nointel, 22 octobre 1736

Mon Révérend Père,

J'ai reçu dans le mois dernier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Pekin, datée du 3 septembre 1735 avec le post-scriptum du 5 novembre suivant, le tout de 36 pages. J'ai reçu aussi peu de jours après le magnifique présent dont vous avez bien voulu orner ma bibliothèque, les six Kims chinois, accompagnés de votre lettre, du 21 mai de la même année, que vous aviez envoyée d'avance à Canton, avec ces fameux livres, & qui contient l'instruction ou explication sommaire que vous avez pris la peine d'y joindre, tant sur les Kims, que sur les deux grandes feuilles qui étaient dans le même paquet. Tout cela est parvenu jusqu'à moi, comme il était sorti de vos mains, & sans le moindre vestige d'accident. Je ne sais, mon Révérend Père, comment je pourrai reconnaître tant de grâces, parmi lesquelles il n'y en a point de plus grande que le sacrifice de ces moments précieux que vous voulez bien donner à la solution de mes doutes & de mes questions. Je n'ignore pas que rempli de connaissances comme vous l'êtes, il suffit que vous laissiez couler librement votre plume sur le papier, pour les communiquer, & que ce qui serait un travail pour un autre, n'est apparemment pour vous qu'un délassement. Mais dois-je être moins sensible à la préférence dont vous m'honorez, quand vous me faites recueillir ainsi le fruit de ces délassements vraiment dignes d'une vie consacrée à l'instruction & au bonheur des hommes ?

Je suis très flatté de l'approbation dont vous honorez ma dissertation sur la glace, & sur ses divers phénomènes. Je vois que vous avez là-dessus les mêmes principes que moi. Vous avez fait de même, & en suivant les mêmes routes, de la glace artificielle, au grand étonnement de vos incrédules & présomptueux han-lin. J'ai lu avec grand plaisir tout ce que vous me rapportez sur ce sujet. Il est singulier qu'en 1716, éloignés de deux mille lieues, & plus éloignés encore de situation, de vues & d'intention, nous fussions occupés tous deux de la même chose, & à remporter une espèce de triomphe sur le même sujet. Cependant le vôtre pouvait avoir des suites d'une toute autre conséquence, puisqu'il était capable de vous soumettre des esprits à qui la soumission n'était pas peu nécessaire pour les vérités que vous aviez à leur annoncer. Ce qui me surprend des Chinois dans cette occasion, c'est qu'ayant toujours eu de la glace dans les parties septentrionales de leur pays, le hasard ou l'industrie ne les ait jamais fait aviser de faire de la glace artificielle par le moyen des sels. L'opération n'en était pas plus difficile à imaginer que celle de la poudre à canon qu'ils ont eue avant nous, & qui est bien plus composée, & de matériaux qui se trouvent plus rarement sous la main. Ainsi voilà notre revanche prise à cet égard. On alléguera sans doute en leur faveur que la coutume ordinaire qu'ils ont de boire chaud, a dû les éloigner d'une recherche qui leur était inutile, tandis qu'elle roulait chez nous sur un besoin de la vie, & sur un plaisir. Mais la poudre à canon paraissait-t-elle, avant d'être trouvée, d'un besoin si pressant, & d'un usage bien délicieux ? Vous m'apprenez encore à cette occasion une particularité qui fortifie l'instance ; c'est que la coutume de boire chaud n'est pas si générale, que les Chinois de Pékin, au fort de l'été, ne boivent à la glace, & même qu'ils n'en mangent d'assez gros morceaux, sans qu'elle nuise à leur santé.

Tout ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, mon Révérend Père, pour éclaircir le paradoxe de l'ignorance chinoise en astronomie & sur les mathématiques, en comparaison de la sagacité européenne, & ce que vous ajoutez encore là-dessus dans votre dernière lettre, m'a beaucoup satisfait, & peut affaiblir le reproche du peu de progrès que la nation a fait dans ces sciences. Rien n'est plus instructif, & ne nous dévoile mieux, même à d'autres égards, la disposition des esprits de ce grand empire. Mais, je ne sais si le blâme est entièrement ôté par là. Il me reste toujours à dire, comme je pense avoir eu l'honneur de vous le mander plus au long, que l'astronomie & les mathématiques ne sont pas un meilleur moyen de faire fortune en Europe, & ne l'ont jamais été, au lieu que l'on peut citer des temps où ceux qui s'appliquaient à ces sciences ont été favorisés à la Chine de la manière la plus flatteuse & la plus utile, & pour le moins autant que l'ont été nos astronomes, lorsque les princes d'Europe se sont mêlés d'astronomie ou encore mieux d'astrologie. Et ne faut-il pas donner aussi quelque chose à mille autres circonstances ; à ce penchant, à cette passion dominante & presque tyrannique, qui entraîne l'esprit, & toutes les facultés de l'âme dans les hommes à grands talents, vers ce qui en fait l'objet, & cela souvent malgré les plus grands intérêts qui s'y opposent ? À tant de siècles de paix, & à une constance de lois & de gouvernement, qui n'a rien de pareil dans tout le reste du monde. J'ai donc toujours à conclure, & avec le guide le plus sûr, avec vous, mon Révérend Père que les Chinois n'ont que fort peu de talent pour les sciences abstraites & spéculatives.

L'article de votre lettre sur les Égyptiens, sur leurs coutumes, leur écriture, leur génie & sur le parallèle que j'en avais fait avec les Chinois, m'apprend des particularités que j'ignorais, & que je suis fort aise de savoir, mais qui me paraissent peu influer contre le fonds de ressemblance que j'ai cru apercevoir entre ces deux peuples. Je me suis trompé sans doute sur les prétendues castes de la Chine, & qui, selon ce que signifie ce mot dans les Indes, ne ressemblent point à ce que produit à la Chine la note d'infamie qu'on y fait tomber sur certaines professions. Encore moins doit-on prendre pour une pratique générale de castes, la mésaventure particulière de ces pauvres to-min, qui habitent la ville de Chao-hing, descendants des plus grands seigneurs de la dynastie des Sons, & qui, après bien des vicissitudes, sont devenus les victimes des conquérants, & l'objet d'un mépris injuste. On voit bien, comme vous le pensez, que quelques missionnaires peu instruits, & qui n'en auront jugé que par des dehors trompeurs, auront pu confondre ces deux ordres de gens avec des castes telles qu'on en voit dans les Indes. Mais quoique bien sûr que je n'ai pas invente les castes de la Chine, je ne me souviens plus où je les ai lues. Le sort présent des Juifs dans plusieurs États de l'Europe, si l'on en excepte la cause, diffère peu, ce me semble, de celui des To-min. Je mettrai aussi désormais la perpétuité des métiers dans les familles à la Chine, au même rang que les castes : mon parallèle peut se passer de tout cela. J'y reviens donc, & vous me permettrez, s'il vous plaît, de ne pas sitôt l'abandonner.

Je ne déciderai pas auquel des deux peuples appartient le droit d'aînesse, ni quel est celui qui a porté chez l'autre ses lois, son écriture & ses usages. Il n'y a cependant qu'une autorité aussi respectable que la vôtre, qui puisse me faire suspendre mon jugement là-dessus. L'histoire sacrée & profane, notre mythologie, & les Chinois même, malgré eux, me sembleraient déposer unanimement en faveur des Égyptiens. L'Égypte est infiniment plus proche du berceau de la race humaine & de tout ce que nous en connaissons d'après Moyse, que la Chine ; ses premiers rois sont pour le moins aussi près du Déluge que les premiers rois de la Chine ; ils ont du l'être ; & enfin, je ne vois aucun de ces premiers rois de la Chine, qui soit sorti de son pays avec une puissante armée, qui soit venu vers nous & jusqu'à nos mers, nous subjuguer : tandis que je trouve en Égypte des Sésostris qui ont poussé leurs conquêtes jusqu'à l'océan Oriental. Et je me fonde en tout ceci presque sur l'aveu des Chinois, d'après l'excellent morceau original que vous m'avez envoyé des anciens rois de la Chine depuis Fou-hy jusqu'à Yao. Car entre les cinquante ou soixante articles qu'il contient, je n'en trouve pas un où il soit dit qu'un roi de la Chine ait mis le pied hors de ses États.

Mais entrons là-dessus dans quelque détail, ou plutôt insistons sur le parallèle, quel que soit celui des deux peuples à qui nous devrons adjuger la priorité d'origine, de lois & de coutumes

