Kao-tong-kia : Le Pi-pa-ki, ou l'Histoire du luth


Drame chinois, représenté à Péking, en 1404, avec les changements de MAO-TSEU,

et traduit sur le texte original par Antoine BAZIN (1799-1863). Imprimerie royale, Paris, 1841. 276 pages.

 

Préface de Mao-tseu : ... Dès qu’on ouvre un marché quelque part, dans le plus petit des hameaux, si une troupe de comédiens arrive et que les acteurs montent sur la scène pour jouer le Pi-pa-ki, c’est à qui viendra les entendre. Et quand ils se mettent à réciter les scènes de la famine et de la séparation, la scène si pathétique et si attendrissante où Tsaï-yong implore la miséricorde du fils du Ciel dans le palais impérial ; puis celles où Tchao-ou-niang vend sa chevelure pour acheter un cercueil, et ramasse de la terre pour élever un tombeau : alors, parmi tous les spectateurs, propriétaires, matrones du lieu, jeunes pâtres, bûcherons, vieillards vénérables, on n’en voit pas un seul qui n’ait les joues rouges et les oreilles brûlantes. Les larmes coulent des yeux, tous les visages sont consternés ; on n’entend plus que des soupirs, des gémissements, des sanglots, des cris ; et cela dure jusqu’à la fin de la représentation...
Pour moi, je l’avoue, la première fois que je lus le Pi-pa-ki, mon admiration fut si vive que je m’écriai, dans un accès d’enthousiasme : Ce drame est vraiment le livre du septième des Thsaï-tseu !

Dialogue entre l'éditeur et le lettré

  • Le plus capital de tous les défauts du Pi-pa-ki est que le ressentiment y domine. Madame Tsaï a de la haine contre le youen-waï, le youen-waï contre son fils, Tchao-ou-niang contre son époux, Nieou-chi contre son père ; Pe-kiaï (Tsaï-yong) hait sa réputation, ses succès littéraires, son avancement dans les charges, sa nouvelle épouse ; puis il finit par se haïr lui-même. Et cependant l’on s’intéresse tour à tour à madame Tsaï, au youen-waï, à Tchao-ou-niang, à Nieou-chi et à Tsaï-yong : tant il est vrai que le Pi-pa-ki est une œuvre de génie ! >>>

Personnages


TSAÏ, le youen-waï, ancien magistrat. — Madame TSAÏ. — TSAÏ-YONG, fils de Tsaï, le youen-waï, et de madame Tsaï. — TCHAO-OU-NIANG, femme légitime de Tsaï-yong. — Le seigneur TCHANG, ancien magistrat, ami de Tsaï, le youen-waï. — Le seigneur NIEOU, ministre d’État, précepteur de la famille impériale. — NIEOU-CHI, fille du seigneur Nieou. — SI-TCHUN, suivante de Nieou-chi. — Le youen-yong et LI-WANG, domestiques du seigneur Nieou. — Une vieille gouvernante. — Jeunes bacheliers. Domestiques. Valets de bibliothèque. Une entremetteuse du gouvernement. Deux entremetteuses libres. Un examinateur en chef, président du concours. Plusieurs huissiers. Un eunuque du palais, exerçant les fonctions de premier chambellan de l’empereur. Deux porte-enseigne. Le mandarin du district de Tchin-lieou. Le greffier du mandarin. Le commissaire des vivres. Employés du grenier public. Sergents du mandarin. Un aveugle. Un sourd. Un voleur d’enfants. Un génie. Un singe. Un tigre. OU-KIAÏ, supérieur du monastère d’Amida-Bouddha. Un bonze officiant. Un bonze assistant. Deux fous. Le directeur du théâtre. Une troupe de comédiens.

 

Personnages muets: Des bacheliers, au nombre de cinq cents. Des êtres surnaturels. Milice infernale.

