Pierre Sonnerat (1748-1814) : Voyage... à la Chine

Extrait de :

Voyage aux Indes orientales et à la Chine,

fait par ordre du Roi, depuis 1774 jusqu'en 1781,

Froullé, Nyon, Barrois, Paris, 1782. Vol. II, liv. IV, pp. 1-37 ; liv. V, pp. div. — De deux volumes, XVI+318 et VIII+298 pages.

  • "Les Chinois n'ont été connus dans l'Occident que par les relations édifiantes des missionnaires... Ces hommes, pour compensation des fatigues, ... ont envisagé la gloire d'envoyer à leurs compatriotes des relations étonnantes, & des peintures d'un peuple digne d'admiration."
  • "Les relations [des jésuites] paraissaient ensevelies dans l'oubli en même temps que leur influence a été détruite, lorsque une classe d'hommes appelés en France les économistes, a fait revivre dans ses leçons agronomiques, les fables que les jésuites avaient débitées sur le commerce & le gouvernement des Chinois."
  • "Le gouvernement chinois, comme celui de tous les peuples esclaves, est trop vicieux pour se rendre respectable par ses propres forces... Quant à ses lumières, à ses vertus, on sait qu'elles sont ordinairement les connaissances & les mœurs d'un peuple emprisonné par la politique dont on lui fait un mystère, tremblant sous les lois qu'il ignore & qui ne sont connues que des seuls lettrés, & frémissant à l'aspect du pouvoir dont il est forcé d'adorer le principe."
  • "Je ne serai point partial en parlant de la Chine ; je retracerai simplement ce que j'ai vu, ce que m'ont raconté les Chinois eux-mêmes, & ce qu'ils ont pu m'apprendre par leurs traditions."

[On présentera à titre d'extraits l'intégralité du chapitre I du livre IV, De la Chine, ce qui permettra de voir combien, après Montesquieu, la critique de la Chine pouvait être quelquefois virulente en cette fin XVIIIe. .]

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Chapitre premier
De la Chine

Le titre de ce chapitre annonce aux lecteurs une répétition fastidieuse de louanges ou un ordre de vérités qui doit le remplir d'événements. Un peuple que nous n'osons nommer qu'avec respect, dont on ne cite les lois qu'avec éloge, & les mœurs qu'avec admiration, mérite plus qu'aucun autre l'attention de l'observateur & l'examen du philosophe.

Placé à quatre mille lieues des plages européennes, les Chinois n'ont été connu dans l'Occident que par les relations édifiantes des missionnaires ; ces hommes que le désir de rendre éternellement heureuses des nations idolâtres ou le besoin inquiet de se transporter dans des pays inconnus, pour y annoncer des vérités effrayantes, ont fait renoncer à leur patrie & à ses douceurs, n'ont pas été entièrement désintéressés : pour compensation des fatigues, & pour dédommagement des persécutions auxquelles ils s'exposaient, ils ont envisagé la gloire d'envoyer à leurs compatriotes des relations étonnantes, & des peintures d'un peuple digne d'admiration. On sait d'ailleurs que cette classe d'Européens borne ses connaissances aux vaines subtilités de la scholastique, & (ce qui nous importe davantage dans la question présente) à des éléments de morale subordonnés aux lois de l'Évangile, & aux vérités révélées.

Ces reproches cependant ne peuvent regarder les jésuites ; en nous représentant les Chinois sous le jour le plus favorable, & en les peignant avec les couleurs les plus vives, ils avaient un autre intérêt ; dans ce corps à jamais célébré, on avait su réunir les extrêmes. À une vie exemplaire, à une piété tendre & affectueuse, à l'étude des sciences, ils joignaient un relâchement de morale commode pour les conversions apparentes, une politique profonde qui rapportait tout à sa propre gloire, & une réunion de moyens capables de donner des fers à l'univers entier. Ne pouvant conquérir le globe par la voie des armes, les jésuites avaient résolu de l'asservir au nom de l'Éternel ; c'est pourquoi ils ne cessaient d'exalter l'avantage des théocraties, sous l'emblème desquelles ils voulaient déguiser leur despotisme sacré, image du gouvernement qu'ils brûlaient d'établir dans toutes les contrées.

Les Chinois devant servir de base à leur système, il fallait qu'ils représentassent le despote qui les gouvernait, comme un prince jouissant d'une autorité sacrée & absolue sur des peuples innombrables, & cachant sa politique & ses décrets sous un voile impénétrable au vulgaire : ils devaient présenter en même temps les Chinois comme un peuple doux, humain, heureux & satisfait sous la conduite d'un tel père, habile dans l'agriculture, le commerce & les arts, régis par des lois sages, & dans la position morale & civile que tous les hommes doivent ambitionner.

Leurs relations ont annoncé des travaux dont l'étendue étonne l'esprit humain ; à peine avons-nous une seule histoire générale du pays que nous habitons, & l'on nous en offre une de l'empire de la Chine, qu'un jésuite prétend avoir traduite de l'original sur les lieux mêmes. Cette précaution est admirable sans doute, & décèle une profondeur de vues étonnantes, puisque l'histoire exerce sur la crédulité un pouvoir avoué par la raison, & qu'elle en impose par la chaîne des dates & la vraisemblance des détails, puisque c'est enfin dans l'histoire seule que le sage peut étudier les hommes.

Toutes les circonstances favorisaient les jésuites ; eux seuls avaient vaincu les obstacles qui s'opposaient à toute communication avec les étrangers, & avaient pénétré jusqu'à Pékin.

Leurs relations paraissaient ensevelies dans l'oubli en même temps que leur influence a été détruite, lorsque une classe d'hommes appelés en France les économistes, occupés de calculs sur la subsistance des peuples, a fait revivre dans ses leçons agronomiques, les fables que les jésuites avaient débitées sur le commerce & le gouvernement des Chinois. Le jour où l'Empereur descend de son trône jusqu'à la charrue, a été célébré dans tous leurs écrits ; ils ont préconisé cette vaine cérémonie aussi frivole que le culte rendu par les Grecs à Cérès, & qui n'empêche pas que des milliers de Chinois ne meurent de faim, ou n'exposent leurs enfants, par l'impuissance où ils sont de pourvoir à leur subsistance.

Les économistes se faisaient un titre de cette comédie politique, pour blâmer les souverains de l'Europe, qui partagent leur protection entre le commerce & l'agriculture. Ils demandent hardiment à quoi servent les colonies, le commerce maritime, les voyages lointains, & recueillent avidement les mensonges des voyageurs, quand ils favorisent tant soit peu leurs idées. Ils ne comprennent donc pas qu'un terrain quelqu'étendu qu'il soit peut porter plus d'hommes qu'il n'en peut nourrir ; qu'il est plus aisé de faire naître un enfant, que d'assurer sa nourriture, & que la population sans le commerce, est une vraie surcharge à un État : le commerce seul peut réparer les inégalités de la population, & des productions de la terre ; & le peuple le plus commerçant & le plus maritime, est non seulement le plus assuré de sa subsistance, mais il tient encore dans ses mains celle des autres nations.

Je ne serai point partial en parlant de la Chine ; je retracerai simplement ce que j'ai vu, ce que m'ont raconté les Chinois eux-mêmes, & ce qu'ils ont pu m'apprendre par leurs traditions.

Les entraves que les Chinois mettent à toute liaison suivie entre eux & les étrangers, n'ont certainement d'autre cause que le sentiment de leur propre faiblesse ; s'ils eussent laissé établir les Européens parmi eux, ils n'auraient pas tardé à susciter par leur caractère méfiant & inquiet, des querelles qu'un petit nombre de ces hommes robustes & fiers aurait facilement terminées & prévenues pour jamais. Le gouvernement chinois, comme celui de tous les peuples esclaves, est trop vicieux pour se rendre respectable par ses propres forces. Il ne paraît pas même s'en être jamais occupé ; & s'il ne le fait pas, ne doit- on pas en conclure que c'est par faiblesse ou par impuissance ? Quant à ses lumières, à ses vertus, on sait qu'elles sont ordinairement les connaissances & les mœurs d'un peuple emprisonné par la politique dont on lui fait un mystère, tremblant sous les lois qu'il ignore & qui ne sont connues que des seuls lettrés, & frémissant à l'aspect du pouvoir dont il est forcé d'adorer le principe.