La difficulté qui naît de la distance des lieux, quelques dix-sept à dix-huit cents lieues d'intervalle ne doivent pas nous arrêter. Nos Moscovites pénètrent aujourd'hui jusqu'à la Chine, & vont faire des établissements sur ses frontières, par les terres septentrionales, & à travers les plus grands fleuves de l'Asie. Eh ! qui nous eût dit il y a trente ans, que nous verrions des Calmouchs nous venir faire la guerre sur les bords du Rhin ! C'est pourtant mon Révérend Père ce que vous apprendrez qui vient tout récemment d'arriver. Le défaut de monuments & de preuves historiques en pareille matière, ne doit aussi que nous faire suspendre notre jugement. Car enfin, à quoi tient-t-il que la mémoire de la plupart des événements d'une antiquité si reculée ne soit entièrement effacée ? À quelques pages tronquées, à quelques lignes sauvées par hasard de l'incendie ou du naufrage, de la ruine des temps, ou de la fureur des Barbares ; à quelques décombres de l'ancienne Égypte. D'un autre côté, les Chinois éclairés conviennent qu'il n'y a nul compte à faire, quant aux dates & aux circonstances des faits, sur tout ce qui est rapporté chez eux avant le règne d'Yao, environ 2.300 ans avant Jésus-Christ. Que ne peut-il point s'être passé dans ce long intervalle du temps qui s'était écoulé depuis Yao, jusqu'à Fou-hy ? La Chine était-elle alors aussi isolée, & aussi indépendante de ses voisins qu'elle le fut depuis ? La conjecture prise des conquêtes de Sésostris vers cette extrémité de l'Asie, ne sera donc pas sans quelque force, à supposer, comme j'ai fait, la conformité de mœurs & de coutumes entre les deux peuples. Et si Sésostris ne vous paraît pas assez ancien, Osiris, qu'on dit avoir de même pénétré jusqu'à l'océan Oriental, nous fournit une antiquité tout à fait illimitée. Du reste, mon Révérend Père, c'est de Diodore de Sicile que je tire l'expédition de Sésostris, vers cette extrémité de la Terre. Car cet historien dit positivement dans son premier livre, dont j'ai consulté le texte original, que ce conquérant ne soumit pas seulement tous les pays subjugués après lui par Alexandre, mais qu'il passa le Gange, (ce qui est à remarquer), & qu'il parcourut toutes les Indes jusqu'à l'Océan. Et pour donner d'avance plus de poids à son témoignage, Diodore avait assuré qu'il ne dirait rien de Sésostris, dont les Grecs & les prêtres égyptiens même parlaient si diversement, que sur les monuments qui en restaient encore en Égypte. Ce n'est pas là, comme vous voyez, mon Révérend Père, une irruption fortuite, ni une ambassade, mais une vraie expédition militaire qui ne pouvait qu'avoir été longtemps méditée & préparée. À l'égard de ce que le même historien dit de tout semblable touchant Osiris, il se fonde sur une épitaphe faite pour ce prince, & qui subsistait apparemment encore dans une île du Nil.

M. Huet dans son Histoire du Commerce & de la Navigation des Anciens, attribue sans hésiter une origine égyptienne aux Chinois, fondé en partie sur la conformité de leurs doubles lettres hiéroglyphiques & profanes, & sur l'affinité de leurs langues. Quant à ce dernier article, je ne sais où il peut l'avoir puisé ; & j'ignorais, je l'avoue, que nous eussions encore ce second terme de comparaison. Ce savant homme n'a pas toujours vu les Chinois, comme gens aussi renfermés dans les limites de leur empire, que leurs mœurs présentes nous le persuadent. Outre qu'il fait du Japon, de la Corée, de la Cochinchine & du Tonquin d'anciennes provinces de la Chine, il dit que si l'on veut en croire les Chinois mêmes, & que leur présomption ne rende pas leur témoignage un peu suspect, ils ont autrefois étendu leur empire jusqu'au cap de Bonne-Espérance, & que par les Annales d'Ormus, on sait qu'on a vu dans le golfe Persique jusqu'à 400 vaisseaux chinois, se charger & se décharger d'une infinité de marchandises précieuses. La conquête du cap de Bonne-Espérance fournirait un beau champ à ceux qui voudraient donner la primauté de l'origine, ou des sciences aux Chinois, plutôt qu'aux Égyptiens. Mais M. Huet s'y opposerait sans doute car il reprend là, même assez durement un savant de son temps, qu'il ne nomme pas, & que je crois être Isaac Vossius, sur ce qu'il avait osé soutenir, contre les preuves les plus claires, que les Égyptiens & les Phéniciens avaient reçu leurs sciences des Indiens.

Il résulte, ce me semble, de ce que je viens d'effleurer sur ce sujet, que tout au moins, n'y a-t-il rien dans la communication que je suppose de l'Égypte à la Chine, ou de la Chine à l'Égypte, qui répugne aux monument historiques des anciens temps. C'est donc enfin, par la conformité de mœurs & de coutumes qui en est la grande, &, à mon avis, l'unique preuve, qu'il convient de décider la question. Mais avant que d'en venir à l'examen de cet article, qui ne saurait être touché que bien succinctement dans une lettre, je dois avoir l'honneur de vous dire, mon Révérend Père, & avec toute la sincérité possible que je ne soutiens ma conjecture que par manière d'éclaircissement & de doute. Je reconnais en vous une si grande supériorité de lumières à tous égards & principalement sur la matière dont il s'agit, que ma dernière conclusion sera toujours la vôtre.

Une des plus importantes pièces du parallèle est, si je ne me trompe, la manière d'écrire par des caractères qui expriment des choses, sans exprimer des mots & des sons ; cette langue qui est lue & non parlée, en un mot, les hiéroglyphes. Une telle conformité entre les Chinois & les Égyptiens est d'autant plus digne de remarque, qu'il n'y a pas d'autre peuple sur la Terre qui leur ressemble en ce point, si ce n'est peut-être ceux qui ont pris visiblement leur écriture, & toutes leurs sciences de la Chine, tels que le Japonais, les Coréens, les Tonquinois, & autres. Mais vous me faites observer que les caractères chinois ne sont hiéroglyphiques qu'improprement, & n'ont pas été institués plutôt pour le sacré que pour le profane ; que ce sont des signes arbitraires qui nous donnent l'idée d'une chose, non par aucun rapport qu'ils aient avec la chose signifiée, mais parce qu'on a voulu que tel signe signifiât telle chose, sans égard aux sons avec lesquels on les prononce, &c. Ce n'est aussi que de cette dernière partie, commune aux caractères chinois & aux hiéroglyphes, dont je veux parler, & qui convient en effet à la définition d'une langue écrite, & non prononcée, qui est toute pour les yeux, & qui n'a rien à faire sonner aux oreilles ; car il importe peu que le reste soit différent. Ce fond de conformité, qui est ce qu'il y a de plus essentiel, & qui n'a point d'exemple chez aucun des autres peuples du monde, suffit pour cet article du parallèle. Eh ! le moyen que de semblables différences & de plus grandes, ne se trouvassent pas chez deux nations séparées par de si vastes pays, & par tant de siècles !

Mais il y a plus ; on assure que les Chinois ont changé & perfectionné leurs caractères qui n'étaient d'abord que de vrais hiéroglyphes relatifs par leur figure à la chose signifiée. Personne ne pourrait sans doute mieux m'en instruire que vous, mon Révérend Père, mais en attendant, je mettrai ici ce que je trouve là-dessus, non dans les écrits de quelques-uns de ces savants qui ne sont jamais sortis de l'Europe, mais dans les mémoires ou lettres sur la Chine du père Le Comte, votre digne confrère. C'était vraisemblablement l'opinion ou la tradition reçue de son temps ; car voici comment il s'en explique dans sa septième lettre :

« Au lieu d'alphabet, dit-il, ils se font servis au commencement de leur monarchie, de hiéroglyphes. Ils ont peint au lieu d'écrire, & par les images naturelles des choses qu'ils formaient sur le papier, ils tâchaient d'exprimer & de communiquer aux autres leurs idées. Ainsi, pour écrire un oiseau, ils en peignaient la figure, &c. »

Après quoi, il poursuit : « Cette manière d'écrire était non seulement très imparfaite, mais encore très incommode. »

Et après en avoir décrit les inconvénients qui, en effet, sautent aux yeux : « Ainsi les Chinois, ajoute-t-il, changèrent peu à peu leur écriture, & composèrent des figures plus simples, quoique moins naturelles ; ils en inventèrent même plusieurs pour exprimer des choses que la peinture ne pouvait représenter, comme la voix, l'odeur, les sentiments, &c. »

Je trouve aussi dans votre grande lettre (1730), qu'il est certain que les caractères chinois ont été souvent changés ; mais vous ne l'entendez pas apparemment de la même manière que le père Le Comte. Ce n'est pas ici le lieu de remarquer que ce Père avait jugé comme moi dans cette même lettre, que la prodigieuse abondance de caractères était la source de l'ignorance des Chinois ; parce qu'ils emploient toute leur vie à cette étude, &c.

Mais pour revenir aux anciens hiéroglyphes de la Chine, le prétendu livre de Fou-hy, ce respectable Kim, la source de tous les autres, & qui de quelque main qu'il nous vienne, est certainement très ancien, n'est-ce pas un tissu de hiéroglyphes ? On a bien de la peine à les déchiffrer, il est vrai, & ce livre admirable n'a pas de plus grand défaut, sinon qu'on n'y entend rien. Mais qu'y a-t-il encore de plus hiéroglyphique que ce défaut ? Car, après tout, & dans un livre où vous, mon Révérend Père, ne voyez point clair, & où les savants lettrés de la Chine ne voient que leurs chimères, ne suis-je pas en droit d'y voir mes hiéroglyphes quelconques ? À parler sérieusement, que seront, sans cela, tant de figures, plutôt peintes qu'écrites, que l'on y trouve ? Car, grâce à vos bontés, je puis maintenant en juger par mes propres yeux. Les fameuses tables linéaires de l'Y-Kim, si elles expriment des nombres ou des chiffres, seront encore une espèce d'écriture hiéroglyphique ou symbolique, comme le sont nos chiffres arabes, aujourd'hui européens, en ce sens qu'ils sont entendus de l'Allemand comme du Français, qu'ils réveillent la même idée dans l'un & dans l'autre, & par voie d'institution, sans que leur figure ressemble à la chose signifiée. Tels sont aussi les caractères algébriques. M. Leibniz avait conjecturé que la combinaison de lignes entières & brisées de l'Y-Kim n'était que l'expression des deux caractères, 1 & 0, de son arithmétique binaire. Sur quoi, vous n'ignorez pas, sans doute, que le père Bouvet, votre confrère, à qui il avait communiqué cette pensée, la saisit avec ardeur, & qu'il ne douta pas que M. Leibniz n'eût enfin découvert le vrai sens de l'énigme. Mais je doute qu'en pareille matière, & surtout en fait d'allégories, vous soyez toujours de l'avis du père Bouvet, non plus que de celui de quelques autres pieux allégoristes. Comme M. Leibniz croyait s'être rencontré avec l'empereur Fou-hi dans l'arithmétique binaire, M. de Lagny, membre de notre Académie, mort depuis peu, prétendait s'être rencontré avec M. Leibniz ; & il envoya à la Compagnie un mémoire sur ce sujet, peu de temps après que M. Leibniz y eût lu le sien. C'est ce que vous verrez, mon Révérend Père, dans l'histoire & les mémoires de 1703, si vous en êtes curieux. Pour moi, je le serais fort de savoir ce que vous pensez de cette prétendue consonance entre le législateur chinois & le philosophe allemand. Elle ferait grand honneur à tous les deux.