  • Le Lettré : il y a des longueurs dans le Pi-pa-ki...
  • L’éditeur, avec vivacité : Des longueurs ! y songez-vous ? Parce que  le Si-siang-ki n’a que seize actes, on le trouve trop court et l’on voudrait y ajouter des scènes ; parce que le Pi-pa-ki a quarante-deux tableaux, on le trouve trop long et l’on voudrait en retrancher plusieurs. Mais tout critique exercé sait très bien qu’il n’est pas plus nécessaire de faire des additions au Si-siang-ki que des coupures au Pi-pa-ki. Si parce qu’un canard a les jambes trop courtes, on voulait les allonger, on le mutilerait ; et si, parce qu’une cigogne a le cou trop long, on voulait le raccourcir, on la tuerait. Qu’importe qu’un ouvrage soit long ou court ? le mérite n’est pas là. >>>

Argument

Messieurs, les comédiens de l’empereur vont représenter devant vous le drame intitulé : Pi-pa-ki (l’histoire du luth). Écoutez l’argument.

Tchao est une jeune femme d’une beauté remarquable ; Tsaï-yong un bachelier accompli. Il y avait à peine deux mois qu’ils s’étaient unis par des nœuds légitimes, quand l’empereur convoque les lettrés de toutes les provinces de l’empire, et annonce l’ouverture du concours. Tsaï-yong, cédant aux instances de son père, part pour la capitale, obtient la palme académique, et se place tout d’un coup au premier rang des docteurs. Il contracte alors un nouveau mariage ; il épouse Nieou-chi ; mais, élevé par ses succès au comble de la gloire, des grandeurs et de la fortune, il ne peut plus renoncer à la magistrature.

Pendant ce temps, la famine exerce ses ravages dans son pays natal ; son père et sa mère meurent l’un après l’autre. Quel sujet d’affliction pour ce jeune homme ! Tchao, la jeune femme, abreuvée de chagrins, s’acquitte de tous les devoirs imposés par les rites. Elle coupe sa chevelure et la vend pour faire des funérailles aux parents de son époux ; elle ramasse de la terre dans le pan de sa tunique de chanvre et leur élève un tombeau. Puis, prenant son luth, elle dirige ses pas vers la capitale. On la voit, sur les routes, qui exalte et chante les vertus domestiques.

La reconnaissance de Tchao et de Tsaï-yong a lieu dans une bibliothèque. Cette reconnaissance est suivie de pleurs, de gémissements et de regrets amers.

Le jeune homme, au fond, avait de la piété filiale ; Nieou-chi de la sagesse et de la modestie. Enfin, Tsaï-yong, accompagné de ses deux femmes, retourne dans son pays natal et accomplit les cérémonies funèbres.

(Aux acteurs)
Messieurs, je ne veux pas que cette représentation dure trop longtemps ; tâchez de finir aujourd’hui ; mais surtout ne retranchez rien.

  • Le Lettré : La scène la plus pathétique, à mon avis, est la dix-neuvième. Le monologue de Tchao-ou-niang est un chef-d’œuvre de style. Comme sa piété filiale est touchante ! Quelle profonde sensibilité ! Dans ce magnifique passage, chaque mot est une larme, et chaque larme est une perle. >>>

Tchao-ou-niang : Je songe à une chose...

Je songe à une chose. — Avant mon mariage j’ai appris le dessin, la peinture ; je sais encore appliquer les couleurs. Il faut que je fasse, de mémoire, les portraits de mon beau-père et de ma belle-mère, et que je reproduise fidèlement leurs traits. — Quand j’aurai achevé mon tableau, je me mettrai en route. — Il me semblera que mes parents sont toujours assis à mes côtés.

(Elle peint et chante)
J’aurais voulu voir, durant mon sommeil, les parents de mon époux ; mais, dans mon songe, au lieu de deux personnes, c’est une légion tout entière d’êtres surnaturels qui m’est apparue, et qui, par commisération sans doute, a achevé mon ouvrage.