Je n'examinerai point si la Chine fut peuplée par une colonie indienne ; mais je puis assurer hardiment qu'après les bouleversements qu'essuya la terre, ce pays, coupé d'une infinité de rivières & de marécages, ne put sans doute devenir habitable que longtemps après l'Inde & la Perse. La situation de ces derniers pays, favorisait l'écoulement des eaux, tandis que l'autre n'a pu commencer à se dessécher qu'après une suite très longue de siècles & d'années.

Il paraît que les premiers chefs élus par les Chinois, les gouvernèrent en pères de famille, & n'étaient ni empereurs ni despotes ; mais insensiblement ils s'accoutumèrent à regarder le dépôt de la puissance comme une propriété personnelle. Aux sages lois de la Nature, ils en substituèrent d'arbitraires, & depuis plusieurs siècles on ne les approche qu'avec crainte. Pour en imposer, ils éblouirent le peuple par leur magnificence, & se firent adorer comme fils de Dieu ; c'est par cette raison que l'empereur est le grand patriarche de la nation, & le seul juge des différends en matière de religion.

Il fallut des armées & des gardes pour conserver le pouvoir suprême toujours menacé par des rebelles qu'on traitait de barbares & de sauvages, parce qu'ils voulaient un protecteur & non pas un roi. Les revenus n'étant pas assez considérables, on multiplia les impôts & les taxes ; c'est ainsi que le peuple malheureux de la puissance d'un seul homme, perdit ses mœurs & son génie primitif pour tomber dans l'avilissement & l'oppression. Si nous remontons à l'origine des autres nations, nous trouverons souvent la même sérié d'évènements : la tyrannie au berceau s'annonce sous les dehors de la bienveillance, on ne la reconnaît que quand on ne peut plus s'en garantir.

Avant que la rivière de Canton fût connue, & que les vaisseaux européens abordassent à la Chine, les caravanes allaient chercher les productions du sol & de l'industrie, pour les distribuer ensuite dans toute l'Europe ; elles en retiraient des profits considérables, & l'on trafiqua de cette manière jusqu'à ce que les Portugais, maîtres de l'Inde, virent la nécessité de fonder le commerce maritime de la Chine : c'est en 1518 que leurs premiers bâtiments mouillèrent à Canton ; à cette époque, cette province était infestée par des brigands qui, placés à l'entrée de la rivière sur des îles appelées aujourd'hui Îles des Larrons, sortaient de leur retraite, pour enlever les vaisseaux chinois : ceux-ci faibles & lâches n'osaient plus quitter leurs ports, ni combattre une poignée d'hommes qu'une vie dure rendaient entreprenants ; ils se contentaient de les appeler sauvages, & il fallut qu'une nation européenne leur apprît que ces sauvages n'étaient point invincibles.

Intéressés à les détruire, les Portugais voulurent s'en faire un mérite auprès des Chinois. Ils offrirent leurs services, qu'on s'empressa d'accepter. Les Chinois armèrent conjointement avec eux, se réservant seulement de n'être que simples spectateurs. Les Portugais gagnèrent bataille sur bataille, & purgèrent enfin le pays de ces brigands si redoutés. Pour prix de leurs victoires, ils obtinrent une petite île sèche & aride, à l'entrée de la rivière de Canton, où ils bâtirent Macao : ils eurent aussi de très beaux privilèges dont ils ont été privés dans la suite. On leur a laissé Macao, mais les Chinois ont élevé un fort qui commande la ville & la citadelle portugaises &, à la moindre plainte on leur intercepte les vivres.

Les Hollandais après s'être emparé de tout le commerce de l'Inde, voulurent en établir un solide à la Chine ; ils demandèrent un terrain qui leur fut accordé pour y bâtir une loge, mais ils y construisirent un fort qui serait bientôt devenu redoutable, s'il eût été plus facile d'y faire entrer des canons. La présence des mandarins aux déchargements, ne rendait pas l'exécution aisée ; cependant ils se décidèrent à en débarquer dans de grandes futailles. L'une de ces pièces creva sous le palan & découvrit leur ruse ; la même nuit leurs vaisseaux furent brûlés, la loge dont on voit encore les ruines, fut démolie, & le commerce interdit à la nation hollandaise : ce n'est qu'à force de présents & de prières qu'elle est parvenue à le rétablir plusieurs années après cette époque.

Lorsqu'à l'exemple des Portugais les autres nations européennes tentèrent de faire le commerce de la Chine, les Chinois convaincus de leur faiblesse, virent la nécessité d'établir un ordre qui contînt des étrangers avides de leurs productions ; sans cet arrangement, une seule poignée d'hommes pouvait détruire leurs bâtiments, brûler leurs villes, & les réduire à la misère, en leur fermant le débouché des objets qu'ils portent à Canton à grands frais.

Les vaisseaux qui vont à la Chine sont obligés de mouiller à Macao, & d'attendre le pilote qui doit les remonter. Il apporte avec lui leur chappe, ensuite il adore & consulte son poussa, puis il fait lever l'ancre, & l'on entre dans la rivière. Après avoir fait quinze lieues, on prend celle du Tigre, nom qui lui fut donné, parce qu'on crut apercevoir certaine ressemblance entre la gueule de cet animal, & la forme d'une île située à son embouchure. Un fort élevé des deux côtés en défend l'entrée. Là un douanier se présente, suivi de deux ou trois soldats qui restent à bord à la charge du bâtiment, jusqu'à ce qu'il mouille à Wampou. Les deux rives que l'on côtoie, fertilisées par mille ruisseaux, sont ensemencées de riz. Quelques habitations éparses, que les montagnes brûlées font ressortir à la vue, offrent un coup d'œil pittoresque, mais on est affligé de voir le terrain le plus propre à la culture couvert de tombeaux, dont chacun remplit une espace immense : à sept lieues de la bouche du Tigre, on aperçoit la Tour du Lion. Les grands vaisseaux sont obligés de s'arrêter devant pour attendre la haute mer, parce qu'on y trouve une barre sur laquelle il n'y a que dix-sept pieds d'eau. Les Chinois y ont une batterie de quelques pièces de canon en très mauvais état.

Dès qu'on aborde à Wampou, deux douanes ou pataches viennent s'amarrer le long du vaisseau chacune de son côté, de manière que rien ne peut entrer ni sortir sans avoir été fouillé par elles. Quand on veut se rendre à Canton, on est obligé de prendre un passeport du douanier, vidé de quatre autres douanes où on est également fouillé avec autant d'exactitude qu'à la première. Ce n'est que dans les canots des capitaines qu'il est possible de frauder : comme ils ont le droit de porter pavillon, ils passent sans s'arrêter aux autres douanes, après avoir été fouillé à Canton, & s'être muni d'un passeport ; alors ils font venir le chef de la douane à la loge, & traitent avec lui de ce qu'ils veulent frauder : on embarque publiquement le tout, & bientôt à la faveur du pavillon & de la nuit, on arrive à bord sans éprouver la moindre contradiction.

