Kiu-youen [Qu Yuan] (343 — 277 av. J.-C.)

Li-sao

Poème traduit [et présenté en parallèle sur ce site] par

  • le marquis Léon d'Hervey-Saint-Denys (1822-1892), accompagné d'un commentaire perpétuel et publié avec le texte original. Maisonneuve, Paris, 1870.
  • Sung Nien-Hsu (1902-19 ?), in Anthologie de la littérature chinoise des origines à nos jours. Delagrave, Paris, 1932.

*

  • Hervey Saint-Denys : "La composition du Li-sao prend date à la première année du troisième siècle avant notre ère, sous le règne du dernier empereur de la dynastie des Tcheou, alors que la Chine, déchirée par les sanglantes rivalités des grands feudataires de l'empire, s'épuisait dans une guerre intestine sans trêve."
  • Sse-ma thsien : "Kiu-youen, qui s'appelait également Ping, était de la famille royale de Tsou. Il fut conseiller du roi Hoaï-wang. Docte, prudent, habile à gouverner dans les temps difficiles, il maniait élégamment le pinceau. Dirigeant les affaires du royaume, à l'intérieur, et réglant les relations de l'extérieur avec les princes voisins, soit comme envoyé, soit comme ministre, il posséda toute la confiance de son souverain. Cette grande faveur excita contre lui l'envie des hauts fonctionnaires ses collègues, qui songèrent aux moyens de le renverser."
  • Sung Nien-Hsu : "Dans le Li sao, le plus long et le plus célèbre de ces poèmes, K’iu P’ing retrace tour à tour sa généalogie, sa vie passée, sa tristesse et son désespoir de ne pouvoir appliquer ses talents aux affaires publiques et raconte son voyage imaginaire au ciel. K’iu P’ing est vénéré même aujourd’hui par nos poètes. Il est incontestablement notre poète national."

Hervey Saint-Denys : quelques mots - Le Li-sao
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Hervey Saint-Denys : quelques mots

L'auteur du Li-sao, Kiu-ping-youen, ou simplement Kiu-youen, était à la fois le ministre et le parent d'un roi de Tsou, dont les États comprenaient à peu près le territoire qui forme maintenant la province du Hou-kouang. Ce roi de Tsou, appelé Hoaï-wang, avait pour voisins les rois de Tsin, de Ou, de Oueï et de Tsi, avec lesquels il s'était engagé dans une politique dangereuse, qui ne pouvait manquer de lui attirer de grands désastres. Kiu-youen faisait de sages remontrances, mais Hoaï-wang ne l'écoutait pas. Ce prince finit par tomber dans une embuscade que le roi de Tsin lui avait dressée ; il fut fait prisonnier, et son fils, nommé régent du royaume, ne tarda pas à congédier un ministre contre lequel tous les courtisans s'étaient ligués. Plein de douleur et d'indignation, Kiu-youen écrivit alors son poème du Li-sao dont le nom signifie à peu près lamentations, chants de tristesse ; puis, il alla se précipiter dans le fleuve Mi-lo, l'un des affluents du grand Kiang, le cinquième jour de la cinquième lune, en serrant une grosse pierre entre ses bras.

Sa mort fut un deuil public. Les calamités qui fondirent sur le royaume et qui confirmèrent ainsi les prédictions de Kiu-youen firent vénérer sa mémoire. Quelques bateliers du fleuve Mi-lo offrirent un premier sacrifice à ses mânes ; l'exemple fut imité, se généralisa, et telle est la vitalité des traditions dans le pays où cet usage s'établissait 298 ans avant l'ère chrétienne, que, de nos jours encore, chaque fois que revient l'anniversaire d'un événement si douloureux, de nombreux bateaux pavoisés en forme de dragons sillonnent le fleuve à l'endroit qu'on suppose en avoir été le théâtre, abandonnant aux flots le riz des sacrifices, et perpétuant le culte d'un poète devenu presque un demi-dieu.

Kiu-youen, dit l'ouvrage intitulé Fang-tchi, avait une taille élevée, un corps frêle mais de proportions élégantes, et une fort belle barbe. Trois fois par jour, il plongeait dans l'eau la houppe de son bonnet, ce qui montre combien la pureté lui était chère. Sa sœur Niu-siu, dont il est fait mention dans le Li-sao, accourut près de lui pour le consoler dès qu'elle apprit sa disgrâce. Le lieu où l'on rapporte qu'ils se rencontrèrent reçut le nom de Meï-koueï « le retour de la sœur cadette », qu'il a toujours gardé depuis. Près de là, se trouvent encore des ruines religieusement conservées qui passent pour être celles de la maison qu'habitait le poète, et dans ces ruines un petit temple consacré à Niu-siu, avec un autel formé d'un gros bloc de grès, sur lequel on assure qu'elle avait coutume de battre son linge après l'avoir lavé.

En même temps que le peuple illettré décernait ces honneurs séculaires au ministre victime de son zèle pour la chose publique, l'ouvrage qui renfermait les plaintes de Kiu-youen n'obtenait pas une moindre célébrité. Recueilli et publié tout d'abord par un historien de l'empire, dès le premier siècle avant J.-C., le Li-sao n'a cessé d'être réédité, annoté, commenté et vanté comme une œuvre magistrale par toutes les générations de lettrés qui se sont succédé dans l'empire chinois. L'empereur Wou-ti, des Han, ordonne à Hoaï-nan de le commenter. Le fameux critique Tchou-hi lui élève un monument, sous les Soung, et le déclare digne de figurer parmi les livres canoniques. L'imprimerie impériale en donne des éditions magnifiques sous les Ming et sous les Thsin actuellement régnants. Un commentaire cite quatre-vingt-quatre personnages notables qui se sont faits, à diverses époques, les apologistes du Li-sao. Enfin, il n'est, aujourd'hui même, aucune bibliothèque classique, à la Chine, qui ne soit tenue de renfermer cet ouvrage fameux.

L'auteur du Li-sao, Kiu-ping-youen, ou simplement Kiu-youen, était à la fois le ministre et le parent d'un roi de Tsou, dont les États comprenaient à peu près le territoire qui forme maintenant la province du Hou-kouang. Ce roi de Tsou, appelé Hoaï-wang, avait pour voisins les rois de Tsin, de Ou, de Oueï et de Tsi, avec lesquels il s'était engagé dans une politique dangereuse, qui ne pouvait manquer de lui attirer de grands désastres. Kiu-youen faisait de sages p.XII remontrances, mais Hoaï-wang ne l'écoutait pas. Ce prince finit par tomber dans une embuscade que le roi de Tsin lui avait dressée ; il fut fait prisonnier, et son fils, nommé régent du royaume, ne tarda pas à congédier un ministre contre lequel tous les courtisans s'étaient ligués. Plein de douleur et d'indignation, Kiu-youen écrivit alors son poème du Li-sao dont le nom signifie à peu près lamentations, chants de tristesse ; puis, il alla se précipiter dans le fleuve Mi-lo, l'un des affluents du grand Kiang, le cinquième jour de la cinquième lune, en serrant une grosse pierre entre ses bras.