Éloignons de nous cette idée ; car si la tristesse revient dans mon cœur, je n’achèverai pas ma peinture,

Oh ! je n’ai pas commencé, et voilà que mes larmes coulent en abondance.

Je ne pourrai jamais peindre le grand chagrin qu’ils ressentaient au fond du cœur ; je ne pourrai jamais peindre ces cruelles angoisses de la famine, ce besoin extraordinaire de manger ; puis cette douloureuse perplexité dans laquelle je les trouvais toutes les fois que je rentrais à la maison ; je ne pourrai jamais peindre leurs prunelles enflammées, leurs regards menaçants, et ces démêlés si pénibles qu’ils avaient ensemble, dans le temps qu’ils attendaient tous les deux le retour de leur fils ; mais je représenterai avec fidélité leurs cheveux épars et les mauvais haillons, tout dégoûtants de poussière, dont ils étaient vêtus.

Autrement je n’aurai pas fait les portraits du beau-père et de la belle-mère de Tchao-ou-niang.

(Elle se remet à peindre)

Leurs jambes paraissaient enflées, et leurs corps ! La maigreur en avait rendu la peau transparente.

(Elle s’arrête tout à coup et soupire) Mais si je les peins tels qu’ils étaient, mon tableau offrira les représentations de deux fantômes, et, au seul aspect de ces fantômes, les sensations les plus amères et les pensées les plus affligeantes reviendront assiéger mon âme.

Alternative fatale !

Je ne veux pourtant pas les représenter avec la joie sur le visage et le sourire sur les lèvres.

Et cependant j’ai vu le temps où leurs traits reproduisaient l’image de l’allégresse, du calme intérieur et de la sécurité.

Oui ; c’était à l’époque de mon mariage. Ce bonheur a duré deux mois ; tout le reste n’a été qu’une longue infortune.

Et encore, ces beaux jours que le chagrin n’a pas troublés, c’est à peine si je m’en souviens ; mais j’ai toujours devant les yeux ces deux figures pâles et livides, ces os secs et décharnés.

(Elle regarde son tableau) Les voilà véritablement tels qu’ils étaient pendant ces trois dernières années !

Si mon époux arrête un jour ses regards sur ces deux figures, il ne reconnaîtra pas les traits de son père et de sa mère. Qu’importe qu’il ne reconnaisse pas le père et la mère de Tsaï-pé-kiaï, il faut qu’il apprenne à connaître le beau-père et la belle-mère de Tchao-ou-niang.

  • L’éditeur : Le dix-neuvième tableau n’approche pas du vingt-troisième.
  • Le Lettré : Lisez-le, lisez-le.
  • L’éditeur : Volontiers. >>>

Je viens de rencontrer une religieuse...


LE DOMESTIQUE : Madame, je viens de rencontrer, sur le seuil de la porte, une religieuse qui demande l’aumône. Voulez-vous la recevoir ?

NIEOU-CHI : Faites-la entrer.

LE DOMESTIQUE
, sur le seuil de la porte, à Tchao-ou-niang : Ma maîtresse vous permet d’entrer.

TCHAO-OU-NIANG
, apercevant Nieou-chi : Madame, la pauvre religieuse que vous voyez incline sa tête devant vous.

NIEOU-CHI : Ma sœur, de quel pays êtes-vous, et que venez-vous faire dans la capitale ?

TCHAO-OU-NIANG : Je suis originaire d’un pays éloigné ; je viens dans la capitale pour demander l’aumône.

NIEOU-CHI : Pour demander l’aumône !... Mais avez-vous quelque talent ? Voyons, que savez-vous faire ?

TCHAO-OU-NIANG : Madame, sans y mettre de l’ostentation, je vous répondrai que je connais l’écriture, le dessin, les échecs, et que je touche du luth ; je sais coudre, travailler à l’aiguille ; au besoin, je pourrais faire la cuisine... Enfin, je sais un peu de tout...