Aucune marchandise ne peut être embarquée ni déchargée, que le vaisseau n'ait été mesuré ; cette opération se fait avec un grand appareil. C'est l'opeou qui vient le mesurer lui-même ; la veille il se fait annoncer par le fiador & le comprador. Le moment de son départ de Canton est proclamé le lendemain par les tamtams, qui se font entendre dans toutes les douanes ; il s'embarque en grande cérémonie dans une galère pavoisée, emmenant ordinairement avec lui trois ou quatre hanistes : plusieurs autres galères chargées de sa musique, & de tout ce qui compose sa maison, l'accompagnent ; aussitôt qu'on aperçoit la sienne, on envoie un officier dans un canot pour le complimenter, & le vaisseau le salue d'onze coups de canon. Lorsqu'ils montent à bord, ses bourreaux se rangent en haie sur deux lignes, en criant hû ; cette espèce de hurlement qui l'annonce, veut dire de se ranger : on mesure le vaisseau dessous le pont, du mât d'artimon au mât de misaine, & l'on prend sa largeur au maître bau ; c'est d'après cette mesure qu'on fixe les droits à payer, qui sont pour l'ordinaire de quatre mille à quatre mille cinq cents piastres, si le vaisseau se trouve grand ; pour payer quelque chose de moins, on jette le mât d'artimon en avant, & le mât de misaine en arrière.

Quand on a fini le mesurage, on fait passer l'opeou dans la chambre du conseil, où il trouve une collation splendide, qui devient la proie de ses domestiques & de ses bourreaux après qu'il s'est levé ; on profite de ce moment pour lui montrer les bijoux & les curiosités qu'on veut vendre. Les hanistes sont obligés d'acheter tout ce qui paraît lui faire plaisir à quelque prix que ce soit & de lui en faire présent ; de pareilles journées leurs coûtent quelquefois cinquante mille piastres. En partant il donne au capitaine une paire de bœufs, deux sacs de farine, & quatre grandes bouteilles de graie de Samsou ; & quand il s'éloigne, on le salue encore d'onze coups de canon.

Le chargement des vaisseaux se fait dans de grands bateaux, qu'on appelle bateaux de charge ; ils peuvent porter de dix à quinze tonneaux. Le fiador inscrit tous les objets sur une liste qu'il fait passer à l'opeou ; ce dernier la vise, & la remet au douanier qu'il nomme pour aller chapper les marchandises qui doivent être embarquées. Ce douanier se rend le lendemain à la loge avec une troupe d'écrivains ; & comme le marchand paie ordinairement les droits de tout ce qu'il vend, il marque sur chaque caisse ou ballot ce qu'il contient avec sa signature : quand le marchand est connu, on examine seulement si les caisses n'ont pas été ouvertes pour changer les effets qu'il a déclarés, & on met sur chacune une empreinte qu'on appelle chappe. Après cette opération, elles sont embarquées ; quand le douanier le juge à propos, il fait ouvrir plusieurs caisses, pour voir si elles contiennent réellement les choses qu'on a désignées ; il arrive souvent qu'il n'en ouvre pas une seule. On remet la facture de la cargaison au patron du bateau qui doit la faire viser aux quatre douanes devant lesquelles on passe pour aller à Wampou, mais il est hors d'exemple quelles ouvrent les caisses, quoiqu'elles en aient le droit. Elles se bornent à vérifier si le nombre en est le même, & si la chappe est exactement sur chacune ; quand le bateau arrive le long du vaisseau, plusieurs douaniers assistent toujours au déchargement.

Planche extraite de "Voyage aux Indes orientales et à la Chine, fait par ordre du Roi, depuis 1774 jusqu'en 1781". Pierre Sonnerat (1748-1814), Paris, 1782.
Vue de la ville de Canton.

Canton est situé sur la rivière du Tigre, à trente lieues des bords de la mer, & à trois lieues de Wampou. Les canaux dispersés de toute part forment jusqu'à la mer des milliers d'îles & d'îlots ; la marée remonte jusqu'à Canton, & l'on est obligé pour faire de l'eau d'envoyer des chaloupes à basse marée, à deux lieues au-dessus de cette ville. Sa situation & la beauté de son port, regardé comme un des meilleurs de la Chine, l'ont rendu l'entrepôt de tous les bâtiments chinois qui vont à Hainam, au Japon, à Formose, à la Cochinchine, à Manille, à Malacca & à Batavia. Les Européens y attirent des négociants de toutes les provinces de ce vaste empire, parce qu'ils sont les seuls qui y portent de l'argent ; les autres nations n'y commercent que par échange : aussi dès qu'ils en sont partis, ces mêmes négociants se retirent ; ceux qui ne retournent pas dans leur province, s'établissent dans la ville, tartare, qui n'est séparée que par un mauvais mur de celle de Canton.

La province est gouvernée par un vice-roi qu'on appelle somptok ; il ne peut rien entreprendre sans l'aveu de son conseil, composé de deux mandarins nommés par l'empereur. Mais après avoir pris leur consentement, il est absolu dans l'exécution de son pouvoir.

Canton est fort vaste, mais très mal bâti ; les rues en sont étroites & malpropres ; elles ne sont pas alignées comme on l'a prétendu. Cette régularité choquerait le génie & la superstition chinoise. Les seules qu'on y trouve dans ce genre, sont la rue Marchande, appelée par les Européens rue de la Porcelaine, & celle des Bonetiers. Aussi les Chinois y vendent pendant la journée, mais ils se gardent bien d'y loger en famille, parce que n'étant point bâties selon leur idée, ils regarderaient le choix d'un pareil domicile comme une cause de malheur.

Les autres rues forment une espèce de mosaïque plus ou moins considérable, parce qu'un Chinois pour avoir plus de bonheur que son voisin, avance sa maison sur la rue au moins d'un pied, & souvent de deux ou de trois, ce qui forme une irrégularité choquante. Au lieu de ces colonnes dorées dont le père le Comte nous donne la description, on ne trouve que deux mauvais pilastres bruts peints en brun, & destinés à soutenir une petite charpente qui donne de l'ombrage dans la boutique : le dessus de la porte offre un grand écriteau noir sur lequel on trace en jaune ou en lettres d'or le nom & le commerce du propriétaire. La ville est distribuée en plusieurs quartiers séparés par de mauvaises barrières qu'on ferme tous les soirs à neuf ou dix heures, alors toute communication est interdite ; il faut être bien connu pour se faire ouvrir. Si dans le jour quelqu'Européen veut sortir de la ville, à la dernière barrière on lui donne un soldat pour l'accompagner & l'épier ; il le garantit des huées de la populace, surtout des enfants, moyennant quelque chose qu'on lui donne en rentrant.

Les maisons sont composées de cinq ou six angards placés les uns à la suite des autres, & séparés par de grandes cours dans lesquelles on entre le plus souvent par une porte ronde ; elles n'ont jamais qu'un étage : les femmes occupent un logement particulier, & chaque maison remplit une espace considérable, de manière qu'une ville de la Chine aussi vaste que Paris, ne contient guère au-delà de cent mille âmes. J'ai vérifié moi-même avec plusieurs Chinois la population de Canton, de la ville de Tartare, & de celle de bateaux, que le père le Comte a porté à quinze cent mille habitants, & le père du Halde à un million ; mais quoiqu'en temps de foire, je n'en ai pu trouver que soixante & quinze mille ; cela n'empêche pas qu'après Surate, Canton ne soit une des villes les plus considérables & les plus commerçantes de l'Asie. Les gens du pays m'ont assuré que toutes les autres villes de la Chine étaient bâties sur ce modèle ; & dans ce cas, pour contenir autant d'habitants que Paris, il faudrait qu'elles eussent au moins cinquante lieues de tour, ce qui ne s'accorde guère avec le rapport des missionnaires, quand ils nous assurent que Pékin, qui n'a que six lieues de tour, renferme plusieurs millions d'habitants.

Les meilleurs terrains sont employés à des sépultures, & l'on n'ignore pas aujourd'hui que l'intérieur de la Chine n'était ni peuplé ni cultivé, que les Chinois s'étaient jetés sur les bords des rivières & dans les lieux les plus favorables au commerce, & que le reste du pays, couvert de forêts immenses, n'était habité que par des bêtes féroces, ou par quelques hommes indépendants qui se sont creusés des antres sous terre, où ils ne vivent que de racines. Quelques-uns se rassemblent pour piller les bords des villages, ce qui prouve que la population de la Chine n'est pas à beaucoup près aussi grande qu'on a voulu nous le faire accroire.