Sa mort fut un deuil public. Les calamités qui fondirent sur le royaume et qui confirmèrent ainsi les prédictions de Kiu-youen firent vénérer sa mémoire. Quelques bateliers du fleuve Mi-lo offrirent un premier sacrifice à ses mânes ; l'exemple fut imité, se généralisa, et telle est la vitalité des traditions dans le pays où cet usage s'établissait 298 ans avant l'ère chrétienne, que, de nos jours encore, chaque fois que revient l'anniversaire d'un événement si douloureux, de nombreux bateaux pavoisés en forme de dragons sillonnent le fleuve à l'endroit qu'on suppose en avoir été le théâtre, abandonnant aux flots le riz des sacrifices, et perpétuant le culte d'un poète devenu presque un demi-dieu.

Kiu-youen, dit l'ouvrage intitulé Fang-tchi, avait une taille élevée, un corps frêle mais de proportions élégantes, et une fort belle barbe. Trois fois par jour, il plongeait dans l'eau la houppe de son bonnet, ce qui montre combien la pureté lui était chère. Sa sœur Niu-siu, dont il est fait mention dans le Li-sao, accourut près de lui pour le consoler dès qu'elle apprit sa disgrâce. Le lieu où l'on rapporte qu'ils se rencontrèrent reçut le nom de Meï-koueï « le retour de la sœur cadette », qu'il a toujours gardé depuis. Près de là, se trouvent encore des ruines religieusement conservées qui passent pour être celles de la maison qu'habitait le poète, et dans ces ruines un petit temple consacré à Niu-siu, avec un autel formé d'un gros bloc de grès, sur lequel on assure qu'elle avait coutume de battre son linge après l'avoir lavé.

En même temps que le peuple illettré décernait ces honneurs séculaires au ministre victime de son zèle pour la chose publique, l'ouvrage qui renfermait les plaintes de Kiu-youen n'obtenait pas une moindre célébrité. Recueilli et publié tout d'abord par un historien de l'empire, dès le premier siècle avant J.-C., le Li-sao n'a cessé d'être réédité, annoté, commenté et vanté comme une œuvre magistrale par toutes les générations de lettrés qui se sont succédé dans l'empire chinois. L'empereur Wou-ti, des Han, ordonne à Hoaï-nan de le commenter. Le fameux critique Tchou-hi lui élève un monument, sous les Soung, et le déclare digne de figurer parmi les livres canoniques. L'imprimerie impériale en donne des éditions magnifiques sous les Ming et sous les Thsin actuellement régnants. Un commentaire cite quatre-vingt-quatre personnages notables qui se sont faits, à diverses époques, les apologistes du Li-sao. Enfin, il n'est, aujourd'hui même, aucune bibliothèque classique, à la Chine, qui ne soit tenue de renfermer cet ouvrage fameux.