Après la conformité d'écriture des Chinois avec les Égyptiens, je ne vois rien de plus fort en faveur du parallèle, que la ressemblance dans le génie & dans les mœurs. J'en ai assez parlé dans ma lettre de 1732, mais, comme il me semble que vous n'avez pas une opinion aussi avantageuse de la sagesse des anciens Égyptiens, que de celle des anciens Chinois, j'oserai vous renvoyer à ce qu'en dit M. de Meaux, dans son Discours sur l'histoire universelle, & vous verrez que l'idée qu'il en donne va bien au-delà de celle que j'en ai paru avoir dans ma lettre. Quoi qu'il en soit, Moyse instruit dans toute la sagesse des Égyptiens, fait du moins cette sagesse bien ancienne.

Le respect pour les parents, ne s'accorde pas trop, je l'avoue, avec l'origine des Égyptiens, s'ils sont, comme vous le dites, & comme on le croit, enfants de Cam, ce fils peu respectueux : mais puisque l'histoire ne leur est pas contraire dans cette partie de leur sagesse, & qu'elle leur donne même des éloges sur ce sujet, il faut croire qu'ils s'étaient corrigés par l'exemple même de Cam. Et en effet rien n'est souvent plus capable d'éloigner les enfants des vices de leurs pères & ne les dispose davantage à cultiver les vertus contraires, que la vue des désordres & des malheurs où ces vices les avaient plongés.

La fête des Lanternes, commune aux nations, est assez singulière pour tenir ici quelque place. Du reste, je crois qu'elle vient plutôt à la Chine de la source que vous me marquez, que de l'aventure galante rapportée par le père Le Comte.

Je passe sous silence les autres articles de ce parallèle, sur lesquels vous m'apprenez toujours à votre ordinaire des choses très curieuses, pour en venir à un trait de ressemblance, dont je n'ai point encore parlé ; c'est celui du dragon qui se trouve être également l'enseigne des rois & des armées de la Chine, & de l'ancienne Égypte : ce qui me paraît du moins assez bien prouvé dans la dissertation d'un Allemand nommé Glasener, qui a pour principal objet l'explication des chapitres 29, 30, &c. d'Ézéchiel. On voit en effet dans plusieurs endroits de ce prophète, l'Égypte désignée par le dragon, comme par son symbole, Draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, &c. Ce que notre auteur fortifie de quantité de passages tirés des auteurs profanes, qui supposent ou qui établissent ce fait. On dit assez, sans avoir recours aux Bochards, que ce dragon n'a pu être autre chose que le crocodile, le seul peut-être entre tous les grands animaux connus, qui puisse faire naître l'idée d'un dragon à quatre pieds. Mais n'a-t-on pas prétendu aussi que le dragon de la Chine n'était qu'un animal à quatre pieds ? Le père, le prototype des dragons chinois, celui que la tradition fabuleuse, dit que l'empereur Fou-hy vit sortir d'une rivière avec une carte ou avec ses tables linéaires sur le dos, & qui, selon le texte du Vay ky, rapporté dans votre lettre de 108 pages, se nommait dragon-cheval, parce qu'il avait quatre pieds comme le cheval, & des écailles comme le dragon ; ce dragon, dis-je, pourrait bien n'être que le crocodile, & peu importe qu'il y ait, ou qu'il n'y ait pas des crocodiles à la Chine ; l'induction n'aurait qu'à gagner dans la négative. Ce sera sous l'enveloppe de cette fiction que le symbole national du dragon aura été adopté à la Chine, après y être venu de l'Égypte : car il faut, selon les Chinois, que tout soit primitivement sorti de chez eux, & ajusté à leur manière. Les anciens Grecs n'en firent-ils pas autant des divinités, des coutumes, des histoires mêmes qu'ils empruntèrent de l'Égypte, premier théâtre de presque toutes leurs fables, ainsi que de leurs sciences & de leurs arts ? J'avoue que le crocodile ou le dragon à quatre pieds, que Fou-hy vit sortir de la rivière avec ses tables linéaires sur le dos, à été bien défiguré depuis, dans le dragon pittoresque que l'empereur & les mandarins portent aujourd'hui sur la poitrine, ainsi que dans la plupart des autres dragons, ailés ou non ailés, dont l'imagination chinoise embellit avec tant de profusion les étoffes, les meubles & les bijoux du pays. Mais qui ne voit la possibilité de toutes ces différences malgré la même origine ? Cependant j'ai rencontré plusieurs de ces ouvrages où l'on aperçoit bien distinctement le dragon égyptien dans celui de la Chine.

Je ne puis m'empêcher de dire encore un mot à l'appui de mon parallèle. C'est de vous, mon Révérend Père, que j'en emprunte les matériaux, & dans l'un des articles de votre grande lettre de 1730. J'y trouve que les Chinois ont leur oiseau de bon augure, leur fom-hoam, en un mot, leur phénix, moins fabuleux peut-être que celui que les Égyptiens faisaient renaître de ses cendres, & qu'ils consacraient au soleil, mais qui n'annonce pas moins, par son apparition, la prospérité de l'empereur & le bonheur de l'empire. Je vois dans ce même article, que les Chinois ont eu aussi leur siècle d'or, mais plus merveilleux que celui des Égyptiens qui ne le plaçaient que sous le règne de leurs Dieux, au lieu que cet heureux siècle se trouve avoir existé à la Chine sous le simple gouvernement des hommes. Et ses habitants n'auraient-ils pas aussi voulu renchérir sur les Égyptiens par leur ku y, cette herbe admirable qui montrait les méchants hommes, & qui était en cela bien au-dessus du Lotos de l'ancienne Égypte, nonobstant toutes les merveilles que quelques mythologues nous en racontent ? Ce qui est certain, c'est que rien n'est plus communicatif que ces sortes de chimères parmi des peuples superstitieux.

Voilà, sans doute, bien des conjectures. Je ne dissimulerai pas le peu de certitude, la faiblesse même de quelques-unes ; mais je les hasarde volontiers, parce que de leur totalité & de leur ensemble résulte une espèce de conviction ; & que si, dans ce nombre, une seule vient à être pleinement justifiée, elle ranimera, elle réhabilitera toutes les autres.

Vous avez raison, mon Révérend Père, de penser que je m'éloigne peu de votre avis sur la chronologie de la Chine, & sur l'ancienneté du monde. Je crois avec vous, qu'on ne se peut sauver sur cette matière contre certaines objections, & travailler avec fruit à la conversion des Chinois, qu'en recevant tout au moins la chronologie des Septante, suivie d'ailleurs par de très savants hommes dans tous les siècles de l'Église, & solidement défendue vers la fin du siècle passé par le père Pezron. J'ai lu autrefois le livre de l'Antiquité des temps rétablie, de cet auteur, & il m'en est resté des traces avantageuses, que ni la chaleur du père Martianay, ni la modération du père Le Quien, ses antagonistes, ne pourront jamais effacer. Tous ces adorateurs du texte hébreu portent assurément les choses trop loin sur cet article. Ils feraient presque revivre la prétention de l'un d'entr'eux professeur en langue hébraïque, qui ne voulait point d'autre autorité, ni d'autre guide dans la doctrine des temps, que les écrits inspirés de Dieu, & qui, en conséquence de cette maxime, effaçait du catalogue des rois de Perse, Cambyse, & Darius fils d'Histaspe, parce que, disait-il, ces noms ne se trouvaient nulle part dans l'Écriture sainte. Aussi fut-il relevé comme il le méritait, & traité de fanatique, par Joseph Scaliger, qui tomba sur lui avec son poids & sa véhémence ordinaires : & il avait coutume de dire à cette occasion, que

« si nous ne pouvions point profiter des lumières que les auteurs profanes nous fournissent, c'en serait fait de la chronologie de l'Écriture, qu'on ne pourrait débrouiller. »

Mais quelles plus grandes lumières de cette espèce, peut-on se procurer que celles qui se tirent de la chronologie chinoise, & particulièrement, mon Révérend Père, de cette chronologie telle que vous l'éclaircissez dans la grande & savante lettre que vous me fîtes l'honneur de m'écrire il y a cinq à six ans. S'il est une fois prouvé, autant que la matière le comporte, que le monde est plus ancien d'environ deux mille ans, que ne le font le texte hébreu, & la Vulgate, c'est nuire, & à l'Écriture, & à toutes les vérités sur lesquelles cette question influe, que de s'obstiner à soutenir ces textes à cet égard.