NIEOU-CHI : Oh, oh ! ma sœur, puisque vous avez tant de talents, il doit vous être pénible de demander l’aumône dans les rues. Voulez-vous demeurer dans mon hôtel ? J’ai besoin d’une servante. Vous trouverez ici, avec le calme et le bonheur, du thé et du riz en abondance.

TCHAO-OU-NIANG : Si vous me preniez à votre service, ma reconnaissance n’aurait pas de bornes.

NIEOU-CHI : J’ai une autre question à vous faire. Dites-moi, à quel âge avez-vous embrassé la profession religieuse ? Est-ce dès vos plus jeunes années ?

TCHAO-OU-NIANG : Madame, je ne veux pas vous tromper ; il y avait déjà longtemps que j’étais mariée, quand j’ai pris le costume des religieuses vouées au culte du dieu Fô.

NIEOU-CHI :
(A part.) Ah ! j’en sais un peu trop maintenant. (Au domestique.) Youen-kong, puisque cette religieuse a un mari, elle ne peut pas rester dans notre hôtel. Donnez-lui des aliments et priez-la d’aller demander l’aumône ailleurs.

TCHAO-OU-NIANG :
(A part.) Je me suis un peu trop avancée. (Haut.) Madame, s’il faut vous dire, toute la vérité, ce n’est pas pour recueillir des aumônes que je suis venue dans cette capitale, mais pour chercher mon époux.

NIEOU-CHI : Alors je vous adresserai une autre question ; comment s’appelle votre époux ?

TCHAO-OU-NIANG,
avec embarras : (A part.) Si je lui dis son véritable nom, elle va peut-être se livrer à la colère ; tant pis ; lâchons ces trois mots : Tsaï-pé-kiaï, pour voir l’aspect de sa physionomie. (Haut.) Son nom de famille est Tsaï, son surnom Pé-kiaï. On dit partout qu’il demeure dans l’hôtel du ministre d’État Nieou. Je pense, madame, que vous le connaissez.

NIEOU-CHI,
sans se troubler : Pas du tout. (Tchao-ou-niang est stupéfaite.)
(Au domestique.) : Youen-kong, informez-vous donc, dans les pavillons de l’hôtel, s’il y a ici un homme du nom de Tsaï-pé-kiaï.

LE DOMESTIQUE : Je puis vous certifier, madame, que cet homme-là ne demeure pas dans l’hôtel.

NIEOU-CHI : Ma bonne religieuse, votre mari ne demeure pas ici. Allez le chercher ailleurs, allez.

TCHAO-OU-NIANG : Cependant tout le monde dit qu’il a son domicile dans l’hôtel du ministre d’État Nieou. Il est peut-être mort !
(Elle pleure.) O mon époux, si vous avez quitté la vie, où trouverai-je un protecteur dans le monde ? Qui sera touché des maux de votre servante ?

NIEOU-CHI : Pauvre femme, je vous plains ; mais ne vous affligez pas trop. Restez avec nous. Je vais ordonner au domestique de prendre des informations dans le quartier. On va se mettre à la recherche de votre époux.

TCHAO-OU-NIANG : Ah, madame, comment pourrais-je vous témoigner ma reconnaissance ?

NIEOU-CHI : Mais si vous restez avec nous, je dois vous prévenir d’une chose, c’est que vous ne pouvez pas garder votre costume. Il faut absolument changer d’habits.

TCHAO-OU-NIANG : Je n’oserai jamais quitter mon costume.

NIEOU-CHI : Et la raison ?

TCHAO-OU-NIANG : Parce que je dois porter le deuil pendant douze ans.

NIEOU-CHI : Pendant douze ans ! y pensez-vous ? mais le plus long deuil, le deuil d’un père, ne dure que trois années ; pourquoi voulez-vous porter le deuil pendant douze ans ?