*

Le Li-sao


Traduction de Léon d'Hervey-Saint-Denys

I
Ti kao-yang est mon ancêtre ;
Mon noble père s'appelait Pe-yong ;
Le Che-ti étant précisément au premier des angles,
Au temps appelé keng-yn, je descendis (en ce monde).
II
Mon père, prenant en considération l'instant de ma naissance,
Dès le principe, me donna un beau nom ;
Me nommant, il m'appela Tching-tse (rectitude parfaite),
Et me donnant aussi un surnom, il m'appela Ling-kun (juste par excellence).
III
Au suprême degré j'avais donc en moi cette perfection (innée) ;
Je l'augmentai encore en cultivant ma capacité naturelle.
Je réunis la plante li des rivières à l'herbe tchi des vallées profondes ;
Je nouai le lan de l'automne pour m'en faire une ceinture.
IV
Actif comme le torrent qui semble courir incessamment vers un but sans jamais l'atteindre,
J'ai toujours craint que les années ne me fissent défaut ;
Le matin, je cueillais le mou-lan de la montagne Pi.
Le soir, je recueillais le so-mou des îlots.
V
Les jours et les mois ne durent pas longtemps ;
Les printemps et les automnes se succèdent tour à tour.
Je considère la chute des feuilles, des arbres, et des plantes,
Et je redoute aussi qu'une belle personne n'arrive peu à peu à son déclin.
VI
(Pourquoi) ne pas profiter de l'âge de la force pour sortir d'un mauvais terrain ?
Pourquoi ne pas changer immédiatement cette règle de conduite,
Monter sur un bon cheval qui vous emporte à toute vitesse,
Et venir sur ma route, qui est le chemin des anciens rois ?
VII
(Si) les trois princes de l'antiquité atteignirent la perfection par excellence,
C'est que tous les parfums furent avec eux ;
Ils réunirent le poivrier (du pays) de Chen à l'arbre kiun et au cannellier.
Comment se seraient-ils contentés de recueillir seulement le hoey et le tchi ?
VIII
(D'où vinrent) l'éclat et la grandeur de Yao et de Chun ?
De ce que, suivant la voie (de la vertu), ils trouvèrent le (bon) chemin.
Pourquoi la robe sans ceinture de Kie et de Tcheou ?
Parce qu'engagés dans la mauvaise route, leurs pas n'étaient pas assurés.
IX
En contemplant la joie inconsidérée de ces (vulgaires) compagnons,
Qui s'avancent dans un sentier étroit et obscur, sur une pente dangereuse,
Est-ce donc pour ma propre personne que je redoute des malheurs !
Ce que je crains, c'est la destruction du char qui porte les mérites du prince.
X
Comme je courais avec empressement, tantôt précédant (le char) et tantôt marchant derrière lui,
Cherchant à faire suivre la route que les anciens rois ont tracée,
Le prince ne comprenait pas mon sentiment intérieur,
Et, au contraire, prêtant l'oreille aux calomniateurs, il suffoquait de colère.
XI
Je savais bien que la grande sincérité entraîne la disgrâce ;
Je m'abstenais (de parler), et pourtant je ne pouvais me contenir.
Du doigt j'indiquais les neuf ciels, j'en appelais à leur justice,
(En témoignage) de ce que la divine ordonnatrice était l'unique pensée qui m'occupait.
XI bis
Un soir, à l'heure des derniers rayons du soleil, je crus être arrivé en temps opportun ;
Elle vint sur la route, mais elle prit ensuite un autre chemin.
XII
Elle m'avait d'abord engagé sa parole ;
Plus tard, elle en eut du regret, se retira et changea d'idée.
Pour moi, ce ne fut pas cet abandon qui me remplit de tristesse ;
Ce qui causa ma grande douleur, ce fut de voir que la divine ordonnatrice changeait ainsi de sentiment.
XIII
De lan j'avais planté neuf youen (neuf grandes mesures de terre) ;
De hoey j'avais ensemencé aussi cent meou.
J'avais couvert encore les fossés et les lisières de mes champs de lieou-y et de kie-tche,
Entremêlant de même le tou-heng avec le tchi dont le parfum se répand au loin.
XIV
J'espérais que toutes ces plantations deviendraient hautes et épaisses.
J'espérais les récolter quand le temps en serait venu.
Si (je les vois aujourd'hui) fanées et détruites, est-ce là ce qui me donne
(Non) ce qui cause ma douleur, c'est (de voir) l'abandon dans lequel gisent tous les parfums.
XV
Les nombreux (courtisans du prince) n'ont d'ambition que pour satisfaire leur avarice et leur gloutonnerie.
Repus, ils ne se lassent ni de poursuivre ni de solliciter.
Jugeant intérieurement de chacun par eux-mêmes, pesant les autres hommes à leur propre poids,
Tous ont le cœur gonflé d'envie et de concupiscence.
XVI
Ils se sont réunis tout à coup pour me chasser et me poursuivre comme une bête sauvage ;
Ce n'est point là ce dont mon cœur est attristé ;
Mais la vieillesse peu à peu menace de m'atteindre,
Et je crains de ne pouvoir illustrer mon nom pour la postérité.
XVII
Le matin, je bois la rosée suspendue aux feuilles de l'arbre lan ;
Le soir, je me nourris des feuilles tombées de la chrysanthème d'automne.
Quand j'ai le sentiment d'être pur et sincère, de savoir choisir (le bien) et gouverner (mon cœur),
M'affligerais-je, parce que la pâleur de la faim s'étend sur mon visage amaigri !
XVIII
Je prends des racines d'arbre pour nouer le tchi.
Je fais des guirlandes avec les fleurs tombées du pi-li.
Je mêle le kiun et le kouey ; j'y joins le lan et je les tords ensemble.
Je fais aussi avec le hou-ching de belles cordes d'une grande longueur.
XIX
Hélas ! moi qui m'efforce de pratiquer la doctrine des anciens sages,
Je ne saurais me conformer aux coutumes de ce siècle !
Mais si je ne puis marcher d'accord avec les hommes de mon temps,
Je suivrai du moins l'exemple que nous a laissé Pong-hien.
XX
Je n'ai cessé de soupirer et de laisser couler mes larmes,
Gémissant sur tous ceux qui sont nés (mes contemporains) et qui sont destinés à souffrir tant de misères.
En vain je me suis perfectionné ; (en vain) j'ai su me dompter et me conduire.
Le matin je disais des paroles sincères, et le soir j'étais un banni.
XXI
Je fus congédié avec une ceinture de hoey,
A laquelle on avait ajouté du tchi ;
Mais ce que mon cœur estime bon,
Dussé-je subir neuf fois la mort, je ne regretterais jamais (de l'avoir reçu).
XXII
Je gémis de ce que la divine ordonnatrice est comme une eau troublée par la violence du vent,