Les loges européennes qu'on appelle hams, sont construites sur un quai magnifique, dont les Européens firent les frais ; elles sont très belles : on regarde comme les plus beaux édifices celles des Français & des Anglais. En payant une somme considérable, il leur fut permis de bâtir la façade à leur manière, pourvu que l'intérieur fût à la chinoise, comme il l'est effectivement ; chaque nation a son pavillon devant sa loge, non pas comme une marque de considération, mais comme une enseigne qui la distingue des autres.

C'est une erreur de croire que les vaisseaux européens allassent autrefois sous les murs de Canton, & que ce soit nos mœurs, & notre manière libre envers les femmes qui nous aient fait reléguer à Wampou : la construction de nos bâtiments s'est toujours opposée à ce qu'ils remontassent plus haut ; les sommes chinoises même, quand elles sont un peu trop grandes, quoique plates par-dessous, ne peuvent y remonter. C'est un bonheur pour les Chinois que nos vaisseaux mouillent si loin de cette ville, parce que les dépenses d'un voyage retiennent bien des personnes à Wampou, qui tous les jours descendraient à Canton. La grande quantité d'Européens les effraierait ; à la moindre dispute, les jeunes marins qui comptent pour rien l'intérêt de leurs armateurs, se prévaudraient du nombre pour soutenir l'honneur de la nation, & depuis longtemps le commerce de la Chine n'existerait plus. Si on l'abandonnait, que de misère dans les provinces méridionales ! que deviendraient ces manufactures de Pékin, de Nanquin & de Gaze ? que deviendraient ces champs immenses de thé ? il est bien différent de travailler pour sa province ou pour des étrangers qui viennent enlever le superflu de la consommation. Si la Guyenne ne cultivait des vignes que pour elle, & même pour la France, la moitié resterait inculte.

On a longtemps disputé pour savoir si le commerce de la Chine était avantageux aux cinq nations européennes qui y portent leur argent ; il est sûr que tout commerce où on échange de l'or & de l'argent contre des marchandises, est onéreux pour un État ; si elles n'y allaient pas, les dames n'en porteraient pas moins des gazes & des blondes ; nos manufactures de porcelaine & de belles poteries auraient plus d'activité ; nos plantes aromatiques suppléeraient au thé ; nous avons vu les Chinois eux-mêmes lui préférer notre sauge.

Le commerce des Européens en Chine peut monter pendant la paix de vingt-quatre à vingt-six millions. Les Français y envoient deux vaisseaux & y portent deux à trois millions ; la Compagnie Anglaise y envoie quatre, six, & quelquefois huit vaisseaux, sans compter quinze à vingt vaisseaux de côte. La Compagnie y porte quatre millions en argent, & trois millions en drap ; les négociants anglais de Bengale, Madras, Surate, Bombaye & Cambaye, y portent deux millions en argent, & deux millions en coton, calin, opium & rotin ; les Hollandais y ont toutes les années quatre vaisseaux, ils y portent quatre millions en argent, & deux millions en productions de leurs colonies ; les Suédois ainsi que les Danois, n'y envoient que deux vaisseaux, & y portent chacun deux millions ; le roi de Prusse y envoyait autrefois un vaisseau, mais depuis longtemps on n'y voit plus son pavillon ; les Espagnols de Manille, & quelques Portugais de Goa vont aussi en Chine, mais ils n'y achètent que le rebut des autres nations : leur commerce est peu de chose, & ne monte pas à plus d'un million.

Les nations européennes retirent de la Chine des thés connus sous les noms de thé bouy, thé vert & saothon ; ils sont tous de la même espèce, & ne diffèrent que dans la préparation : j'en ai cependant trouvé six espèces, mais il n'y en a qu'une que l'on cultive généralement dans tout l'Empire. Elle est supérieure aux autres, & a beaucoup de parfum, quand on a eu le soin de cueillir les sommités de l'arbrisseau avant qu'il ait donné des fleurs. On n'est point encore d'accord sur ses propriétés ; en général les thés des provinces méridionales sont préférables ; la manière de les connaître demande une grande habitude ; les cargaisons sont presque toutes en thé bouy.

On rapporte aussi de la Chine de la grosse porcelaine, des soies écrues, de la rhubarbe, du camphre, du borax, du rotin que les vaisseaux marchands apportent de Malacca, de la gomme lacque, des nanquins, des pékins, & quelques autres étoffes de soie ; on rapportait autrefois de l'or, sur lequel on gagnait vingt-cinq pour cent ; aujourd'hui on gagne dix-huit & vingt sur celui que l'on y porte de l'Inde. Les différentes révolutions, les guerres de leurs voisins leur ont fait préférer ce métal précieux qui facilite l'exportation de leur fortune en tous lieux.

Si les Chinois sont vexés par leurs supérieurs, les Européens ne le sont pas moins ; ils n'ont jamais pu trouver le moyen de se faire rendre justice : l'entrée de la ville tartare où l'opeou de même que le vice-roi font leur résidence, leur étant interdite, ils ne peuvent se plaindre que par l'entremise du fiador, & celui-ci ne rend leurs plaintes qu'autant qu'il y est intéressé. Les Anglais, maîtres despotiques de l'Inde, voulant jouer le même rôle à la Chine, font beaucoup de bruit toutes les années ; mais ils finissent toujours par payer des sommes considérables pour la plus petite sottise : si les plaintes les mieux fondées ne parviennent point au chef de Canton, comment pourraient-elles arriver jusqu'au trône ? depuis que les Européens font le commerce de la Chine, on n'en a qu'un seul exemple. Les Anglais vexés depuis longtemps à un plus haut degré que les autres nations, soit à cause de leur libéralité, soit dans la crainte qu'ils ne prissent trop d'empire, expédièrent en secret un bâtiment avec le conseiller Ouilt, qui habitait la Chine depuis son enfance, & parlait le chinois comme un naturel du pays. Ils le chargèrent de demander justice à l'empereur, & de lui présenter une requête au nom du Conseil ; tout se fit si secrètement, qu'on n'en fut instruit que lorsqu'ils approchèrent de Pékin : leurs plaintes parviennent jusqu'au trône ; on nomme quatre commissaires qui viennent en pompe examiner si elles sont fondées ; mais bientôt gagnés par des sommes considérables, ils s'accordent tous à dire qu'elles sont injustes ; on arrête le vaisseau, l'équipage disparaît, & l'on interroge Ouilt pour connaître l'auteur de la requête : son maître de langue a la tête tranchée, ainsi que celui qui l'avait transcrite ; on le condamne à subir le même sort ; mais le regardant comme un sauvage à qui les lois n'étaient point connues, on commua sa peine en cinquante coups de bâton, & trois ans de prison à Macao, d'où il ne devait sortir que pour être chassé ignominieusement de l'empire. Cependant les Anglais ont toujours continué le commerce de la Chine.

Mandarin. Planche extraite de "Voyage aux Indes orientales et à la Chine, fait par ordre du Roi, depuis 1774 jusqu'en 1781". Pierre Sonnerat (1748-1814), Paris, 1782.
Mandarin accompagné de ses bourreaux.

Cet ordre ou plutôt cette discipline sévère fit admirer les Chinois, & on regarda comme sage politique la rigueur dont ils usèrent envers les Européens : mais quel est donc cette administration si sage & si vantée ? Un étranger est soumis aux lois du pays, mais par une singularité bizarre, il ne lui est pas permis de les réclamer ; le Chinois lui-même n'en a pas la liberté : s'il a des débiteurs, il ne peut que leur envoyer les lépreux, sans qu'ils puissent les chasser de leurs maisons. S'il veut plaider, il se ruine pour enrichir les dépositaires de la justice : le mandarin se nourrit des dépouilles de ceux qui lui sont subordonnés ; ces suppôts de la justice vivent aux dépens du peuple, & le peuple est misérable.