La cour de Rome est bien moins déclarée contre l'antiquité du monde, que contre le mouvement de la Terre ; & j'oserais prédire cependant, qu'à la fin elle sera contrainte de nous laisser tourner, vu les absurdités énormes que l'astronomie physique fait voir dans l'opinion de l'immobilité de la Terre. Et, sans parler du reste de l'Europe, où je ne sache point de savant de quelque nom, qui osât soutenir aujourd'hui le mouvement annuel du soleil, que produit la défense d'adopter le système de Copernic, dans plusieurs auteurs italiens qui écrivent sur ces matières ? Des livres où l'on déclare d'abord qu'on croit la Terre immobile & au centre du monde, & qui fourmillent ensuite de preuves indirectes du contraire. Respectons de sages règlements faits pour prévenir l'esprit d'innovation sur des matières plus importantes ; mais qu'il me soit permis de le dire, ces sortes de vérités physiques, astronomiques, ou chronologiques, abandonnées à l'industrie des hommes, ainsi qu'à leurs disputes, ne sauraient porter coup à l'Écriture ni aux vérités qu'elle renferme, & pour lesquelles seulement l'Écriture nous fut donnée, qu'autant qu'un zèle imprudent lie le sort des unes à celui des autres, en condamnant les premières, comme capables d'infirmer les secondes. C'en serait donc fait de l'autorité de l'Écriture, si ces propositions ou ces vérités purement humaines venaient à être démontrées sans réplique, comme cela est tout prêt d'arriver à l'égard de quelques-unes de celles dont je viens de parler.

Je ne pense donc pas qu'il y ait de mal à reculer l'enfance du monde. Car enfin, le monde, fût-il quatre fois plus vieux qu'il n'est, fût-il éternel à la manière dont saint Thomas croyait qu'il aurait pu l'être, qu'importe, pourvu que l'on ne méconnaisse pas sa véritable origine, & sa dépendance actuelle, de la main qui l'a formé ? Je suis pourtant bien éloigné, à ne parler même que philosophiquement, d'accorder rien de pareil à ce grain de sable que nous habitons. C'est à vous, mon Révérend Père, à voir ce qu'il conviendrait d'ajouter à sa durée, pour mettre à leur aise les missionnaires de la Chine, & les défenseurs de la chronologie chinoise. Pour moi, il me semble que cette chronologie reçue comme certaine, le monde des Septante serait encore bien jeune. Car comment concevoir qu'au temps de Fou-hy, ou seulement d'Yao, 2.357 ans avant J. C. quelques siècles après un déluge universel, au bout de la Terre, à près de deux mille lieues du seul pays habité, & où il n'était resté que quatre hommes & quatre femmes pour tous habitants, il se trouve un vaste empire, tel que nous est dépeint celui de la Chine, où les arts & les sciences avaient déjà fait des progrès considérables, & où, comme on le prétend encore, tous les métaux étaient connus & mis en œuvre ?

Je ne sais si l'on fait bien attention au temps prodigieux qui a dû s'écouler avant que les hommes aient pu mettre en règle certaines sciences & certains arts, l'astronomie, par exemple, l'art du fer, ou même avant que d'y penser. Jetons les yeux sur les Américains, & voyons par l'état où on les trouva il y a deux cent cinquante ans, quand est-ce qu'ils seraient parvenus à se faire des tables astronomiques, & à prédire des éclipses ? Combien de siècles seulement avant qu'ils eussent pu déterminer & tracer sur le firmament la route oblique & annuelle du soleil, par les étoiles fixes, route que l'on ne voit jamais que quand le soleil n'y est plus, & où il ne se meut qu'imperceptiblement, & en sens contraire à son mouvement visible & journalier.

Mais les Romains en savaient-ils guère plus que les Amériquains, quand ils ne faisaient l'année solaire que de dix mois, ou de 304 jours ? Numa les tira de cette profonde ignorance, grâce aux lumières qu'il emprunta, comme on croit, des Étrusques, qui les tenaient eux-mêmes des Phéniciens ; & cependant quatre siècles après, c'est-à-dire, environ trois cents ans avant J. C. les Romains en étaient encore à se servir avec confiance d'un cadran solaire qui avait été apporté à Rome avec le butin fait à la prise de Catane en Sicile, & sans se douter le moins du monde qu'un tel cadran, ayant été tracé pour une hauteur du pôle très différente de celle du pays latin, il ne pouvait être pour eux que d'un usage très imparfait & très fautif. C'est pourtant ce qu'ils eurent de meilleur en ce genre pendant 9 ans, & jusqu'à ce que le censeur, Q. Marcius Philippus, leur en eût fait construire un sur la latitude de Rome. Pline le naturaliste, à qui nous devons ce fait, remarque que les Romains ne connaissaient d'abord que le lever & le coucher du soleil ; le midi vint ensuite, sur ce qu'on s'aperçut que le soleil donnait toujours à cette heure-là entre le lieu où s'assemblait le Sénat, & la tribune aux harangues ; & comme c'était aussi le quartier où logeaient les ambassadeurs grecs (Græcostasis), je ne voudrais pas assurer que les Romains s'en aperçurent les premiers.

La période de 600 ans, dont Josèphe dit que se servaient les anciens patriarches avant le déluge, est, selon feu M. Cassini, dans son Histoire de l'origine & des progrès de l'astronomie, une des plus belles & des plus exactes que l'on ait jamais inventées. Il est de fait que prenant le mois lunaire de 29 jours, 12 heures, 44 minutes 3 secondes, on trouve que 219.146 jours & demi, font 7.421 mois lunaires ; & ce même nombre de 219.146 jours & demi donne 600 années solaires, chacune de 365 jours, 5 heures, 51 minutes, 36 secondes. D'où résulte le mois lunaire, comme le conclut M. Cassini, à une seconde près, tel que les astronomes modernes l'ont déterminé, & l'année solaire plus juste qu'Hipparque & Ptolémée ne l'ont donnée plus de deux mille ou de deux mille cinq cents ans après le déluge. Josèphe a cité comme ses garants, Manéthon, Bérose & plusieurs autres anciens auteurs, dont les écrits sont perdus il y a longtemps ; & il n'hésite point à dire, que c'est principalement pour favoriser les progrès de l'astronomie, que Dieu avait prolongé la vie des premiers patriarches, laquelle avait dû être, selon lui, tout au moins de six cents ans, ou de la durée de cette période, qu'il appelle la grande année de six cents ans. Mais quelque soit le fondement sur lequel Josèphe en a parlé, il faut qu'il y ait eu réellement, & de temps immémorial, une telle période ou grande année qu'on avait oubliée depuis plusieurs siècles ; puisque les astronomes qui sont venus avant ou après cet historien, s'en seraient servis préférablement à d'autres hypothèses moins exactes, pour la détermination de l'année solaire, & du mois lunaire, s'ils l'avaient connue, ou s'en seraient fait honneur, s'ils l'avaient imaginée.

Ce n'est pas le seul exemple qui me persuade que la longue suite des temps a quelquefois amené des catastrophes qui ont fait perdre à des nations entières le fil des connaissances les plus dignes d'être conservées à la postérité.

C'est ainsi que je pense de l'ancien système égyptien dont il est parlé dans Cicéron, dans Vitruve, & surtout dans Macrobe, qui faisait tourner les planètes de Vénus & de Mercure autour du soleil, quoiqu'on y conservât à la Terre sa prétendue immobilité, & qu'on en fît toujours le centre du mouvement du soleil & des autres planètes. Voilà donc en Égypte des astronomes bien persuadés, comme on a dû l'être d'abord, & longtemps, que la Terre occupe le centre du monde, que tout ce qui tourne dans le ciel tourne autour d'elle, & qui cependant sont parvenus au point de ne pouvoir refuser aux planètes de Vénus & de Mercure l'exception de tourner immédiatement autour du soleil : C'est par cette circonstance qui met, pour ainsi dire, le système en contradiction avec lui-même, que la découverte me paraît singulière, & supposer une prodigieuse suite d'observations.

Les systèmes de Pythagore & de Philolaüs, quoique plus conformes à la nature, &, comme on croit, les mêmes que celui de Copernic, ne prouvent pourtant rien en comparaison de celui des Égyptiens, par rapport à notre objet ; parce qu'ils ont pu naître d'une idée fortuite de convenance & d'uniformité, à la suite de ce que les anciens Égyptiens, accablés là-dessus d'observations, avaient été obligés d'admettre, & avaient appris à Pythagore & à Philolaüs. Aussi les astronomes qui sont venus plusieurs siècles, & peut-être quelques milliers d'années après ces Égyptiens, & pour qui sans doute toutes ces observations étaient perdues, même ceux qui, comme Ptolémée, vivaient en Égypte, & au milieu d'Alexandrie, ont-ils rejeté le mouvement de Vénus & de Mercure autour du soleil, aujourd'hui incontestable & démontré. Combien les Grecs ont-ils mérité le reproche des prêtres d'Égypte qui s'entretenaient avec Solon, & combien, en effet, étaient-ils enfants, lorsque les Égyptiens voyaient tourner Vénus & Mercure autour du soleil ; ces Grecs nos premiers maîtres qui voyaient encore deux Vénus différentes dans Vénus du soir, & Vénus du matin ! Rien aussi, pour le dire en passant, ne me paraît faire plus d'honneur à l'ancienne Égypte, ni lui accorder une antiquité plus reculée que cette découverte, & je doute qu'il se trouve quelque chose de si brillant & de si fort chez les anciens Chinois.

Je ne voudrais pas faire si grand fond sur ce que M. le Chevalier de Louville accorde aux Égyptiens & aux Chaldéens, d'avoir eu connaissance de la diminution d'obliquité de l'écliptique. Vous aurez pu voir, mon Révérend Père, dans l'histoire de l'Académie 1716, que cet habile astronome, appuyé un très grand nombre d'observations tant anciennes que modernes, prétend que l'écliptique se rapproche de plus en plus de l'équateur mais si lentement, que ce n'est que d'une minute en cent ans. De sorte que, pour arriver, de l'obliquité actuelle où ce cercle se trouve aujourd'hui, à l'équateur, & pour se confondre avec celui-ci, il lui faut environ 140.000 ans ; & pour être venu du pôle, par où, selon cette hypothèse, il a dû passer, jusqu'au degré de déclinaison qu'il avait au temps de l'entrée d'Alexandre dans Babylone, il en aurait fallu 403.000. C'était le nombre d'années que les Babyloniens prenaient pour époque de leurs premières observations astronomiques. On n'a garde de penser qu'ils aient pu observer le ciel depuis une pareille époque ; M. le Chevalier de Louville a conclu seulement que les Chaldéens, & avec eux les Égyptiens, qui, selon lui, & d'après une tradition rapportée par Hérodote, assuraient que l'écliptique avait été perpendiculaire à l'équateur, il en a conclu, dis-je, que ces peuples avaient eu connaissance de la diminution d'obliquité de l'écliptique, d'où ils auront tiré l'induction, que les deux cercles avaient commencé par se couper à angles droits, & ils en auront fait honneur à leur antiquité.