A ce point qu'elle ne connaît plus le cœur de son peuple.
Des hommes sans valeur se sont montrés envieux de mon mérite ;
De vulgaires chansons et de méchants propos m'ont représenté comme un débauché.
XXIII
Quel est le comble de l'art et du talent dans le siècle où nous sommes ?
Tourner le dos au compas et à l'équerre, et ne rien faire de régulier.
Ne pas regarder le tracé en ligne droite pour suivre librement la ligne courbe ;
S'entendre pour employer des moyens ineptes et pour les faire adopter comme une loi.
XXIV
Dévoré de chagrin, en proie aux plus cruelles inquiétudes, j'erre sans but et sans repos.
En ce temps, qui est pour moi celui de la solitude et de l'abandon, ma lassitude est extrême.
Mieux vaut chercher la mort et l'oubli dans un torrent qui m'emporte ;
Il est au-dessus de mes forces d'endurer plus longtemps une telle situation.
XXV
Les oiseaux fiers et courageux ne se réunissent pas en troupe.
Depuis les siècles les plus reculés, il en a toujours été ainsi.
Le rond et l'anguleux peuvent-ils s'adapter l'un à l'autre ?
Ceux qui suivent des voies différentes sauraient-ils vivre en bon accord ?
XXVI
Mon cœur se soumet, ma volonté s'incline,
J'endure patiemment les reproches, mais je repousse l'injure.
Je garde ma pureté pour mourir dans la droiture ; Mourir en gardant la pureté de sa conduite :
Assurément, c'est ce que les anciens sages eussent estimé. voici ce que les anciens sages préféraient.
XXVII
Je songeai avec chagrin que peut-être je n'avais pas bien examiné la route parcourue ;
Je levai la tête, je demeurai (un moment) immobile, et (je me dis) qu'il fallait revenir sur mes pas,
Retourner mon char, le remettre dans l'ancienne voie,
Et cesser de marcher en aveugle comme je l'avais fait trop longtemps.
XXVIII
Pas à pas, je laissai suivre à mes chevaux les bords sinueux du lac, sur un terrain planté de lan ;
J'arrivai sur des monticules plantés de poivriers, et je m'y arrêtai.
J'avais fait d'inutiles efforts pour détourner (le roi) de ses fautes ;
Je rentrais dans la retraite, et j'allais reprendre mes premiers habits.
XXIX
J'ai séché des feuilles de la châtaigne d'eau et du nénuphar pour orner mes vêtements supérieurs ;
J'ai amassé des fleurs d'althæa pour orner mes vêtements inférieurs.
Je n'ai pas jugé que cela fût suffisant encore,
Et j'ai sondé mes sentiments intérieurs pour m'assurer qu'ils n'étaient ni moins purs ni de moins bonne odeur.
XXX
J'ai porté très haut ma coiffure ;
J'ai vu ma ceinture chargée des plus précieux ornements ;
Les parfums (les vertus) et les honneurs ont été réunis sur ma personne ;
L'éclat de mon brillant mérite, voilà du moins ce qu'on ne pouvait amoindrir.
XXXI
(Comme j'agitais ces pensées) je promenai tout à coup mes regards autour de l'horizon.
Pourquoi n'irais-je pas visiter les quatre parties de l'univers inculte ?
(Peut-être) ma ceinture serait-elle de nouveau magnifiquement ornée ;
(Peut-être) mes parfums (mes mérites) seraient-ils enfin mieux appréciés ?
XXXII
Chaque homme a dans la vie une chose qui le réjouit plus que toute autre ;
Moi seul, je me délecte à cultiver constamment la vertu.
On couperait tous mes membres sans me faire changer de sentiment ;
N'est-ce point là un témoignage qui fait bien connaître mon cœur ?
XXXIII
Niu-su, qui m'aime d'une affection tendre,
Souvent me réprimandait avec douceur, en me disant :
Kouen (aussi) fut opiniâtre, et ce fut précisément ce qui le perdit ;
Il finit par mourir d'une mort prématurée dans les solitudes de Yu.
XXXIV
Pourquoi cette droiture excessive, pourquoi ce culte exagéré de toi-même ?
Pourquoi, seul entre tous, pratiquerais-tu la modération parfaite ?
Les (mauvaises) herbes tse, lou et che remplissent le palais ;
Convient-il que tu te sépares des autres (hommes), et que tu sois le seul à les rejeter ?
XXXV
De semblables propos ne devraient pas être répétés de porte en porte,
Alors que personne ne sait pénétrer mes sentiments intérieurs.
Mais nous sommes dans un siècle où l'on aime avant tout à se faire des amis en se montrant de l'avis de tout le monde.
Pour moi, qui vis solitaire et délaissé, qui voudrait seulement m'écouter ?
XXXVI
J'ai voulu me confier à un saint de l'antiquité pour lui soumettre ma ligne de conduite,
Lui ouvrir mon cœur affligé, et chercher près de lui la vérité.
J'ai navigué sur le Yuen et le Siang ; j'ai gagné les régions méridionales ;
Je me suis approché de Tchong-hoa et voici ce que je lui ai dit :
XXXVII
A Ki (appartinrent) les neuf séparations et les neuf chants.
Hia-kang ne songeant qu'à ses plaisirs s'y abandonna sans réserve ;
Ne regardant pas devant lui, il ne prévit pas le danger ;
Ses cinq fils qui suivaient son exemple perdirent (avec lui) le chemin de leur palais.
XXXVIII
Y, passionné pour les courses lointaines, passait avec délices tout son temps à chasser ;
Il aimait à percer les grands renards de ses flèches.
Mais celui qui s'est emparé du royaume par un crime fait rarement une bonne fin ;
Tcho, lui aussi, portait envie à la maison de son roi.
XXXIX
Yao possédait un corps robuste ;
Mais il avait des désirs effrénés qu'il ne cherchait pas à contenir.
Laissant couler ses jours dans la débauche et dans l'oisiveté, il s'oubliait lui-même.
Sa tête, enfin, paya cet oubli par une lourde chute.
XL
Kie, des Hia, refusait constamment de rendre la justice ;
Aussi s'attira-t-il de grands malheurs.
Cheou employa le sel et la saumure ;
Aussi, sa race ne dura-t-elle pas longtemps.
XLI
Tang et Yu craignaient (le ciel) et honoraient (les sages).
Wen-wang pratiquait la vertu et ne commettait aucune faute.
(Ces grands princes) distinguaient les hommes sages et capables, et leur confiaient le pouvoir ;
Ils suivaient la ligne droite et ne s'en écartaient jamais.
XLII
Le ciel empereur n'a ni partialité ni préférence ;
Il juge les mérites des peuples, et choisit les délégués de sa toute-puissance.
C'est donc uniquement par l'active vertu d'une sainte sagesse
Que l'on obtient (de lui) d'avoir la terre à gouverner.