Un mandarin passant dans une ville, fait arrêter qui lui plaît, pour le faire mourir sous les coups, sans que personne puisse embrasser sa défense : cent bourreaux sont ses terribles avant-coureurs, & l'annoncent par une espèce de hurlement. Si quelqu'un oublie de se ranger contre la muraille, il est assommé de coups de chaînes ou de bambous.

Cependant le mandarin n'est pas lui-même à l'abri du bâton ; l'empereur lui fait donner la bastonnade pour la plus légère faute. Cette gradation étend les chaînes de l'esclavage jusqu'aux princes du sang. Pour montrer leur soumission, les plus grands mandarins portent toujours avec eux l'instrument de leur supplice ; ce sont des chaînes & un coutelas renfermés dans un coffre, couvert de toile peinte & porté par deux hommes qui les précèdent : si l'empereur les mande, ils sont obligés de se couvrir de ces chaînes, & de paraître en cet état pour lui prouver leur obéissance. Si le tribunal des censeurs appelé par les jésuites le conseil des sages, & qui, à ce que l'on prétend, était établi dans les premiers temps pour diriger l'empereur, l'instruire & lui apprendre à gouverner, osait faire des remontrances comme on nous l'assure, chacun de ces censeurs périrait dans les supplices.

L'empereur Ti-sang en poignarda onze de sa propre main & les fit scier en deux, pour avoir osé lui dévoiler la haine du peuple qu'il avait méritée par ses cruautés.

Quoiqu'on ait dit que les places de mandarins ne s'accordaient qu'au mérite, il est pourtant vrai qu'elles s'achètent : les charges vénales exigent bien quelques épreuves, mais moyennant des présents, les juges ferment les yeux sur l'examen. Un marchand riche peut acheter une place de mandarin pour son fils ou pour lui ; dès ce moment il est distingué par un bouton d'or qu'il porte à son bonnet, & se trouve exempt du chabouk, qu'un mandarin qui passe peut faire donner à tous ceux qu'il lui plaît. Les places de mandarin de guerre sont plus communes ; on ne peut y être reçu qu'après avoir subi des épreuves qui consistent à couper une branche avec un sabre d'un poids énorme, à lever, à bras tendus, des choses très pesantes, à courir dans la vase avec des souliers dont les semelles sont de cuivre, & pèsent au moins trente livres. Quand le gouvernement connaît un marchand riche, il le fait mandarin de sel, pour le dépouiller honnêtement de sa fortune. Cette charge, très lucrative dans d'autres pays, donne quelque considération à la Chine, mais finit toujours par ruiner ceux qui la possèdent. Un Chinois fort avare ayant été nommé mandarin de sel en 1772, aima mieux mourir que de la gérer; il se renferma dans une urne, & y périt le quatrième jour.

Les ordonnances rendues par le gouvernement sont toujours affichées, mais elles n'ont de vigueur qu'autant qu'elles résistent aux injures de l'air : quand l'affiche n'existe plus, on cesse de les respecter, & l'inobservation n'en est point punie. S'il se commet un crime, ou quelque chose contre le bon ordre, il ne parvient point à la connaissance du gouvernement ; le premier mandarin instruit de l'affaire se transporte sur les lieux, & fait punir les coupables ; mais avec de l'argent on évite la bastonnade.

Qu'on cesse donc de vanter ces mœurs si douces, ce gouvernement si sage, où l'on achète le droit de commettre des crimes, où le peuple gémit sous le joug de l'oppression & de la misère ! est-ce là de quoi justifier les éloges pompeux de nos faiseurs de relations ? il est vrai qu'en déguisant des faits réels, ils ont attribué gratuitement aux Chinois des coutumes horribles : on a prétendu qu'un Chinois pouvait tuer sa femme ou ses filles, sans craindre d'être poursuivi par les lois ; mais si quelques malheureux ont pu commettre de tels crimes, on ne doit point en inculper la nation. On pourrait imprimer la même tache à tous les peuples, si l'on se bornait à rassembler des crimes isolés.

Il ne faut pas non plus les accuser de parricides, si dans l'extrême indigence ils exposent leurs enfants, ou les vendent pour leur assurer une subsistance qu'ils sont hors d'état de leur donner. Les Indiens regardent comme une punition de Dieu de n'avoir point d'enfants ; la religion leur prescrit d'en avoir beaucoup, & de les aimer s'ils veulent être heureux : cependant dans les temps de famine on voit les pères & les mères les plus tendres nous livrer leurs enfants pour quelques mesures de riz. Si quelque Chinois venait parcourir nos hôpitaux remplis de malheureuses victimes de l'amour & de la honte, désavouées par les auteurs de leur existence, ne pourrait-il pas à son tour nous accuser de parricides ? C'est aussi sans fondement qu'on leur reproche de les noyer. Tous ceux qu'on voit passer le long des vaisseaux avec une calebasse vide attachée au dos, m'ont paru être des enfants de bateliers tombés par mégarde, & à qui les pères n'ont pu donner du secours : il est vraisemblable qu'ils leur attachent cette calebasse pour les faire surnager, lorsque cet accident arrive, précaution qu'ils ne prendraient pas s'ils avaient envie de s'en défaire.

L'autorité de l'empereur est sans bornes ; on ne peut lui parler qu'en se prosternant : s'il adresse la parole aux seigneurs de sa cour, ils doivent fléchir le genou en recevant ses ordres. Tout ce qui l'entoure partage le respect outré qu'on lui prodigue : un mandarin manquerait essentiellement, s'il passait devant la porte de son palais à cheval ou en voiture, & quand il sort, tous les Chinois ont ordre de se renfermer dans leurs maisons. Celui qui se trouve sur son passage, ne peut éviter la mort qu'en tournant le dos & en se jetant la face contre terre. C'est pour cela qu'aucune maison chinoise n'a de fenêtre sur la rue ; on ferme soigneusement les boutiques partout où l'Empereur doit passer : il est précédé de deux mille bourreaux qui portent des faisceaux, des tamtams & toutes sortes d'armes de justice. Tel est ce prince débonnaire que les missionnaires nous ont peint, cherchant le bonheur dans l'amitié de ses sujets.

Quoique l'usurpateur tartare ait adopté les lois chinoises, ce n'est pas une raison pour les croire bonnes. Il est de l'intérêt & de la politique du conquérant, de ne point réformer ce qui plaît au peuple qu'il a soumis, surtout quand tout est à son avantage.

Convoi.  Planche extraite de "Voyage aux Indes orientales et à la Chine, fait par ordre du Roi, depuis 1774 jusqu'en 1781". Pierre Sonnerat (1748-1814), Paris, 1782.
Convoi chinois.

Les arts & les sciences ne feront jamais de progrès à la Chine ; le gouvernement y mettra toujours obstacle, parce que si le peuple venait à s'éclairer, il faudrait nécessairement en changer la forme : aussi les plus érudits commencent à peine à savoir lire & écrire à la fin de leur vie. Leur science & leur habileté consistent dans des difficultés vaincues, & le gouvernement ne paraît tranquille, que parce qu'il régit des hommes lâches.