Si cette conjecture était fondée elle donnerait réellement une grande antiquité aux Égyptiens & aux Chaldéens. Car quel nombre d'observations, & d'observations délicates n'aurait-il pas fallu, pour s'apercevoir d'un mouvement assez difficile à démêler par se nature & qui de plus, ne fait qu'une minute de degré en cent ans ? Les deux mille ans d'observations que M. le Chevalier de Louville en apporte en preuve sont encore bien au-dessous de ce qu'on aurait à désirer pour constater son hypothèse. Cependant, & quoi qu'il en soit du passage d'Hérodote, cette hypothèse gagne tous les jours chez les astronomes ; & il y en a tel qui l'avait rejetée, qui la confirme aujourd'hui par ses propres observations. Mais à l'égard de la connaissance que les Égyptiens & les Chaldéens en auraient pu avoir, il faut avouer qu'elle est, & que vraisemblablement elle sera toujours très conjecturable.

La grande année sothique ou caniculaire des Égyptiens, qui était de 1.440 ans, & dont l'époque remontait à plus de 1.300 ans avant J. C. leur grande révolution cosmique de 36.525 ans, & les dix-neuf siècles d'observations célestes que les Chaldéens produisirent & Callisthène, selon Porphyre, lorsqu'Alexandre se rendit maître de Babylone fourniraient peut-être une présomption moins avantageuse en leur faveur, mais mieux fondée. Ne prenons cependant de tout ce que je viens de dire que le résultat général ; ajoutons-y les anciennes observations de la Chine & ne perdons point de vue le long intervalle de de temps qui a dû se trouver entre les nouveaux habitants d'un pays éloigné de près de 2.000 lieues de celui d'Adam & de Noé, entre de premiers hommes ignorants, uniquement occupés à se procurer les plus pressants besoins de la vie, à se garantir des injures de l'air, & à se munir contre les attaques de leurs semblables présents ou futurs, & des bêtes féroces ; d'avec des hommes qui jettent les premiers fondements de l'agronomie, tout occupés à inventer & à tracer mille cercles invisibles dans le ciel, mille points fixes, ou mobiles ; nous conclurons, si je ne me trompe, que le monde devait être déjà bien avancé, quand on y a trouvé des périodes lunisolaires, des calculs d'éclipses, & des conjonctions de planètes.

Puisque j'en suis, mon Révérend Père, aux connaissances qui me paraissent avoir exigé une longue suite de siècles, permettez que je vous dise un mot de ce que je pense sur l'invention du fer. Il n'en est point peut-être de plus utile, puisqu'il n'en est point qui rejaillisse davantage sur tous les arts. Mais est-il rien en même temps qui ait dû se présenter plus difficilement & plus tard aux premiers hommes ? Car, sans parler du fer qui ne se trouve qu'en forme de roc, & qui est caché dans les entrailles de la terre, les pays ou le fer abonde, où il est le plus à découvert, & où on le foule aux pieds, n'offrent point du fer aux yeux ordinaires : ce n'est presque jamais que de la pierre, du sable noirâtre, & ce que on trouve ailleurs avec les mêmes apparences, sans être du fer. En un mot, il faut être naturaliste, ou initié dans l'art du fer, pour en voir dans la mine, ou parmi la terre qui en contient. Que sera-ce pour des hommes qui n'ont jamais vu du fer, qui n'en ont point d'idée, & qui par conséquent n'en cherchent ni n'en désirent ? Tireront-ils du fer de cette mine, de ce gravier, par des opérations qui se présentent aussi peu à leur esprit, que le fer s'y présentait à leurs yeux ? Je conviens que d'heureux hasards ont pu & dû suppléer aux connaissances qui manquaient aux premiers hommes, que quelque peu expérimentés qu'ils fussent en matière de métallique & de chimie, ils auront agi en conséquence, & de proche en proche ; & il le faut bien, puisqu'ils ont su enfin qu'ils avaient du fer ; mais je dis qu'il a fallu un prodigieux concours de hasards & de circonstances favorables que la longue suite des temps pouvait seule amener, pour les en avertir.

Il n'y avait pas si loin, à beaucoup près, des vaisseaux de verre au grand verre plat de nos vitres, & aux glaces de nos miroirs, que de la mine au fer, & ce n'est cependant qu'après plusieurs années, que des hommes qui avaient sans cesse du verre dans leurs mains se sont avisés de se faire des vitres & des miroirs tels que nous en avons. Du temps d'Aristophane, on connaissait des verres brûlant par réfraction ; comme on l'apprend dans une des comédies de ce poète, & comme il est rapporté par M. de la Hire, dans l'histoire de l'Académie des sciences, année 1708 ; du temps de Sénèque, on savait qu'une boule creuse de verre & pleine d'eau grossissait les petits objets qu'on regardait à travers, & nommément les petits caractères, & il a fallu avec cela plus de mille ans pour arriver à nos loupes, ou à nos lunettes a lire & à mettre sur le nez, & trois ou quatre siècles par-dessus pour en venir jusqu'à nos lunettes d'approche, & à nos microscopes. Tant la marche de l'esprit d'invention est lente dans ses commencements ! Il n'a besoin quelquefois, cet esprit, que d'une idée de plus, pour changer ses pas de tortue en pas de géant ; mais il faut que cette idée en trouve une infinité d'autres toutes prêtes à la rendre féconde. Il suffit à Galilée de savoir qu'un artisan de Besicles, ayant mis par hasard deux verres dans un tuyau de quelques pouces de long, avait vu par ce moyen dans la campagne ou sur la mer des objets éloignés qu'il n'aurait pas distingués sans ce secours, & voilà tout aussitôt les lunettes astronomiques, & un nouveau ciel découvert au genre humain. Pourquoi Sénèque au contraire, ou quelqu'autre homme de génie après lui, dans l'espace de mille ans, n'ont-ils pas pu tirer les lunettes à lire de la boule de verre pleine d'eau qui leur grossissait les petits caractères ? Le besoin n'était-il pas encore plus pressant & plus général que celui de voir de nouveaux astres ? C'est qu'une certaine géométrie applicable à la physique & aux arts, un certain goût de recherche & d'observation, & les idées accessoires que ce goût amène, ou qu'il suppose, n'existaient pas encore au temps de Sénèque, ni longtemps après lui. Car il est à remarquer que ce philosophe ne nous rapporte, dans ses Questions naturelles, le fait de la boule de verre pleine d'eau, que pour confirmer ce préjugé, que les objets vus au travers de l'eau, en paraissaient plus grands. D'où, comme d'un principe avoué, il nous explique tout de suite, comment l'arc-en-ciel qui n'est causé que par le soleil réfléchi dans la nue, est pourtant bien plus grand que le soleil. Et tout cela sans se mettre le moins du monde en peine de voir par la plus facile de toutes les expériences, si la propriété qu'ont les boules de verre ou d'eau, de grossir les objets, ne serait point plutôt due à la figure qu'à la matière.

Mais j'en reviens aux métaux dont j'ai déjà parlé dans un article, & surtout à l'invention du fer.

La découverte de l'or & de l'argent n'est nullement comparable à celle du fer. Les paillettes d'or & d'argent que les fleuves & les torrents entraînent, brillent déjà aux yeux ; la simple fusion de ces métaux, plus prompte, ou plus parfaite que celle du fer, causée par les feux souterrains, & par les volcans, suffit quelquefois pour les épurer, & les fait couler entre les crevasses des rochers, d'où l'on en tire de gros morceaux tout moulés. C'est pourquoi les Américains qui n'avaient pas le moindre soupçon du fer, quoique la mine en existât chez eux, à la Guyane, en Canada & ailleurs, possédaient l'or & l'argent de temps immémorial. On peut douter cependant qu'ils eussent eu ni l'un ni l'autre, si des rochers entrouverts par les tremblements de terre, qui sont si fréquent en Amérique, ne les leur avaient manifestés. En quoi, ils paraissent avoir été plus favorisés que nos premiers pères qui habitaient un pays beaucoup moins sujet à de pareils bouleversements.

La Genèse nous apprend que Tubalcaïn, fils de Lamech, travailla en fer, forgea, fondit toutes sortes d'ouvrages de fer & d'airain : Fuit malleator & faber in cuncta opera æris & ferri. Cela ne dit pas clairement, ce me semble, qu'il découvrit le fer. Sur quoi, il faut prendre garde que dans les versets précédents, où il est fait mention des deux frères aînés de Tubalcaïn, Jabel & Jubal, ceux-ci sont qualifiés de pères, ou, comme on l'explique, communément, d'inventeurs, l'un de l'art de faire des tentes, & de garder les troupeaux : Jabel qui fuit pater habitantium in tentoriis atque pastorum ; & l'autre de la musique : Jubal fuit pater canentium citharâ & organo. D'où vient cette différence ? Elle nous met en droit de penser que Tubalcaïn n'a pas été inventeur dans le même sens que Jabel & Jubal ; mais seulement qu'il fut le premier qui sut mettre en œuvre le fer avec un certain art, qu'il se rendit recommandable par toutes sortes d'ouvrages de forge & de fonte, en fer & en cuivre, ou en bronze. Et en effet, ce feraient bien des inventions à la fois pour un seul homme, & il peut y avoir loin de la simple découverte toute brute & imparfaite du fer, au savoir attribué à Tubalcaïn, qui paraît être celui du temps de Moyse.