XLIII
Qu'on jette ses regards en avant ou qu'on les reporte en arrière,
On voit et l'on verra toujours les peuples prendre de la nécessité les mêmes conseils.
Que faut-il donc rechercher, si ce n'est la justice ?
Que faut-il pratiquer, si ce n'est l'humanité ?
XLIV
Plusieurs fois, j'ai bravé la mort en côtoyant des précipices ;
Et jamais il ne m'est arrivé d'en avoir du regret.
Je me suis montré, à contre-temps, un sujet loyal et sincère :
Le même zèle valut jadis un supplice cruel à des sages qui nous ont précédé.
XLV
Enchaîné dans le mal, je fais entendre ma voix désolée,
Déplorant d'être né dans un siècle aussi malheureux.
Le doux hoey me sert à essuyer mes larmes,
Dont l'abondance a mouillé jusqu'à la frange de mes vêtements.
XLVI
J'étais à genoux, et j'avais étendu le devant de ma robe en prononçant ces paroles ;
Je me sentis illuminé ; je connus que je possédais en moi la vraie doctrine.
Dès lors, je pouvais atteler les dragons blancs, dès lors je pouvais monter sur l'oiseau céleste.
Tout à coup, poussière et tempête, je fus emporté vers le ciel.
XLVII
Le matin, je me mettais en route en partant du lieu appelé Tsang-ou
Le soir, j'arrivais aux jardins suspendus de Huen-pou.
J'aurais voulu m'arrêter un instant aux portes sculptées de cette demeure des immortels ;
Mais déjà le soleil, qui s'abaissait rapidement, était sur le point de se coucher.
XLVIII
Je demandais à Hi et à Ho d'arrêter la marche du temps ;
Les yeux fixés sur le (mont) Yen-tse,(je souhaitais que le soleil) ne se pressât pas (de l'atteindre).
Que d'énormes distances à franchir, que de longues routes à parcourir !
Combien de fois je devais monter et descendre à la recherche d'un prince vertueux !
XLIX
Mes coursiers se sont abreuvés aux eaux du lac Hien ;
Les guides (de mon attelage) ont été attachées aux branches du Fou-san ;
J'ai pris un rameau de l'arbre jo pour l'opposer au soleil.
Ainsi j'errai délicieusement, exécutant un magnifique voyage.
L
Au loin, comme un précurseur, courait devant moi le conducteur de la lune ;
Le génie des vents me suivait en précipitant son vol ;
Pour moniteurs de mon passage, j'avais la compagne du Fong-hoang et l'escorte des oiseaux célestes ;
Le maître du tonnerre me recommandait d'être circonspect.
LI
J'ordonnai à l'oiseau Fong de diriger son vol vers les régions supérieures,
Et cela, d'un vol continu, sans s'arrêter ni jour ni nuit.
Je vis s'élever comme un tourbillon ; les esprits (qui m'escortaient) se dispersèrent,
Puis revinrent amenant au devant de moi les nuages et les nuées de toute couleur.
LII
Instabilité, confusion, inconstance ! tantôt ils s'éloignent et tantôt ils se rapprochent ;
Bientôt ils se séparent et disparaissent, les uns dans les régions supérieures, les autres
dans les régions inférieures.
Pour moi, je demandai au portier du maitre des cieux de m'ouvrir la demeure céleste ;
Il se tenait appuyé contre la porte (du ciel), et il me considérait (sans m'écouter).
LIII
Le temps favorable s'épuisait ; il tirait à sa fin.
Je renfermai mes parfums méconnus, et je restai debout, immobile.
Le monde est à la fois turbulent et troublé, il ne discerne pas (le juste de l'injuste) ;
Il se plait à laisser le mérite dans l'ombre, et fait triompher les envieux.
LIV
Le lendemain, je traversais le fleuve des eaux blanche ;
J'arrivais au sommet de Lang-fong et, là, j'arrêtais mon cheval.
Alors je jetai un coup d'œil en arrière et je laissai couler mes larmes,
Déplorant que, même sur la haute montagne, on ne trouve pas une fille à marier.
LV
Bientôt après je visitais le fameux palais du printemps ;
Je cueillais une branche de l'arbre kiong pour enrichir ma ceinture.
Je désirais ardemment, tandis que mon âge et mes talents sont encore en fleur,
Rencontrer la confidente de quelque déesse, et lui faire accepter un gage d'amitié.
LVI
Je priai le dieu du tonnerre de monter sur ses nuées,
Et de chercher l'endroit où résidait Fo-fey.
Je priai Kien-sieou de préparer sa ceinture de cérémonie.
D'être le médiateur selon les rites, et d'engager les paroles.
LVII
Instabilité, confusion, inconstance ! tantôt il s'éloigne et tantôt il se rapproche ;
Tout à coup il montre des dispositions mauvaises, et dès lors il devient difficile de le faire changer de sentiment.
Le soir, je me retirais sur la montagne Kiong-chi.
Le (lendemain) matin, je lavais mes cheveux dans le fleuve Oey-pan.
LVIII
Fo-fey d'ailleurs gardait pour elle seule sa beauté,par orgueil et par mépris des hommes ;
Journellement elle errait insouciante et dissolue ;
Sans doute, elle avait de belles qualités, mais elle ne pratiquait pas les rites ;
(C'est pourquoi) je me retirai,je m'éloignai,et je portai mes recherches d'un autre côté.
LIX
J'ai vu, j'ai exploré les quatre extrémités du monde,
J'ai visité le ciel et enfin je suis redescendu sur la terre ;
Alors, j'ai aperçu de loin l'estrade élevée ornée de pierres précieuses,
Et la belle fille du royaume de Yeou-song (qui s'y tenait assise).
LX
J'appelai l'oiseau Tchin afin qu'il me servît de médiateur pour la demander en mariage ;
L'oiseau Tchin me répondit que cette princesse était sans vertu.
En ce moment l'oiseau Hiong-kieou traversa l'air en chantant,
Je détestai également leur légèreté et leur perfidie.
LXI
Incertain comme le chien, méfiant comme le renard,
J'aurais voulu porter ce message moi-même, mais cela ne se pouvait pas.
(Pendant ce temps) le Fong-hoang avait déjà reçu un mandat auguste ;
Je compris dès lors avec douleur que je serais prévenu par Kao-sin.
LXII
Je voulus m'en aller bien loin, sans savoir où je m'arrêterais ;
J'errai çà et là pour étourdir mon chagrin.
Ah ! si j'avais pu arriver avant le mariage de Chao-kang,
Il me serait resté du moins les deux jeunes filles de Yeou-yu !
LXIII
La raison manque de force, si son interprète manque d'éloquence ;
Alors il est à craindre que les paroles demeurent inefficaces.
A la fois turbulent et troublé, le monde est envieux de tous les sages ;
Il aime à étouffer le mérite autant qu'à répandre de méchants bruits.
LXIV
Le gynécée qui renferme les belles filles étant d'un si difficile accès,
Et (d'autre part) le plus éclairé des rois dédaignant d'exercer sa vigilance,
Je dois refouler les sentiments qui m'oppressent, je dois nourrir un stérile dévouement.
Comment pourrais-je supporter cela jusqu'à la fin des siècles (c'est-à-dire indéfiniment) !
LXV
J'ai cueilli l'herbe magique pour faire un sortilège avec les tiges de la plante yaï.
J'ai évoqué l'esprit du Ling-fen, afin que ce fût lui-même qui parlât.
(L'oracle) a répondu : L'union de deux époux vertueux est assurément décrétée ;
Mais, ici, qui aura foi dans tes mérites, et qui se tournera vers toi ?
LXVI
Considère la vaste étendue des neuf régions ;
Celle-ci serait-elle la seule où pût se rencontrer une épouse accomplie ?
Voyage au loin, sans être méfiant comme un renard.
Quelle est la belle fille cherchant une union assortie qui te refuserait pour époux ?
LXVII
En quel lieu les plantes aromatiques seraient-elles introuvables ?
Pourquoi ton cœur resterait-il attaché à son ancienne patrie ?