Cette nation, quoique très ancienne, ne cherche point à réformer ses abus ; les hommes n'ont point de génie, point d'activité dans l'imagination, tout se fait machinalement ou par routine. Les voyageurs s'accordent assez sur cet article ; si l'on dépouille leurs ouvrages de l'enthousiasme, on verra qu'ils ne font consister l'industrie chinoise que dans des bagatelles : le Chinois riche n'est pas même cultivateur ; tout ce que l'on raconte à ce sujet est faux. Il passe la moitié de sa vie à connaître les caractères innombrables de sa langue, & l'autre moitié dans son sérail. On ignore dans ce pays jusqu'à la manière de transplanter les arbres, de les couper & de les greffer : leurs jardins ne ressemblent à rien ; ils n'offrent pas même d'arbres fruitiers, à moins qu'ils ne s'y trouvent plantés par la nature. On est bien éloigné d'y trouver, comme dans les jardins européens, les plantes des quatre parties du monde : un rocher factice, un petit pont, un belvédère & quelques labyrinthes, en font tout l'ornement. Cette agriculture si vantée se réduit à planter du riz, qu'un malheureux enfoncé dans l'eau jusqu'aux genoux, met dans des trous sur les bords des rivières.

On ne trouve pas chez eux un seul peintre ; ils ne mettent ni dessin ni composition dans leurs ouvrages. Il est vrai qu'ils appliquent agréablement les couleurs sur le verre ; mais les couleurs pures & tranchantes qu'ils posent les unes à côté des autres, ne peuvent être appelées peintures que par ceux qui ne s'y connaissent point. Leurs tableaux mal dessinés ne brillent que par l'enluminure : après les avoir tracés, ils ne les ébauchent point pour juger de leur effet, mais ils travaillent séparément chaque partie, & la finissent sans songer à l'ensemble. Incapables de rien composer, ils calquent tout ce qu'ils peignent ; & comme celui qui peint la tête & les bras ne sait pas peindre les draperies, le tableau passe dans une seconde main, & de là dans une troisième qui se charge du fond : de plus ils n'ont aucune idée de la perspective, le fond est aussi brillant en couleur que les figures, & c'est dans les nues qu'ils placent les lointains.

Quant à la sculpture, ils la connaissent à peine : point de statues de marbre ni de pierre. On voit seulement dans leurs pagodes quelques grandes figures de bois ou de carton peint ; elles sont toutes gigantesques, difformes & sans proportion : toute la figure est unie par deux morceaux de bois qui correspondent de la tête aux pieds, & la font tenir droite sur son piédestal ; aussi n'ont-elles aucune grâce. On connaît leurs magots, qui sont aujourd'hui répandus dans toute l'Europe. Ils modèlent encore le portrait, mais de la manière dont ils travaillent, c'est un hasard quand ils saisissent la ressemblance : l'artiste fait d'abord une tête d'imagination, pendant qu'un de ses apprentis fait le corps séparément ; ensuite il tâche d'en rapprocher les traits de ceux de l'original ; & quand cette tête est finie, on la place sur le corps, par le moyen d'un morceau de bois qui les traverse & les unit, puis un ouvrier y colle plusieurs couches de papier fin, & remet l'ouvrage à un troisième, qui y passe alternativement des couches de blanc & de rouge.

La géométrie ni l'architecture n'y sont pas mieux cultivées ; on n'y trouve point d'architecte. Les temples qui dans tous les autres pays inspirent le respect par leur magnificence, n'ont rien de majestueux à la Chine : ils sont cependant embellis au dehors ; les colonnes qui en sont le principal ornement, sont de bois & de la même grosseur dans toutes leurs parties : on les place fort près les unes des autres, ce qui fait que les pagodes ressemblent plutôt à des halles qu'à des temples. On ne les connaît que par quelques figures colossales en carton qui décorent la porte ; il y a toujours une cour dans le milieu qui renferme le foyer où l'on brûle le sandal & les papiers dorés : dans le fond est un autel sur lequel est placée l'idole à grosse bedaine. On y brûle des cierges comme sur les nôtres, & pendant les offices, le peuple reste prosterné.

Les jésuites ont fait passer les Chinois pour de grands astronomes ; mais comment pourraient-ils calculer une éclipse ? ils ne comptent que sur des boules enfilées, comme faisaient autrefois les Russes, & n'y peuvent faire entrer les fractions impaires. Ont-ils inventé quelques instruments propres à l'observation des astres ? S'ils ont quelque goût pour l'astronomie, c'est par une suite de leur indolence & de leur superstition ; & les jésuites étaient bien moins considérés comme des astronomes que comme des astrologues, puisque le père du Halde, l'apologiste de ce peuple, nous assure qu'ils n'y étaient tolérés qu'en faveur des almanachs qu'ils composaient, & qu'ils ne manquaient jamais de remplir de prédictions astrologiques adaptées au goût des princes & de la nation.

Lorsque les jésuites & les autres Missionnaires disputèrent pour savoir si le mot Tien signifiait Ciel ou Dieu, les Chinois regardant ces étrangers comme une race turbulente propre à faire des factions, & craignant qu'ils n'acquissent des partisans, les chassèrent & les envoyèrent à Macao, où ils devaient être embarqués ; mais un heureux hasard les fit rappeler à Pékin. Peu de temps après leur exil, un astronome lettré de la première classe annonça une éclipse ; ses calculs furent vérifiés par le tribunal des mathématiques, qui crut les avoir trouvés justes ; mais l'éclipse étant arrivée un jour plus tard qu'il ne l'avait annoncée, l'empereur lui fit trancher la tête : ce prince reconnaissant l'ignorance de son peuple, rappela les missionnaires, & les renferma dans une enceinte, afin qu'ils ne pussent occasionner des troubles dans l'empire. Si les Chinois étaient bons astronomes, s'ils possédaient l'astronomie depuis si longtemps, s'ils l'avaient même corrigée, s'abaisseraient-ils jusqu'à demander des sujets à des nations étrangères ? leur orgueil ne souffre-t-il pas d'en avoir besoin ? Comme depuis l'extinction des jésuites il passe peu de missionnaires lettrés à la Chine, l'empereur envoya à Canton en 1778, pour demander des artistes à toutes les nations, & surtout des astronomes, assurant qu'ils jouiraient à la cour de Pékin de toutes sortes de privilèges, & qu'ils y seraient traités comme des mandarins.

Leur opinion sur les planètes, qu'ils élèvent autant que les étoiles, ne prouve-t-elle pas leur ignorance en fait d'astronomie, de même que les terreurs singulières qu'ils éprouvent à l'approche des éclipses ? Quand elles sont annoncées, on les affiche trois jours avant qu'elles n'arrivent, & il est enjoint à tous les Chinois de prier le poussa, pour que l'Ammé-Paoâ, qui signifie crapaud à trois pattes, n'avale pas le Soleil.

Ils ne sont pas mieux instruits en géographie. La terre, selon eux, est de forme carrée, & leur empire est dans le centre : la marine est encore une science dont ils ne se doutent point ; ils attribuent le flux & le reflux à un gros poisson qui siège au fond de la mer : dans les tempêtes, quand le danger exigerait la manœuvre la plus prompte, ils adressent leurs prières à la boussole, & périssent avec l'objet de leur adoration.

Leurs vaisseaux ou sommes, sont des machines énormes. Il y en a qui portent jusqu'à mille tonneaux. Les deux extrémités sont prodigieusement élevées, & présentent au vent une surface considérable. Il en périt plus de la moitié, parce qu'une fois sur le côté, ils ne peuvent plus se relever. Leurs ancres sont de bois, leurs voiles de nattes, & leurs câbles de rotins.

Ils ne connaissent point les instruments avec lesquels nous prenons hauteur. Ceux qui vont au Japon ou aux Philippines, se dirigent par les astres, comme serait le sauvage le plus grossier ; & ceux qui font route vers Batavia, Malacca ou Quéda, ne quittent jamais la terre de vue : telles sont leurs connaissances en marine. Cependant ils ont fait autrefois le commerce de l'Inde. Ils allaient à la côte de Coromandel, & même jusqu'au fond du golfe de Bengale. On voit encore à Négapatnam les ruines d'une tour chinoise ; mais il est faux qu'ils aient jamais entrepris d'envoyer en Europe une escadre de six cents bâtiments, comme l'ont avancé plusieurs jésuites, & que ces prétendus bâtiments, en doublant le Cap de Bonne-Espérance, se soient vus dispersés par une tempête qui les fit périr ou jeter au plein. Les Chinois seraient en plus grand nombre dans cette partie de la côte d'Afrique si cette anecdote était vraie : ceux qui s'y trouvent en très petite quantité, sont natifs de Batavia, ou descendent de ceux qui s'y sont établis.