TCHAO-OU-NIANG : Mon beau-père est mort ; il faut que je porte le deuil de mon beau-père pendant trois ans. Ma belle-mère est morte ; il faut que je porte le deuil de ma belle-mère pendant trois ans. Voilà déjà six années. Puis, comme mon époux (ô fatale destinée !) n’est point revenu dans son pays natal, et, vraisemblablement, ne sait pas que son père et sa mère ont cessé de vivre, il faut en outre que je porte le deuil pendant six ans pour mon époux.

NIEOU-CHI : Ah, ma sœur, que votre piété filiale est exemplaire ! Quoi qu’il en soit, mon père a la plus grande aversion pour les femmes qui portent votre costume. Il faut changer d’habits.
(Au domestique.) Youen kong, dites à Si-tchun d’apporter ici des robes et une toilette de femme.

LE DOMESTIQUE : J’obéis.
(Il sort.)

NIEOU-CHI : Ma sœur, asseyez-vous en attendant.

SI-TCHUN : Madame, j’apporte des robes et une toilette.

NIEOU-CHI, ouvrant la toilette : Très bien.
(A Tchao-ou-niang.) Ma sœur, approchez-vous du miroir. — Voilà un peigne. — Vous trouverez ici du fard pour les lèvres et les joues.

TCHAO-OU-NIANG : Depuis que mon époux est parti pour la capitale, je n’ai point vu ma figure.
(Elle se regarde dans le miroir.) Ciel, quelle pâleur ! comme mes traits ont changé ! Est-il possible que je sois devenue maigre à ce point ? Je me suis trop négligée ; je ne songeais qu’au phénix solitaire, et le chagrin a terni l’incarnat de mes joues.

NIEOU-CHI : Ma sœur, si vous n’arrangez pas vos cheveux, changez au moins de vêtements.

TCHAO-OU-NIANG, regardant les robes : Je me souviens qu’à l’époque de mon mariage j’avais aussi des robes et des étoffes de soie, des fleurs d’or, des plumes d’alcyon. Devais-je m’attendre qu’après le départ de mon époux il ne me resterait pas une tunique de toile, une petite aiguille de tête, en bois d’épine, pour attacher mes cheveux ?

NIEOU-CHI : Ah, ma sœur, vous rejetez ces robes ; mais vous porterez une aiguille de tête, n’est-ce pas ?

TCHAO-OU-NIANG, regardant les aiguilles : Cette aiguille d’or, surmontée de deux têtes de phénix, si je la porte, ne serai-je pas accablée de honte, moi qui suis séparée de mon époux ?

NIEOU-CHI : A défaut d’aiguilles de tête, vous pourriez orner vos cheveux de quelques fleurs. — Tenez.
(Elle prend des fleurs.) Faites un bouquet ; choisissez ; séparez les fleurs de bon augure d’avec celles qui sont d’un mauvais présage.

TCHAO-OU-NIANG : Moi, orner de fleurs les tresses de mes cheveux, porter une pivoine  ! Oh, c’est alors que le ressentiment et la haine me poursuivraient, comme cette femme qui demeure dans le palais de la lune.

NIEOU-CHI : Hélas !
(A part.) La tristesse est dans son cœur, le chagrin sur sa figure ; comment pourrait-elle déguiser la vérité ! (Haut.) — Vous avez perdu votre beau-père, votre belle-mère et vous pleurez. Ah ! ma sœur, mon beau-père et ma belle-mère existent encore, et, jusqu’à présent, je n’ai pas pu leur offrir une tasse de thé. Comparez votre sort au mien ; vous avez rempli votre tâche, vous, et vous ne craignez pas comme moi la censure, la calomnie et les sarcasmes. — Mais, dites-moi, quel événement fatal a précipité dans la tombe les parents de votre époux ?