Mais s'il était vrai que le fer fût connu avant Tubalcaïn, dans quel siècle en placerions-nous l'époque ? Car ce patriarche vint au monde environ mille ans après la création, selon l'ère commune. Supposons donc que Tubalcaïn ait été premier inventeur ; accordons-lui un titre que l'auteur sacré semble lui avoir refusé, & faisons-le le père des forgerons, la découverte me paraît encore bien prompte, bien prématurée & bien étonnante pour des hommes qui, à cet égard, ne font, pour ainsi dire, que de naître.

Je n'ignore pas ce que de savants hommes, frappés de ce progrès rapide des arts & des sciences, en ont pensé & ce qu'ils ont répondu aux arguments qu'on en pouvait tirer pour l'antiquité du monde ; que selon toute apparence, Dieu avait appris ou révélé à notre premier père, & par lui à ses descendants, les arts & les sciences les plus nécessaires à la vie. Mais cette réponse qui peut être excellente pour nous, ne le serait pas sans doute pour les Chinois. D'ailleurs, une circonstance s'oppose à l'application qu'on pourrait en faire à l'art du fer. On trouve dans ce pays qui fut la première demeure des hommes, & la patrie de Tubalcaïn, des vestiges incontestables de la longue ignorance où l'on y a été du fer. Ce sont ces pierres en forme de hache, ou de coin, vulgairement appelées pierres de tonnerre, ceraunia. Vous savez, mon Révérend Père, que lorsqu'on découvrit l'Amérique, on y trouva les habitants munis de ces pierres, qu'ils travaillaient eux-mêmes pendant une bonne partie de leur vie, qu'ils ajustaient ensuite très artistement à un manche, & dont ils se servaient à peu près comme nous faisons de nos instruments tranchants de fer. L'Europe & l'Asie sont parsemées de ces pierres ou de semblables, & la Carmanie en Perse, pays voisin de Chaldée, est, selon, Agricola, un de ceux où l'on en trouve davantage. Elles sont la plupart d'une si grande dureté, que la lime n'y saurait mordre ; quelques-unes sont percées d'un trou rond placé au lieu convenable, à quelque point d'équilibre. Ce trou est souvent évasé, plus large d'un côté que de l'autre, dans l'épaisseur de la pierre, afin, sans doute, que le manche y étant une fois entré de force, par le côté le plus étroit, il ne pût que difficilement en sortir comme nous en usons quelquefois pour nos marteaux.

L'Europe, l'Asie & la patrie de Tubalcaïn, ont donc été longtemps habitées par des hommes qui ignoraient l'usage du fer, ainsi que les Amériquains, quand nous découvrîmes l'Amérique. Car, dire cavalièrement que ces pierres sont des jeux de la nature, ou des carreaux de la foudre, qui se sont formés avec elle dans la moyenne région de l'air, ou des instruments de fer, qui se sont pétrifiés par succession de temps, de se mettre en frais, comme ont fait autrefois quelques naturalistes, pour expliquer physiquement la manière dont tout cela à pu se faire, c'est ce qui n'est plus de mise aujourd'hui. Il est clair même par la seule inspection de quelques-unes de ces pierres qu'elles ont été travaillées comme telles, & non comme fer.

Enfin, voici une autre difficulté qui me vient à cette occasion dans l'esprit, & sur laquelle pourtant je ne prétends pas beaucoup insister. Puisque Tubalcaïn est né six cents ans avant le déluge, & qu'il n'est pas du petit nombre de ceux qui furent sauvés dans l'arche, Tubalcaïn a donc fait des ouvrages en fer avant le déluge. Ce ne peut donc être que longtemps avant le déluge que les pierres dont nous venons de parler & dont la Chaldée & les environs sont parsemés, ont été formées par ses habitants. Mais comment le bouleversement causé par le déluge sur toute la surface de la Terre, & la vase immense ou les décombres que les eaux qui la couvrirent pendant plus d'un an, avaient dû y laisser, n'ont-ils pas couvert & profondément enterré les pierres dont il s'agit ? Ou au contraire, si elles ont été faites depuis, y-a-t-il apparence que Noé & ses enfants qui avaient passé la meilleure partie de leur vie avec Tubalcaïn, ignorassent l'art du fer, quand ils entrèrent dans l'Arche, & que ce ne soit que par eux, & par leurs descendants, que les pierres tranchantes ont été travaillées ?

J'ai honte, mon Révérend Père, d'abuser de votre patience, & de votre générosité, mais je ne puis encore me dispenser en cet endroit de vous demander s'il y a de semblables pierres à la Chine, de m'en dire votre sentiment, & de m'en envoyer quelqu'une, si elles ne sont pas bien difficiles à trouver. Il y a, dit-on, beaucoup de mines d'aimant ; il y en a donc apparemment beaucoup de fer. Si avec cela l'on y trouve de nos pierres tranchantes, nouvelles preuves d'antiquité, preuve que la Chine a été longtemps habitée par des hommes, qui ayant du fer, ne connaissaient pas l'usage du fer, avant ou après Tubalcaïn, ou qui n'avaient eu nulle communication avec Tubalcaïn.

Je n'ai touché jusqu'ici qu'à des preuves morales & historiques de l'antiquité du monde. Les preuves physiques que je pourrais y ajouter, tirées de l'état actuel où nous voyons la Terre, & où elle est tout au moins depuis quatre mille ans, de l'inspection de sa surface, & de tout ce qu'on y trouve au-dessous quand on creuse jusqu'à une certaine profondeur, seraient peut-être plus fortes & plus curieuses. Mais c'est une discussion qui me mènerait trop loin, & dans laquelle je n'entrerai pas cette fois.

L'article des famines fréquentes de la Chine, quoique ce soit en général un des pays du monde des plus fertiles, habité par des hommes industrieux, laborieux & sobres, est un des morceau qui m'a fait le plus de plaisir, & qui m'apprend les anecdotes les plus curieuses. Il ne fallait pas moins qu'un homme aussi instruit que vous, mon Révérend Père, & d'un esprit aussi pénétrant, pour développer toutes les causes qui concourent à un effet si extraordinaire, pour y démêler cette connivence, de la part des maîtres, sur la disette des grains en certaines provinces, sur le débit & sur l'usage de cette maudite raque qui la procure, & qui est d'ailleurs si pernicieuse aux gosiers chinois. Le motif secret d'élaguer de temps en temps un peuple trop nombreux, & qui pourrait troubler la paix, est une politique qui demande bien de la dextérité dans l'exécution, mais aussi qui est bien inhumaine. Hé, il y aurait, ce me semble, tant d'autres moyens de prévenir ce mal, ou d'en tirer avantage ! C'est sans doute encore ici, comme l'exposition des enfants, un de ces faibles du gouvernement chinois, dont les sages gémissent. Je sais qu'il ne faut point parler de colonies à la Chine, pour en disperser ailleurs le surcroît des habitants, & je ne dirai pas aussi qu'il faudrait y en introduire l'usage ; car peut-être seraient-elles aussi nuisibles à la sûreté des Chinois, qu'elles furent utiles à la grandeur des Grecs & des Romains, vu la différence des temps, du pays & du génie de ces peuples, & de leurs voisins. Mais je ne comprends pas que des princes aussi prudents qu'il y en a eu souvent à la Chine n'aient point pensé à se servir de ce peuple innombrable qui les incommode, pour assujettir les montagnards indépendants qui se trouvent répandus dans quelques provinces du royaume. J'en dis autant à l'égard de l'île Formose, qui en touche, pour ainsi dire, les côtes, qui est l'asile des mécontents & un boulevard d'où ils menacent l'empire, à la moindre guerre intestine ou étrangère qui s'y allume, ainsi que l'histoire chinoise le justifie. D'un autre côté, je dis, si avec ces défauts & ces négligences, la Chine demeure depuis plusieurs milliers d'années un des pays du monde des plus peuplés, & des plus florissants, il faut qu'elle ait d'excellents principes à d'autres égards ; &, ce qui est, à mon avis, le plus essentiel, des principes qui s'ajustent parfaitement au génie de la nation, & à la situation du pays. Mais avant que de quitter ces causes de dépopulation, les famines & les pestes fréquentes de la Chine, les enfants exposés au gré & selon le caprice des parents, permettez, mon Révérend Père, que je vous demande si la pluralité des femmes n'y doit pas produire quelque chose de semblable ou d'approchant.

Si l'on en juge par l'empire turc & par les autres pays de l'Asie où la pluralité des femmes est en usage, on peut très vraisemblablement conjecturer que cet usage est peu favorable à la multiplication du genre humain, surtout s'il est vrai qu'il n'y ait pas plus de femmes que d'hommes. Encore pourrait-on dire de la Turquie, par exemple, & de plusieurs autres États, que les esclaves y suppléent un peu aux femmes du pays ; ce qui, si je ne me trompe, n'est pas tout à fait de même à la Chine. Il me paraît donc très vraisemblable, que la pluralité des femmes à la Chine contrebalance un peu la multiplication du peuple, que d'autres causes y favorisent ; puisque dix femmes, par exemple, qui n'ont commerce qu'avec un seul homme, doivent pour l'ordinaire avoir bien moins d'enfants, que dix femmes qui auraient chacune leur mari, & cela par des préférences presqu'inévitables de la part du mari, & par d'autres raisons que je passe sous silence ; sans compter, que, posé le principe, qu'il n'y a pas plus de femmes que d'hommes, il doit rester bien des hommes sans femmes, & je ne sais comment accorder ce célibat involontaire avec le tempérament des Chinois que je n'y vois pas fort disposé, ou comment y remédier, sans permettre des désordres que la morale chinoise fait profession de condamner.