C'est peut-être un grand bien pour cet empire, d'avoir conservé ses anciennes habitudes. Si les Chinois étaient devenus bons marins, ils auraient découvert des pays qui ne leur étaient point connus, & de fréquentes émigrations en auraient été la suite. Le gouvernement semble les avoir prévues, puisqu'il a fait des lois qui défendent les voyages dans les pays étrangers, & déclarent infâmes ceux qui sortent du royaume. Ceux qu'on voit établis aux Philippines, à Malacca, à Batavia, descendent des Chinois qui désertèrent leur patrie, quand les Tartares s'en rendirent les maîtres, afin de ne pas se laisser couper les cheveux.

Leur musique est aussi mauvaise que chez les Indiens : celui qui fait le plus de bruit est le meilleur musicien.

Jamais ils n'ont pu faire ni montre ni pendule, quoiqu'ils s'y soient exactement appliqués, & nos ouvrages les plus grossiers en ce genre, excitent leur admiration.

Ils doivent à la nature la beauté de leur vernis.

Leurs soieries que l'on admire ici, parce qu'elles viennent de loin, & qu'elles sont à très bon compte dans le pays, ne pourraient pas souffrir de comparaison avec celles de nos manufactures de Lyon ; quant aux métiers dont ils se servent pour les faire, ils sont bien loin d'avoir la simplicité des nôtres, & ils ne les doivent qu'aux lumières des jésuites.

Leur porcelaine l'emporte-elle sur celle de Sèvres & Saxe ?

Les belles-lettres y sont encore dans l'enfance, malgré la prodigieuse quantité de lettrés. Leur encyclopédie prouve combien ils sont inférieurs en ce genre aux nations européennes, & même aux Indiens : elle traite particulièrement de la manière dont on doit apprendre à connaître les jours heureux & malheureux ; de quel côté le lit doit être placé dans la chambre ; à quelle heure on doit manger, sortir, nettoyer la maison, &c. Cette nation n'acquerra jamais de vastes connaissances, parce qu'il est impossible que des gens dont la vie ne suffit pas pour apprendre leur langue, soient jamais instruits.

Planches d'oiseaux de la Chine

Confucius, ce grand législateur qu'on élève au-dessus de la sagesse humaine, a fait quelques livres de morale adaptés au génie de la nation ; car ils ne contiennent qu'un amas de choses obscures, de visions, de sentences & de vieux contes mêlés d'un peu de philosophie : tous les manuscrits que les missionnaires nous ont envoyés pour être des traductions de ses ouvrages, ont été fait par eux.

Confucius établit une secte, les lettrés, & tous les soi-disant sages la composent : il est regardé comme le plus grand philosophe que l'empire chinois ait produit. Ses ouvrages, quoique pleins d'absurdités, sont adorés ; & lorsqu'un particulier ouvre une école publique, il la dédie à Confucius.

Confucius & ses descendants ont écrit des milliers de sentences qu'on a accommodées aux événements, comme nous avons interprété celles de Nostradamus & du Juif-errant. Aujourd'hui, en France, il n'y a que les bonnes femmes & les enfants qui y croient ; à la Chine, c'est d'après elles qu'on dirige toutes les opérations.

Les Chinois n'entreprennent rien sans avoir consulté les caractères de Confucius, & brûlé devant sa figure une bougie de sandal, de même qu'un morceau de papier doré ; d'autres consultent la tortue ou la fève ; ces trois choses sont regardées comme très essentielles, & font agir les trois quarts des Chinois. Ils passent toute la journée dans l'inquiétude, si l'oracle ne leur a pas annoncé qu'elle sera heureuse.

Leur superstition pour le nombre neuf est extrême ; tout se fait par ce nombre ; on bat neuf fois la tête si l'on aborde un mandarin, & celui-ci fait la même cérémonie en approchant l'empereur. Toutes les tours sont à neuf étages ; elles avaient été construites pour annoncer dans la capitale ce qui se passait jusqu'aux limites du royaume, par le moyen des signaux ; il y en avait de trois lieues en trois lieues ; mais aujourd'hui qu'elles tombent en ruine, elles ne servent que de corps-de-garde.

Les mandarins sont divisés en neuf classes : on punit les parents d'un criminel jusqu'au neuvième degré, & sa famille est déshonorée jusqu'à la neuvième génération.

Les cérémonies puériles qu'ils observent dans les saluts, les visites & les festins, sont autant de lois auxquelles ils ne peuvent déroger ; un Chinois ne recevrait pas son meilleur ami sans avoir ses bottes.

Le salut ordinaire d'égal à égal, consiste à joindre les mains fermées devant la poitrine, ensuite on les remue à plusieurs reprises, en penchant un peu la tête, & prononçant sin, sin ; mais pour une personne à laquelle on doit du respect, on incline profondément le corps en joignant les mains, qu'on élève & qu'on abaisse jusqu'à terre.

Les Chinois ont des femmes autant que leur fortune leur permet d'en avoir : des lois si contraires à la nature ne peuvent qu'influer sur les mœurs, & nuire à la population ; ils sont extrêmement jaloux & renferment leurs femmes ; leur frère même n'a pas la liberté de les voir ; on ne trouve dans les rues que celles des malheureux à qui l'indigence ne permet point d'être polygames, & dont les pieds n'ont pas été resserrés ; car dans l'enfance on met aux filles des souliers de cuivre, pour empêcher les pieds de croître ; la circulation une fois interrompue, les jambes se dessèchent & ne peuvent plus supporter le corps, aussi vont-elles toutes en cannetant comme les oies ; cette coutume, qui dans le principe était l'ouvrage de la politique, est devenue l'effet de l'amour-propre ; on se mutile de la sorte pour annoncer qu'on vit dans la mollesse, & qu'on n'a pas besoin de travailler : c'est par la même raison que les Chinoises laissent croître leurs ongles & ne les coupent jamais.

Les maisons ne sont pas richement meublées ; quelques fauteuils, des tabourets & des tables sur lesquelles on place des vases antiques, en forment les principaux ornements. Mais le plus précieux de tous est la figure du Dieu qu'on élève au-dessus d'une petite chapelle, devant laquelle on fait les prières & les cérémonies journalières.

L'habit chinois est une espèce de chemise de soie de différentes couleurs qui se boutonne par devant ; ils en mettent quelquefois jusqu'à huit les unes sur les autres, & dans les temps froids ils y ajoutent une espèce de mantelet de drap noir. Ils portent de grands caleçons par-dessous, & des bottes de satin quelquefois piquées, dont les semelles sont de papier, & ont plus d'un pouce d'épaisseur. Ils se rasent les cheveux, n'en conservant qu'une seule touffe derrière la tête, pour former une tresse qu'on nomme penesé ; ce n'est qu'aux pères de famille qu'il est permis d'avoir des moustaches, ils les conservent précieusement, & ne cessent d'y passer la main afin de les rendre lisses. Ils ne coupent jamais l'ongle du petit doigt, excepté les ouvriers à qui le travail des mains ne permet pas ce faste. L'habillement des femmes est presque le même que celui des hommes ; la frisure de celles qui sont mariées dans la province de Canton, consiste à ramasser tous les cheveux dans le milieu de la tête pour en faire des espèces de nœuds ornés de fleurs & retenues par des épingles d'or. Les filles les coupent tout autour du front, à deux pouces de leur racine, & ne les relèvent point ; mais ces modes ne sont pas générales, elles varient selon les provinces.