TCHAO-OU-NIANG : La famine. La famine a ravagé notre pays. Mon époux ne revenait point de la capitale, et, privée de secours, j’ai mangé, dans le secret de la maison, des écorces d’arbre et de la balle de riz. Après la mort de mon beau-père et de ma belle-mère, j’ai vendu ma chevelure pour acheter des cercueils. Seule, au milieu des sépultures, j’ai ramassé de la terre dans le pan de ma tunique de chanvre, et je leur ai élevé un tombeau.

NIEOU-CHI : Voilà une religieuse qui se targue de vertu qu’elle n’a pas.

TCHAO-OU-NIANG : Ah ! madame, je ne me targue point de mes mérites.
(Elle montre ses mains.) Voyez mes doigts meurtris ; des taches de sang teignent encore mes vêtements. (Nieou-chi verse des larmes)

TCHAO-OU-NIANG, continuant : Hélas ! Madame, pourquoi versez-vous des larmes ?

NIEOU-CHI : Ma sœur, c’est qu’il y a longtemps aussi que mon époux a quitté son père et sa mère.

TCHAO-OU-NIANG : Et qui donc l’a empêché de retourner dans son pays natal ?

NIEOU-CHI : Mon père ; c’est mon père qui l’a retenu ; car il voulait renoncer à la magistrature.

TCHAO-OU-NIANG : A-t-il une autre femme dans la maison paternelle ?

NIEOU-CHI : Il y a une autre femme, mais je crains qu’elle ne vous ressemble pas. Aurait-elle servi, comme vous, son beau-père et sa belle-mère avec autant de constance et de fidélité ?

TCHAO-OU-NIANG : Où sont maintenant les parents de votre époux ?

NIEOU-CHI : Ils habitent les confins du ciel.

TCHAO-OU-NIANG : Madame, pourquoi n’a-t-il pas chargé un exprès de les amener à la capitale ?

NIEOU-CHI : Le messager est parti ; je présume qu’ils sont maintenant sur les routes qui conduisent à Tchang-ngan ; hélas ! j’appréhende des malheurs.

TCHAO-OU-NIANG : A peine ai-je entendu ces paroles, qu’un trouble subit vient agiter mes esprits. —
(A part.) Je crois à la sincérité de ses réponses ; je veux cependant mettre son cœur à l’épreuve. (Haut.) Mais s’il a une autre femme, et qu’elle accompagne son beau-père et sa belle-mère, n’est-il pas à craindre que vous ne viviez pas toutes les deux en bonne intelligence ?

NIEOU-CHI : Ah ! ma sœur, si elle vous ressemblait, mon plus vif désir serait qu’elle habitât avec moi. J’aurais pour elle des égards et de la condescendance ; tous les matins je balayerais sa chambre par déférence, par humilité. Ce qui m’afflige aujourd’hui, c’est de savoir que les parents de mon époux voyagent péniblement sur les routes. — Je les cherche des yeux ; je crains de perdre la vue à force de regarder dans le lointain.

TCHAO-OU-NIANG :
(A part.) Son esprit est le jouet de l’illusion et de l’erreur. On dirait qu’elle assiste à une représentation  et qu’elle voit entrer sur la scène des personnages de théâtre. — C’est en vain qu’elle interrogerait les sorts. — (Haut.) Cette femme dont vous parlez, voulez-vous la connaître ?

NIEOU-CHI, avec émotion : Où est-elle ?

TCHAO-OU-NIANG : Devant vos yeux. Je vous jure, madame, que votre servante est l’épouse du Tchoang-youen.



  • Le Lettré : Je suis maintenant de votre opinion. Cette scène est la plus belle du Pi-pa-ki. Un tableau comme celui que vous venez de lire vaut mieux qu’un chapitre tout entier du Li-sao-tsi : oui, celui qui lit le Pi-pa-ki de Kao-tong-kia, et ne verse pas de larmes, est un homme qui n’a jamais aimé son père ni sa mère.

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