Il faut donc en venir au principe. Naîtrait-il à la Chine, plus de femmes que d'hommes ? C'est apparemment ce que personne ne saurait me dire ici, & à quoi peut-être on n'a jamais pensé à la Chine. Mais à en juger par tout ce qui m'est connu sur ce sujet, j'oserai affirmer d'avance, que les présomptions sont toutes pour la négative, & qu'il y a à parier avec avantage, qu'il y naît plus d'hommes que de femmes. Je me fonde sur ce que dans tous les pays où l'on a tenu registre des naissances, & du nombre d'enfants mâles & femelles, les mâles se trouvent toujours surpasser en nombre les femelles. En Angleterre, par exemple, où l'on est curieux, & avec raison, de ces sortes de calculs, depuis l'établissement de la Société Royale de Londres, & que l'esprit mathématique y domine, on a trouvé que le nombre des enfants mâles était à celui des femelles, tantôt comme 14 à 13, & tantôt comme 675 à 623, ou à peu près comme 27 à 25. On peut cependant conclure des registres d'une trentaine d'années que le Docteur Arbuthnot a rapportés là dessus dans les Transactions philosophiques, & en prenant un terme moyen, que le nombre des mâles, n'est à celui des femelles que comme 18 à 17, c'est-à-dire, que la probabilité, pour qu'il naisse un garçon, est à la probabilité pour qu'il naisse une fille environ, comme 18 à 17, & qu'ainsi entre quatorze mille enfants, qui est à peu près le nombre de ceux qui naissent par an à Londres, il y aura environ 7.200 mâles, & 6.800 femelles. Il se trouve sans doute quelque circonstance organique dans les germes, qui les détermine un peu plus en faveur de l'un des deux sexes ; à moins qu'on ne voulût attribuer cette singularité à la Providence, comme ont fait quelques personnes pieuses, sur ce qu'il périt plusieurs mâles par la guerre, & par d'autres accidents auxquels les femmes ne sont pas exposées. Mais cette raison est peu solide ; car s'il était arrivé qu'il naquît plus de femelles que de mâles, on aurait pu dire à aussi juste titre que c'était parce que la coutume d'épouser plusieurs femmes devait régner sur les trois quarts de la Terre. Et si l'on répond que cette coutume est une suite du désordre du péché, je réplique que la guerre & les autres accidents qui font périr plus d'hommes que de femmes ne le sont pas moins. Ces arguments à deux faces font plus de mal que de bien à la religion. Aussi ai-je pris garde dans plus d'un endroit de vos lettres, mon Révérend Père, avec combien de réserve vous voulez qu'on les emploie, ou plutôt avec combien de discernement vous jugez à propos qu'on les supprime. Et puisque j'en suis sur les arguments de cette espèce, permettez que sans quitter le même sujet, je vous en rapporte un de pareille valeur, & pris en aussi bon lieu. Cet argument roule, non sur l'excès des mâles par rapport aux femelles, mais sur ce qu'il naît tous les ans à peu près autant d'enfants d'un sexe que de l'autre.

« Si le hasard, dit-on, gouvernait le monde, il serait impossible que les nombres des mâles & des femelles, s'approchassent si fort de l'égalité qu'ils ont fait depuis quatre-vingts ou cent ans ; & on en donne pour raison qu'en jetant un grand nombre de jetons au hasard, 10.000 par exemple, il est fort peu probable que la moitié tombe croix, & la moitié pile, & encore moins probable que cela arrive un grand nombre de fois de suite. »

Mais ce raisonnement pèche dans ce qu'il suppose ; puisque l'on peut démontrer par l'analyse, telle qu'on l'emploie aujourd'hui dans les livres des jeux de hasard, & comme a fait M. de Montmort, que les nombres des croix ou pile doivent d'autant plus approcher de l'égalité, qu'il y aura plus de jetons ; & qu'ainsi sur 14.000 on peut parier avec avantage, que le rapport des deux nombres se trouvera entre les limites de 18 à 17. S'il était une fois bien vérifié qu'à la Chine, il ne naît pas plus de femelles que de mâles, comme il y a grande apparence que cela sera : on pourrait fort bien s'en servir avec les Chinois, pour leur prouver que la religion chrétienne, qui défend la polygamie, est en cela plus conforme à la loi de nature & à la justice que celle qui la permet.

Je dois encore, mon Révérend Père, répondre à quelques articles de vos deux lettres, par rapport aux présents qui les accompagnaient.

Le demi pied du palais de l'empereur que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, le même sur lequel toutes les cartes de l'empire & de ses provinces, contenues dans le grand & magnifique ouvrage du père Du Halde, ont été tracées, ne pouvait arriver plus à propos. L'Académie des sciences est présentement toute occupée de mesures géographiques & agronomiques. Elle a actuellement quelques-uns de ses astronomes dans la zone torride, au Pérou, pour y mesurer les degrés de l'équateur terrestre & ceux de latitude qui lui font contigus. Quelques autres de ses membres sont allés peu de temps après dans la Laponie sous la zone polaire pour des observations pareilles & correspondantes ; & nous espérons enfin des unes & des autres, une détermination exacte de la figure de la Terre ; du moins nous flattons-nous par là de pouvoir décider avec assez de certitude, la question depuis longtemps débattue entre les philosophes anglais & français ; savoir, si la Terre est véritablement un sphéroïde allongé par les pôles, comme les opérations de la méridienne de France, tracée depuis Dunkerque, jusqu'à Collioure, nous l'avaient indiquée, ou un sphéroïde aplati en sens contraire, comme MM. Huguent & Newton, & avec eux tous les Anglais, l'avaient conclu de l'accourcissement du pendule à secondes, vers l'équateur. Le roi, le ministère, M. Orry, contrôleur général, & M. le Comte de Maurepas, secrétaire d'État de la Marine, & membre de l'Académie, ont favorisé cette double expédition astronomique, avec une magnificence & des marques flatteuses de protection qui feront éternellement honneur à notre siècle, à la France, & à ceux qui la gouvernent.

La question de la figure de la Terre, & celle des différentes intensités de la pesanteur des corps sur divers points de sa surface, qui se lie avec elle, présentent à l'esprit quelque chose d'assez grand ; elles ne doivent cependant leur naissance qu'à la question de la longueur du pendule, qui roule sur quelque ligne, ou quelque quart de ligne de plus ou de moins en un pays qu'en l'autre. La première expérience qu'on ait sur cette matière & qui ouvrit les yeux aux physiciens modernes, fut faite à Cayenne en 1672, par M. Richer, astronome de l'Académie des sciences. Si vous en voulez plus particulièrement savoir les suites & la manière de concilier ce qu'elle paraît avoir de contraire à l'hypothèse du sphéroïde oblong, j'ose vous proposer, mon Révérend Père, de voir les Recherches Géométriques que je donnai sur ce sujet en 1720, & l'extrait historique qui en fut fait par M. de Fontenelle. La question de la longueur du pendule, ne sera donc pas négligée par nos savants voyageurs tant septentrionaux que méridionaux. Nous avons même déjà appris de ces derniers, que les expériences qu'ils ont faites là-dessus dans l'île Saint Domingue & à Portobelo, justifient l'accourcissement du pendule, en allant vers l'équateur, & autant que l'hypothèse du mouvement de la Terre le demande.

Mais poussons encore notre curiosité plus loin sur ce sujet. Que la Terre soit allongée ou aplatie vers les pôles, il est presque indubitable qu'elle l'est assez régulièrement, c'est-à-dire, sous la forme d'un sphéroïde produit ou entretenu par la rotation continuelle qu'elle a sur son axe, & par conséquent que la pesanteur des corps sur sa surface, ou ce qui revient au même, la longueur du pendule variable de l'équateur aux pôles, sera constante sur un même parallèle. Mais comme l'esprit de l'Académie des sciences est de se tenir en garde contre ces vérités qui ne sont encore que systématiques, pour ne les recevoir sans restriction qu'après que l'expérience les aura mises au rang des vérités de fait les plus certaines, j'ai demandé quelquefois dans cette compagnie, si la figure de la Terre, la pesanteur des corps, & la longueur du pendule, étaient effectivement les mêmes, sur tout un parallèle quelconque, de Paris à Québec, par exemple, ou de Madrid à Pékin. C'est ce qui m'a fait penser, mon Révérend Père, à vous proposer de faire exécuter les expériences du pendule à la Chine, & pour les rendre plus concluantes, par rapport à celles que j'ai faites ici, à vous en envoyer le détail, avec la pièce la plus nécessaire à l'exécution, qui est une demi toise du Châtelet. Car, comme Paris est le point fixe, & le terme de comparaison de tout ce que feront là-dessus nos astronomes, je me chargeai l'année dernière à l'Académie, quelque temps avant leur départ, de répéter les expériences du pendule à Paris, & d'y en constater la longueur. Je ne prétends pas vous engager à prendre cette peine, mais si le père Gaubil voulait donner quelques-uns de ses moments à cette occupation, qui convient parfaitement à un astronome, j'aurais de même beaucoup de confiance à ce qui en sera le résultat. J'ose dire encore qu'une telle expérience est curieuse, ou plutôt nécessaire, après la grande opération de la carte de l'empire chinois. Vous recevrez donc, mon Révérend Père, un paquet à votre adresse, dans lequel sont contenues mes expériences & mes remarques sur ce sujet. Elles font manuscrites, les mémoires de l'Académie de 1735, ni même ceux de 1734, n'étant pas encore imprimés. J'y ai mis aussi un petit ouvrage imprimé, de ma façon, qui s'est trouvé sous ma main, & qui eut il y a près de vingt ans, le même sort à l'Académie de Bordeaux, que ma dissertation sur la glace. Heureux s'il remporte la même approbation de votre part. La règle de fer de trois pieds & quelques pouces, travaillée avec soin, garnie de cuivre à une de ses extrémités, & divisée en pieds, pouces, lignes, & vingtièmes de ligne, après avoir été bien confrontée avec la toise, dont je me suis servi, a été enduite de graisse, pour la garantir de la rouille sur mer & enfermée dans deux grosses pièces de bois de chêne creuses, rembourrées en dedans, & fortement jointes par un grand nombre de vis, & le tout a été remis en cet état au père Du Halde, avant mon départ pour la campagne, où je suis actuellement. Cette graisse se trouvera peut-être faire un corps assez dur par l'intervalle du temps & du trajet ; mais on peut l'ôter aisément avec de l'huile & de la cendre bien fine pour ne point rayer la règle, ni endommager ses divisions.