— Le monde est plongé dans les ténèbres ; ses yeux aveuglés ne discernent rien.
Qui m'assurera qu'il saurait reconnaître si je suis bon ou mauvais ?
LXVIII
Les préférences et les aversions des hommes sont loin d'être toujours les mêmes ;
Mais celles des gens de ce siècle sont particulièrement extraordinaires.
Ils portent à l'envi des sachets remplis d'armoise (fétide),
Et disent qu'on ne doit pas mettre dans sa ceinture le lan des vallons retirés.
LXIX
Ils ne sont pas capables seulement de distinguer les plantes et les arbres ;
Comment pourraient-ils apprécier la beauté d'une pierre précieuse à sa juste valeur ?
Ils ramassent de la boue et du fumier pour en remplir les sachets qui devraient
parfumer leur ceinture,
Et disent que le poivrier du pays de Chen ne répand pas une bonne odeur.
LXX
Je voulus tout d'abord suivre le bon conseil de Ling-fen ;
Mais incertain comme le chien, méfiant comme le renard,
(Je me dis :) ce soir même, Vou-hien descendra (sur la terre) ;
Je lui offrirai le poivre odorant et le riz purifié des sacrifices ; (de cette façon) je l'évoquerai.
LXXI
Cent esprits descendirent (du ciel) accompagnant (Vou-hien) et éclipsant le soleil ;
Les esprits du mont Kieou-ni vinrent tous en foule au devant d'eux.
L'auguste et glorieux cortège rayonnait d'un éclat divin :
L'oracle que j'allais entendre devait être favorable à mes vœux.
LXXII
(Vou-hien) dit : Efforce-toi de t'élever et de t'abaisser, monte et descends (avec persévérance) ;
Cherche avec soin le parfait accord de la règle et du compas.
Tang et Yu mirent leur gloire à chercher l'union (du prince et de ses ministres) ;
(Ils trouvèrent) Tche et Kieou-yeou, et le parfait accord fut établi.
LXXIII
S'il est un sage dont le cœur soit rempli de l'amour de la justice,
Qu'a-t-il besoin de médiateur pour négocier son mariage (avec le prince) ?
Yue travaillait à la terre parmi les condamnés de Fou-ngai,
Wou-ting lui donna sa confiance et ne douta jamais (de lui).
LXXIV
Lu-ouang avait brisé son sabre avec colère ;
Il fut rencontré par Wen-wang, des Tcheou, et il obtint une charge élevée.
Ning-tsy récitait et chantait des vers ;
Houan, (roi) de Tsi, l'entendit et jugea qu'il devait en faire son ministre.
LXXV
Saisis (donc) la fleur de tes ans qui n'est pas encore passée ;
Profite de ce que le temps est encore opportun ;
N'attends pas que le chant du ti-kouey se fasse entendre,
Donnant pour toutes les plantes le signal de la perte de leurs parfums.
LXXVI
Ces richesses accumulées dans ma précieuse ceinture,
Dois-je souffrir (en effet) qu'on les tienne dans l'ombre indéfiniment ?
Qui sait, d'ailleurs, si ces hommes pervers et sans croyances
Ne déchaîneraient pas leur envie contre elles et ne parviendraient pas à les anéantir !
LXXVII
Si les temps sont changés, s'ils sont devenus des temps de trouble,
Quel (lien) pourrait encore me retenir ?
Les plantes lan et tche sont changées aussi ; elles ne sont plus odoriférantes.
Les herbes tsuen et houi se sont transformées en herbes mao.
LXXVIII
Pourquoi les plantes odoriférantes des anciens jours
Sont-elles devenues ces mauvaises herbes d'aujourd'hui ?
N'en cherchez pas une autre cause
Que le tort qu'on se fait (aujourd'hui) en cultivant la vertu.
LXXIX
Je pensais que dans le lan on pouvait du moins mettre sa confiance ;
Mais (maintenant) la réalité de ses vertus lui fait défaut ; il n'en a plus que l'apparence.
Il a sacrifié son propre mérite afin de suivre le courant du siècle,
Et d'obtenir à tout prix qu'on le confonde avec toutes les autres plantes (en faveur).
LXXX
Le poivrier n'a plus d'éloquence que pour corrompre et pour amollir ;
Il n'est point jusqu'à la plante cha qui ne veuille que le sachet (du roi) lui soit ouvert.
On songe uniquement à s'avancer et à parvenir.
Qui donc pourrait encore conserver le culte des (vrais) parfums !
LXXXI
Les mœurs d'aujourd'hui sont d'imiter le courant de l'eau, qui obéit toujours à l'impulsion venue des régions supérieures.
Qui pourrait désormais se défendre des transformations et des changements !
Quand on voit qu'il en est ainsi du lan et du poivrier,
À plus forte raison doit-on s'attendre à ce qu'il en soit de même du kie-ku ou du kiang-li.
LXXXII
Ma ceinture (à moi) est la seule qui mérite une haute estime ;
Négligée jusqu'à présent malgré ses qualités précieuses,
Ses parfums toujours exquis n'ont rien perdu de leur force,
Son odeur inaltérable a conservé toute sa vertu.
LXXXIII
Chantant, obéissant aux lois de l'harmonie, me distrayant ainsi de mon chagrin,
Je vais recommencer mes courses lointaines à la recherche d'une épouse.
Tandis que je jouis de la plénitude de mes mérites,
Je ne veux pas laisser un coin du monde sans y porter mes pas et mes regards.
LXXXIV
Ling-fen, dont l'oracle m'a été favorable,
Choisit un jour heureux afin que je me mette en voyage ;
Il casse une branche de kiong pour faire un sacrifice ;
Il en sème les précieux fragments qui remplacent le riz de l'offrande.
LXXXV
Pour me servir d'attelage, il amène des dragons volants ;
Pour embellir mon char, il prodigue le jade et l'ivoire.
Qui voudrait partager les sentiments d'un cœur éloigné ?
Comment hésiterais-je encore dans ma résolution de changer de patrie ?
LXXXVI
Je me dirige de nouveau vers les monts Kouen-lun ;
La distance est grande, la route est longue à parcourir.
Des nuages de toute couleur flottent, au lieu d'étendards, au-dessus de ma tête ;
Les clochettes de jade (de mon attelage) sonnent en faisant tsieou tsieou.
LXXXVII
Le matin je me mettais en route, en partant du bac céleste,
Le soir j'étais arrivé aux extrémités de l'Occident.
Le Fong-hoang s'était offert à moi, comme un drapeau superbe,
Planant à des hauteurs sublimes et m'abritant de son vol majestueux.
LXXXVIII
J'avais traversé rapidement les sables mobiles ;
J'avais suivi les bords du Tche-choui en me promenant.
J'avais fait signe au dragon Kiao de me servir de pont pour franchir le fleuve,
Et j'avais prié l'empereur d'Occident de protéger mon passage.
LXXXIX
Le chemin était long, pénible et rempli de difficultés.
J'ordonnai que tous mes chars, qui montaient par un étroit sentier, s'attendissent les uns les autres.
Gravissant moi-même à pied le Pou-tcheou, je tournai vers la gauche,
Et j'indiquai le rivage de la mer Occidentale pour être le point de ralliement.
XC
Mes chars sont rassemblés au nombre de mille,
J'ai disposé dans un bel ordre ces magnifiques rangées de roues et de chevaux.
J'attèle mes huit dragons aux allures ondulantes,
Et je retrouve avec orgueil mes étendards de nuages flottants.
XCI
Cependant je m'arrête et je me modère,
Tandis que mon esprit (que je ne puis maîtriser) s'élève toujours et galope au loin comme un cheval fougueux.
J'ai chanté les cantiques de Yu, j'ai dansé la danse de Chun ;
J'ai consacré une journée entière à me délasser (ainsi).
XCII
J'étais parvenu aux sommités lumineuses et rayonnantes du ciel souverain.
Tout à coup, jetant les yeux de côté, mes regards sont tombés sur mon antique pays.
Le conducteur de mon char gémissait, mes coursiers semblaient accablés de tristesse ;
Mon cœur s'est ébranlé ; j'ai contemplé longtemps ; je n'irai pas plus loin.