Les mandarins sont distingués par le bouton d'or, de perle ou de corail, qu'ils portent au bonnet suivant leur grade. C'est encore à la ceinture qu'on distingue les états, par la quantité de perles dont elle est surchargée. Les mandarins de la première classe portent sur la poitrine & le dos une pièce d'étoffe carrée, où brillent l'or & l'argent, & sur laquelle les attributs de leur dignité sont brodées ; on les reconnaît à cette marque, de même qu'à la quantité de bourreaux qui les précèdent & portent des banderoles, des parasols, de grands fouets, traînent des chaînes & des bambous ; par cet appareil ils en imposent au peuple, qui tremble à la vue de ce redoutable & nombreux cortège. Les mandarins qui voyagent en bateaux ont des galères, ou plutôt des maisons flottantes, qu'on appelle champans ; elles sont très commodes, & divisées intérieurement en plusieurs chambres. Ils ont pour l'ordinaire des musiciens, & une suite convenable à leur rang. On reconnaît leur grade aux banderoles & aux piques placées en trophée sur le tillac de la galère.

L'idée de la mort ne cesse de tourmenter les Chinois, & les poursuit jusque dans leurs plaisirs. Cependant elle leur paraît moins cruelle, s'ils peuvent acheter un cercueil & placer leur tombeau sur le penchant d'une colline, dans une situation agréable.

Ils dépensent des sommes excessives pour les funérailles, qui se font quelquefois six ans après la mort, avec une magnificence dont rien n'approche. Ils louent des hommes qu'ils habillent de blanc, pour former le deuil & pleurer à la suite du convoi. Pendant plusieurs jours consécutifs on promène le défunt sur la rivière au son de quantité d'instruments ; le bateau qui le porte, & ceux qui l'accompagnent, sont illuminés de manière que les feux diversement colorés, forment des dessins jusqu'au sommet des mâts. Si le tombeau se trouve éloigné de l'endroit où le Chinois est mort, on l'y transporte en grande pompe ; on forme des pendals de distance en distance, pour reposer le corps : ses parents & ses amis lui portent des présents & des vivres, & quand il est dans son dernier asile, on continue toujours à lui porter à manger.

La couleur blanche étant celle du deuil chez les Chinois, & la noire représentant la joie, les Européens pour se prêter à leur usage, portent presque tous une veste de satin noir.

On distingue trois principales sectes dans l'empire, celle des lettrés, qui suit la doctrine de Confucius, celle de Lao-Kium, & celle de Foé, qui est la plus considérable & la plus ancienne ; les dogmes de cette dernière sont les mêmes que ceux de Vichenou, dont la métempsycose est la base.

Les prêtres de Foé s'appellent bonzes ; le nombre en est prodigieux, on en compte plus d'un million dans l'empire ; ils ne vivent que d'aumônes. Semblables aux religieux de tous les pays, ils cachent beaucoup d'orgueil & d'avidité sous l'apparence de l'abnégation & de la modestie. Ils ne sont pas méprisés comme on a voulu nous le faire accroire ; leur chef jouit des plus grands privilèges : quand il se présente chez le vice-roi de la province, il ne rend le salut qu'après avoir été salué par ce seigneur, & s'assied avant lui sans en attendre l'ordre. Lorsque Foé prêcha le dogme de la métempsycose, il ne manqua pas de joindre au précepte, d'aimer les animaux, celui de chérir les moines & de leur faire l'aumône : quoique l'union de ces deux préceptes ne soit pas tout à fait inconséquente, ils ne laissent pas que d'être absurdes & pernicieux l'un & l'autre.

Les bonzes se font raser le penesé, portent une robe grise & ne se marient point : les supérieurs se sont avisés d'un stratagème fort ingénieux, tant pour obvier aux friponneries des membres subalternes, que pour attirer des aumônes plus considérables ; ils obligent les quêteurs à porter un registre, où ceux qui font des charités au couvent les inscrivent & les signent de leur propre main ; politique avantageuse qui force l'amour-propre à devenir libéral.

Les Chinois sont bien faits, lestes & forts dans le badinage ; mais dans une dispute sérieuse, toutes leurs petites supercheries disparaissent, la crainte & la lâcheté l'emportent & les obligent à prendre la fuite. Dès leur bas âge, ils s'étudient à lever des poids de cent & cent cinquante livres, jusqu'à ce qu'ils puissent les élever au-dessus de leur tête, à bras tendu. Sept à huit sacs remplis de terre & pendus au plancher, font encore des champions contre lesquels ils s'exercent à se battre. Ils se mettent dans le milieu de ces différents sacs, les agitent & tâchent d'en éviter les coups ; ils ont une manière de roidir leurs muscles, qu'ils appellent se rendre dur ; & quand ils luttent, ils s'en servent avantageusement contre leur adversaire, parce qu'ils roidissent la partie menacée du coup, & celui qui le donne se fait plus de mal qu'il n'en fait à celui qui le reçoit.

Mais tout cela ne les rend point courageux. Ils sont très mauvais guerriers & seront toujours vaincus par les nations qui voudront les attaquer. Aucune de leurs villes ne pourrait soutenir un siège de trois jours ; tous leurs forts sont à peu près ronds & sans élévation ; les murs n'ont point d'épaisseur, les embrasures sont inégales, ne forment qu'un simple trou fait de manière qu'on ne peut diriger le canon que dans un seul point, & leur artillerie n'est propre qu'à des réjouissances : leurs fusils sont à mèche, & quand ils s'en servent, ils détournent la tête après avoir ajusté le coup.

Lyftching se mit à la tête d'une compagnie de brigands en 1640, détrôna l'Empereur, se fit proclamer à sa place, & fut bientôt maître de tout l'Empire. Oufankouei voulut le venger, leva des troupes, & combattit l'usurpateur. Les Tartares profitèrent de ces troubles ; leur général s'empara de la capitale de la Chine, & mit son neveu Chun-Tchi sur le trône.

Trente mille Barmans détruisirent il y a peu de temps une armée de cent mille Chinois ; enfin tous ceux qui parviendront avec quelques forces à la Chine, s'empareront de cet Empire.

Les Chinois entendent bien le trafic, parce que ce genre de commerce ne demande pas beaucoup de génie. Ils n'ont qu'une seule monnaie de mauvais cuivre, qu'on appelle cache ; elle offre un trou carré dans le milieu, qui sert à l'enfiler : ils ont une autre monnaie idéale qu'on nomme la taële ; elle vaut dix masses, & 7 liv. 10 f. argent de France ; la masse vaut dix condorins, le condorin dix caches, & la cache dix hards. La taële est la base de tous les comptes.

Les Chinois sont fripons, fiers, insolents & lâches ; dix Européens armés seulement d'un bâton, en feraient fuir mille, & s'ils ne nous accordent aucune liberté, c'est parce qu'ils connaissent leur faiblesse. Nous avons paru trop empressés à commercer avec eux, ils n'ont pas manqué de s'en prévaloir ; d'ailleurs la crainte de partir sans cargaison & sans vivres, fait sacrifier jusqu'à l'honneur de sa nation. N'est-il pas honteux pour les Anglais d'avoir été forcés de payer un matelot, afin qu'il reçut le chabouk à la place d'un capitaine de leurs vaisseaux, & cela parce qu'il n'avait pas été possible à ce dernier d'empêcher l'incendie d'un bateau chinois. N'est-il pas encore honteux pour la nation française, qu'un domestique de M. Rot, supercargue de la Compagnie, ait subi trois ans de prison à la place de son maître, qui fut encore obligé de payer quatre mille piastres, pour avoir eu le malheur de tuer involontairement un Chinois à la chasse.

La cupidité seule peut faire supporter aux nations européennes des injures pareilles & les soumettre à la merci d'un peuple aussi méprisable par son caractère que par son ignorance.

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