Le degré, le stade ou ly des Chinois, leur toise, leur pied & lignes, toujours divisés & subdivisés en progression décuple, sont quelque chose de beaucoup mieux entendu & de plus commode que les nôtres, qui varient du décuple au sextuple, au dodécuple, &c. Je serais curieux de la date de cette division si elle est un peu ancienne. Du reste, mon Révérend Père, le demi pied que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer se doit être merveilleusement conservé jusqu'ici, quoiqu'il ne soit que d'ivoire ; car l'ayant d'abord confronté avec le nôtre, par la mesure actuelle, & comparé ensuite par le calcul avec le pied chinois que donnent les mesures géographiques du degré, rapportées dans le livre du père Du Halde, je l'ai trouvé sensiblement tel qu'il devait être lorsqu'il est parti de Pékin.

Je n'ai point apporté les Kims à la campagne, j'ai craint que ce transport de 6 à 7 lieues ne les endommageât plus que les 6 à 7 mille lieues qu'ils ont fait par mer. Ils méritent bien d'être conservés, rien n'est plus propre à voir ni plus doux à manier. Cependant il s'en faut bien que tout cela ait la commodité, & surtout la solidité & la durée de nos livres. Ces quatre feuillets de papier qu'on est obligé d'employer, au lieu d'un, & pour chaque double page d'écriture, recto & verso, m'ont fait souvenir de ce que j'avais eu l'honneur de vous dire dans ma première lettre, sur l'obstacle que le peu de durée du papier de la Chine avait dû apporter à la conservation des anciens livres, & sur ce que, par la même raison, on y était obligé de renouveler continuellement les bibliothèques. J'ai retrouvé mon garant là-dessus dans le père Le Comte, p. 315, du premier tome de ses mémoires, où il conclut positivement, que l'on ne peut conserver à la Chine, comme en Europe, de vieux manuscrits. Je vois bien cependant par les différentes espèces de papier que vous m'envoyâtes, & par celui sur lequel vos lettres sont écrites, que le père Le Comte charge un peu cet inconvénient, & je n'ai point oublié aussi tout ce que vous me fîtes l'honneur de m'écrire de curieux & d'instructif en réponse à cet article. Mais je reviens à mes Kims. Quelqu'indéchiffrables qu'ils soient pour moi, croyez qu'ils seront encore bien feuilletés de ma main. C'est une promenade en pays inconnu, qui ne laissera pas de me causer de douces rêveries. Il y en a d'ailleurs qui sont pleins de figures, & tout cela avec la nomenclature, page par page, dont vous avez eu la bonté de l'accompagner, doit y porter quelque lumière ; sans parler de la considération que la possession de ces livres va m'attirer de la part de nos candidats en matières chinoises. La feuille qui justifie si bien la méprise de l'auteur du mémoire inséré dans les Transactions philosophiques, & ce que vous me marquez à cette occasion, est quelque chose de surprenant. On nous fait espérer un ouvrage beaucoup plus ample de sa part sur les mêmes matières, mais tenant toujours sans doute à son but principal, & à l'idée favorite qui me paraît être chez lui la source de toutes les autres sur ce sujet. J'espère cependant que cette discussion ne servira pas peu à mettre en règle la chronologie chinoise en Europe.

Vos réflexions sur l'aurore boréale, mon Révérend Père, me font regretter que l'ouvrage que j'ai fait là-dessus, soit si longtemps à parvenir jusqu'à vous ; elles me persuadent qu'il ne vous déplaira pas, & vous savez combien votre approbation m'est précieuse. Ce qu'il y a de vrai, c'est que personne n'avait, selon moi, frappé aussi près du but qu'il me paraît que vous avez fait. Quand j'annonçai que j'allais faire venir du soleil la matière des aurores boréales, & mettre ce phénomène à plus de cent lieues au-dessus de nous, je trouvai la plupart des esprits indisposés contre cette hardiesse, attendu surtout que l'atmosphère terrestre n'était, disait-on, que de 15 ou 20 lieues de hauteur tout au plus, & que l'aurore boréale était certainement dans l'atmosphère. Aujourd'hui, j'ai la satisfaction de voir donner hardiment des 500 lieues à cette même atmosphère, & plus encore, si l'on en a besoin. Mais je ne sache que vous, mon Révérend Père, qui ait dit d'avance : Je ne crois pas que tant de feu & de lumière puissent tirer leur origine de notre air ; ...& il faut nécessairement qu'il y ait au-dessus d'autres matières, &c. Vous voilà sans doute dans des dispositions favorables dont je me félicite. Je souhaite en trouver de pareilles dans le père Gaubil à qui le même ouvrage fut envoyé. J'ai reçu la lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire, avec la vôtre, & j'espère que vous voudrez bien me permettre de lui faire ici mes très humbles compliments.

Vous n'ignorez pas sans doute, mon Révérend Père, qu'il vous arrive un peintre français par le même vaisseau qui porte ma lettre à la Chine ; c'est Monsieur Lorrain, jeune homme de mérite dans son art, & digne encore de vous être recommandé par ses mœurs. J'étais prié de vous parler en sa faveur, & j'y étais disposé par toutes ces qualités ; mais cette disposition est devenue un sentiment plus vif, en me voyant vis-à-vis de lui, & en le considérant comme un homme qui allait bientôt avoir le bonheur de vous voir, de vous entendre, & de vous parler. J'ai pris de l'amitié pour lui, tout jaloux que je suis de son sort. Il m'a promis de m'envoyer quelques dessins du palais de l'empereur, des portes de ville, des ponts & autres édifices publics qui puissent me donner une idée de l'architecture chinoise. Sur ce que j'ai vu dans un endroit de vos dernières lettres que les peintres & dessinateurs chinois défiguraient beaucoup les visages de leurs compatriotes, je lui ai demandé aussi deux belles têtes chinoises, l'une d'homme, & l'autre de femme. J'ai cependant bien de la peine à croire que les barbouilleurs de la Chine, dans leurs charges, ne retiennent pas toujours un goût du caractère général des physionomies & de l'air du pays, tout comme font nos barbouilleurs français ou allemands. En un mot, je me persuade, que si je m'éveillais demain matin au milieu des rues de Pékin, les visages que j'y verrais autour de moi, ne me surprendraient pas beaucoup, & ressembleraient extrêmement à ceux que je pourrais avoir vu en songe.

Je vais, mon Révérend Père, passer bien légèrement sur le peu qui me reste à vous dire, & même en supprimer quelques articles peu importants : car le départ de notre vaisseau approche, & me voilà insensiblement retombé dans la hâte des années précédentes. Mais ce n'est pas du moins sans avoir eu auparavant la satisfaction de m'entretenir quelque temps avec vous.

Je communiquerai à M. Fréret l'article de votre lettre qui le regarde, dès que nous serons rassemblés à Paris. Je ne lui cacherai pas les autres, non plus que le magnifique exemplaire des Kims, avec votre explication, & je compte lui faire en cela d'autant plus de plaisir, qu'il est plus en état d'en profiter par son savoir sur ces matières.

J'oubliai de mettre dans l'étui de la demi toise de fer, avant que de quitter Paris, un peu de ce fil de pite, dont je m'étais principalement servi pour les expériences du pendule. Mais ce n'est autre chose que des fibres d'aloès, & ce serait grand hasard s'il ne s'en trouvait pas à la Chine, ou quelque chose d'équivalent.

La mort subite du feu empereur de la Chine est un événement dont les suites font bien intéressantes. Les gazettes nous l'avaient appris, mais d'une manière beaucoup moins circonstanciée que vous n'avez fait. Je souhaite que le caractère de douceur que son successeur fait paraître, tourne à l'avantage du christianisme, & de ceux qui travaillent à l'établir dans ce vaste empire. Ce que vous ajoutez de l'éclipse de soleil qui devait arriver huit jours après son avènement à la couronne, & qu'on s'est tenu fort heureux de n'avoir point vue, prouve de plus en plus, comme vous le remarquez, le peu de disposition qu'ont les Chinois à avancer dans l'astronomie, puisqu'en vertu du présage malheureux qu'ils attachent à ces phénomènes, ils les craignent autant que nous les désirons, & qu'une éclipse est pour eux ce que serait pour une armée de poltrons l'approche de l'ennemi. Je dis que tout cela, la superstition du pays, le peu de talent des habitants pour les calculs & la spéculation, & l'entêtement bien ou mal fondé, de ne rien ajouter aux connaissances de leurs prédécesseurs, fait un ensemble, qui caractérise parfaitement la nation. Il n'y a pas cent ans que nos pères se cachaient dans leurs caves le jour d'une éclipse. Il se trouvait cependant quelque curieux & des astronomes qui l'observaient, qui étaient fort aises de la voir, & qui la voyaient avec fruit pour l'astronomie. Mais je crois en effet, & selon votre prédiction, que dans cent ans les Chinois feront à cet égard tout comme ils font aujourd'hui.

Je suis avec respect.

Mon Révérend Père, &c.


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