ÉPILOGUE
C'en est fait ! Dans le royaume il n'est pas un homme ;
Il n'est personne qui me connaisse.
Pourquoi la pensée de ma vieille patrie remplirait-elle encore mon cœur ?
Puisqu'il n'existe pas un (prince) avec qui l'on puisse gouverner selon la justice,
Je vais rejoindre Pong-hien ; son séjour sera le mien.


Traduction de Sung Nien-Hsu


Ma famille descend de l’empereur Kao yang ;
feu mon vénérable père s’appelait Po yong.
Je naquis au début du printemps, le jour keng ying,
de la première lune de l’année ying.

Mon père assista à ma naissance ;
il me donna de jolis noms :
Tchen-tse, comme nom de lait,
et Ling-kiu comme prénom.

Je porte en moi tout ce qu’il y a de beau dans la nature,
je possède en outre de grandes capacités.
Je me couvre de kiang li et de tchou,
je noue les fleurs d’orchidée automnales pour faire des pendeloques.

Mes années coulent rapidement,
je redoute de ne pouvoir aider à temps le Prince !
Le matin, je cueille la fleur de mou lan sur le mont P’i
et le soir, l’herbe hivernale sur les îlots.

Le soleil et la lune ne s’arrêtent jamais dans leur course,
le printemps et l’automne se succèdent.
En voyant les arbres se dénuder et les herbes jaunir,
je crains de voir le charme de la belle se flétrir.

Pourquoi ne profite-t-elle pas de sa maturité pour sarcler le gazon ?
Pourquoi ne change-t-elle pas de conduite ?
Je monterais sur le k’i ou sur le ki :
et je la conduirais...











Seulement, les traîtres réunis ne pensent qu’à leurs intérêts,
la route est donc sombre, étroite et périlleuse.
N’oserais je pas courir les risques ?
Je crains que la voiture royale ne soit en danger !

En tout sens, je la surveille ;
j’espère suivre la trace des rois de jadis.
Mais le tchouan ne voit pas ma fidélité ;
croyant aux calomnies, il s’irrite brusquement.

Je comprends la difficulté d’être fidèle,
mais mon cœur est décidé et je ne puis hésiter.
Si, pour obtenir l’équité, je parle avec Kieou tien,
c’est toujours à cause de l’Énergie Clairvoyante.




D’abord, elle s’entendit très bien avec moi ;
puis elle chercha à m’éviter.
Je la quitte sans difficulté ;
je la plains de son inconstance !


Je dispose de neuf wan de terre pour cultiver les orchidées,
de cent meou pour les houei,
et d’un yi pour les lieou-li et les tsi-tch’e
mêlés aux tou-heng et aux fang-tchou.

Je leur souhaite la prospérité ;
je les cueillerai lorsque le moment sera venu.
Cependant, que m’importe leur prospérité ?
J’ai seulement pitié des fleurs fanées !

Les opportunistes se hâtent de parvenir à leurs fins,
leur avidité est insatiable.
En mesurant les autres d’après son propre sentiment,
chacun d’eux jalouse les hommes capables et honnêtes.


Tous se précipitent, se bousculent pour atteindre leur but commun.
Mais moi, je ne m’occupe guère de mon intérêt ;
la vieillesse m’approche de plus en plus,
je tremble que mon renom ne soit pas établi !

A l’aurore, je bois la rosée tombée du mou-lan ;
au crépuscule, je goûte les pétales tombés des chrysanthèmes.
Si mon idéal était vraiment juste et beau,
je supporterais longtemps et sans dommage la faim.

Avec un petit bâton de bois, j’attache la tige de ts’ai ;
je file les graines mûres de pi-li.
Je redresse le feuillage du kiun-kouei,
et façonne celui du hou-cheng.

Je prends pour modèle de fidélité les sages antiques
que mes contemporains ne respectent plus.
Si ma fidélité ne convient pas à mes contemporains,
je veux imiter P’eng Hien.

Je soupire longuement, je pleure ;
je souffre des maux de la vie.

Malgré mon perfectionnement moral, vivant sous le joug d’autrui,
je conseille le souverain le matin et le soir, on m’exile déjà.

Etant exilé, je porte toujours les houei
et les ts’ai ;
si le choix de mon cœur réglait mes pas,
quand même je mourrais et ressusciterais neuf fois, je ne regretterais rien !

Je garde rancune à l’Énergie Clairvoyante de son indifférence,
jusqu’à la fin, elle n’examine pas mon cœur.
Plusieurs femmes, jalouses de la beauté de mes sourcils,
m’accusent faussement de conduite légère.

Les artisans de nos jours sont véritablement adroits :
sans s’inquiéter de la forme carrée ou ronde, ils changent les formes,
contrairement à l’usage du cordeau noirci, ils suivent les courbes ;
sans se soucier de la solidité, ils s’enhardissent à bâtir de vastes demeures.

Triste, désespéré,
je végète dans cette époque !
Je mourrais plutôt que de les plagier !


Les rapaces ne se groupent pas,
depuis l’antiquité il en est ainsi.
Comment ce qui est rond pourrait devenir carré ?
Comment s’entendront ceux qui n’ont pas les mêmes principes ?

Je contrains mon cœur, je retiens mes opinions,
je supporte les injures, espérant trouver l’occasion de chasser les traîtres.
Mourir en gardant la pureté de sa conduite :
voici ce que les anciens sages préféraient.


Je me repens de ne pas avoir choisi consciencieusement mon chemin ;
resté longtemps debout, je vais me retirer.
Je fais faire demi-tour à ma voiture,
mon égarement n’est pas de longue durée.

Je laisse mon cheval marcher doucement dans la prairie couverte d’orchidées,
je monte sur une colline et m’y repose.
Je retournerais bien à la cour si j’étais sûr de ne pas y rencontrer de nouveaux ennuis ;
en m’éloignant de la cour, je mène la vie d’autrefois.

Je rassemble les feuilles de k’i et de lotus, et les fleurs de fou-yong
pour confectionner mes habits.














Chaque personne a son goût ;
moi, j’ai celui du perfectionnement moral.
Même si l’on me démembrait, je n’y renoncerais jamais ;
mon cœur est irréprochable !

A propos de mon exil, ma sœur
me gronde plus d’une fois. Elle me dit :
« A cause de son entêtement,Kouen fut condamné à mort.


Toi, pourquoi veux-tu, contre les coutumes de notre époque, rester fidèle et te perfectionner dans la morale ? Pourquoi, seul, désires-tu semblable perfectionnement ?
Les mauvaises herbes encombrent la salle ;
alors,tu les écartes,tu te conduis d’une façon différente et tu t’étonnes de leurs calomnies? »

Hélas ! hélas ! à qui confierai-je ma peine ?
Qui la comprendra ?
Mes contemporains se lient facilement,

moi seul suis incompris !




















































Je me prosternerai devant le Ciel, je lui exposerai mes idées,
car, en revisant le passé historique, j’ai découvert le droit chemin.
Le k’ieou et le ki traînent mon char.
Je survole la poussière terrestre, je me dirige au firmament.

Le matin je pars de Ts’ang-wou,
le soir j’arrive à Hiuan-p’o.
En passant au dessus des Palais, je voudrais m’arrêter un moment,
mais le soleil descend et le crépuscule va tomber.

J’ordonne à Hi Houo d’arrêter un instant le char.
Me dirigeant vers la montagne Yen-tseu,le ne me presse pas.
La route est si longue et incertaine,
je vais monter au ciel pour distinguer le bon chemin et je redescendrai pour le suivre.






Devant moi, Wang-chou conduit l’équipage,
derrière, Fei-lien nous suit.






Avec mon escorte si nombreuse,
avec mon équipage si pompeux,




je demande à Ti-houen d’ouvrir le Paradis ;
immobile, appuyé contre la porte, il me regarde et ne me répond pas.

Le temps est très sombre.
Mes pas hésitent, je donne mon amitié aux orchidées.
L’anarchie règne sur ce monde,
les jalousies, les intrigues, accablent les honnêtes gens.

Demain je franchirai la rivière Po,
je descendrai le sommet de Lang fong.
Soudain, en tournant la tête, j’aperçois mon pays natal, mes larmes coulent...


Je visite rapidement le Palais du Printemps, où je prends une branche en jade pour contempler ma parure.
Je profite de la floraison qui ne s’achève pas encore,
je cherche celle à qui je pourrais faire des cadeaux.

Je commande à Foung long, avec sa voiture nuageuse,
d’aller trouver la déesse Mi.
Je donne comme présent mon ceinturon ;
j’envoie Kien sieou comme intermédiaire.

Mes adversaires se rassemblent autour de la déesse et me calomnient de nouveau ;
elle repousse ma demande sous prétexte qu’habitant dans un endroit reculé, elle ne saurait changer de domicile.
Elle séjourne, trois nuits durant, à Tch’iong-che ;
tous les matins, elle lave ses cheveux dans la rivière Lai-p’an.
Elle entretient sa beauté dont elle est fière ;

toute la journée, elle s’amuse et laisse passer le temps.
Bien qu’elle soit belle, elle se montre trop dédaigneuse ;
je l’abandonne pour en chercher une autre.



J’aperçois en haut de la Terrasse de Jade
la jolie femme du pays de Yeou song.

Je charge le tch’en d’être mon intermédiaire.
Dès son retour, il me rapporte traîtreusement les médisances.
Le mâle de la tourterelle, chargé de ma mission, s’envole en chantant.
Je méprise cependant sa légèreté.

Mon cœur est plein de doute,
pourtant, selon les rites, je ne saurais aller vers elle moi-même.
Cet homme parfait comme le phénix présente déjà les cadeaux à cette belle,
Kao sing l’épousera certainement avant moi.

Je voyagerais bien dans les pays lointains, mais aller où ?
Alors je flâne nonchalamment pour tuer mon ennui.








Le gynécée est profond, loin pour moi ;
l’éminent roi ne me comprend pas non plus.
Comment exposerais-je ma fidélité ?
Voudrais je mourir ainsi dans ce pays ?

Je prépare les tiges de k’iong-mao et les morceaux de bambou,
je prie Ling-fen de prédire mon sort.
Il dit : « Les deux belles choses devraient s’entendre :
qui peut croire que, pour les amener l’une à l’autre, il faille faire des démarches ? »

Il dit encore : « Je pense que dans une étendue telle que celle des neuf tcheou,
il ne manque pas de belles femmes. »
Il me conseille enfin : « Tâcher de voyager aux pays lointains et sans hésiter,
pour rencontrer une séduisante créature.

Partout ailleurs poussent les plantes aromatiques,
pourquoi vous attachez vous tant à votre pays natal ? »
Hélas ! l’époque est troublée, les goûts sont bouleversés ;
qui jugera équitablement mes qualités et mes défauts ?

Les penchants de chaque personne diffèrent naturellement de ceux d’autrui ;
seulement, ces courtisans ont des préférences étranges :
ils portent sur eux, comme parfum, l’armoise,
et prétendent que la fleur d’orchidée n’est pas digne de cet emploi !




















































J’avais compté sur l’appui de Lan ;
trompé par son apparence, j’ai découvert en lui le manque de foi.
Il délaisse les hommes capables comme s’ils étaient pareils aux autres courtisans,
et déclare bien vouloir assembler ces derniers autour du trône !

Tsiao, ambitieux et flatteur,
remplit son sac de parfum avec le cornouiller.
Il ne désire que parvenir,
comment respecterait-il la senteur suave.

















Puisque Ling-fen m’a conseillé de grands voyages,
je choisis un jour favorable et je pars.



J’attelle le dragon volant
à mon char de jade et d’ivoire.
Les cœurs des traîtres ne s’harmoniseront jamais avec ceux des hommes fidèles ;
je m’exile volontairement.






Le matin, je quitte T’ien-tsin,
le soir j’atteins Si-kei.
Les phénix vénèrent mes drapeaux,
doucement, ils planent.

Tout à coup, j’aborde le Sable Mouvant,
je suis le cours de la Rivière Rouge.
Sur l’ordre du dieu de l’Ouest,
les dragons bâtissent pour moi des ponts sur la Mer Occidentale.

La route est longue et pleine de difficultés ;
je prescris aux voitures de mon équipage de prendre la route la plus courte,
elles contournent la montagne Pou tcheou, se dirigent vers l’ouest
et me rejoignent au bord de la mer.

J’expose mes mille voitures
dont les essieux sont en jade.
Les huit dragons serpentent en traînant mon char,
les immenses drapeaux de nuages l’ombragent.

Je conduis lentement, je ne me laisse pas enflammer par ce luxe ;
mes pensées s’envolent vers les horizons lointains, but de mon voyage aérien.
J’exécute les Neuf Chants et danse au son de la musique de Chao ; en profitant de mes loisirs, je goûte ces agréments.


Je m’élève vers le lumineux firmament ;
soudain, je baisse la tête, j’aperçois mon pays natal.
Alors, saisis par la nostalgie, mon cocher s’attriste
et mon cheval ne veut plus avancer.


Sur ce, je conclus : « Hélas ! c’en est fait !
Dans ce pays, personne ne me comprend ;
qu’est ce donc qui m’attache encore à la capitale ?
Puisque je ne peux pas prendre part à la politique et l’améliorer,
je suivrai les traces de P’eng Hien. »


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