Henri Cordier (1849-1925)

Henri Cordier : Édouard Chavannes.  Journal Asiatique, XIe série, t. XI, 1918, pp. 197-248.


Édouard CHAVANNES

Journal Asiatique, XIe série, t. XI, 1918, pp. 197-248.


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Édouard Chavannes est mort le mardi 29 janvier 1918, enlevé dans la force de l’âge, en pleine activité scientifique ; sa perte est la plus cruelle que pouvaient subir les études chinoises dans lesquelles il occupait le premier rang aussi bien à l’étranger qu’en France.

Emmanuel Édouard Chavannes est né le 5 octobre 1865 à Lyon, d’une excellente famille originaire de Charmoisy, hameau de la paroisse d’Orsier, situé à deux lieues au sud de Thonon, dans le Chablais. La religion réformée fut introduite dans cette région, en 1536, par les Bernois ; à la fin du siècle, Charles Emmanuel de Savoie expulsa les protestants et il est probable que parmi eux se trouvait Bernard Chavannes, qui aborda à Territet, dans la paroisse de Montreux, en 1602 et fut admis à la naturalisation le 3 décembre 1618 par Niclaus Manuel, bailli de Vevey et capitaine de Chillon ; Bernard, ancêtre de la famille, périt misérablement écrasé par une avalanche ; il avait épousé Suzanne Prost de Genève, qui lui donna un fils André, dont descendent les membres actuels de la famille. Le grand père de notre collègue, Édouard L., était un botaniste distingué, auquel on doit une monographie des antirrhinées, publiée à Paris en 1833 ; né en 1805, il mourut le 30 août 1861, dans sa campagne du Jardin, au dessus de Lausanne ; par sa femme Marianne Françoise, dite Fanny Dutoit, il eut un fils, F. Émile, né le 6 août 1836, qui, après de brillantes études d’ingénieur à Lausanne et à Paris, devint directeur technique des ateliers de La Buire, à Lyon : c’est là que naquit le 5 octobre l865 son second fils Emmanuel Édouard Chavannes, dont la naissance paraît avoir coûté la vie à sa mère Blanche Dapples, qui mourut un mois plus tard le 22 novembre 1865. Emile Chavannes, s’étant remarié avec Laure Poy, eut huit autres enfants ; il est mort le 19 mars 1909.

Chavannes passa quelques années de son enfance chez sa grand mère, à Lausanne, puis étudia au lycée de sa ville natale, d’où il vint à Paris suivre les cours du lycée Louis-le Grand pour préparer les examens d’entrée à l’Ecole Normale supérieure où il fut reçu.

Georges Perrot, alors directeur, qui le prit en grande affection, l’engagea à orienter ses études vers la Chine, et lorsque Chavannes sortit de l’établissement de la rue d’Ulm et eut passé son agrégation de philosophie, il vint me voir de la part de Gabriel Monod pour me demander conseil ; il songeait à faire de la philosophie chinoise l’objet de ses principales recherches ; je lui fis remarquer que le champ était vaste, mais que le Dr James Legge y avait déjà marqué sa forte empreinte avec ses Chinese Classics, et qu’il serait préférable, avec sa grande préparation scientifique, d’aborder les études historiques, assez négligées alors, de choisir par exemple une des vingt quatre grandes histoires dynastiques, de la traduire et de la commenter en entier ; le conseil, comme on le verra, ne fut pas perdu. Affecté au lycée de Lorient, à la sortie de l’École Normale, Chavannes, sur la recommandation de Perrot, et avec l’appui de René Goblet, ministre de l’Instruction Publique, obtint d’être envoyé à Pe King en qualité d’attaché libre à la Légation de France. Il avait suivi les cours de chinois de Maurice Jametel, à l’École des Langues Orientales vivantes dont il obtint le diplôme, et du marquis d’Hervey de Saint Denys, au Collège de France, mais c’est pendant son séjour dans la capitale de la Chine qu’il acquit sa profonde connaissance de la langue et qu’il accumula les matériaux qui devaient lui servir à édifier ses travaux ultérieurs. Le 24 janvier 1889, Chavannes partait pour la Chine avec un jeune élève interprète Georges Lallemant Dumontier, fraîchement sorti de l’École des Langues Orientales, qui devait mourir prématurément à Chang Hai neuf ans plus tard. Arrivé à Pe King le 21 mars, il m’écrivait le 19 juillet 1889 :

« On éprouve, en arrivant à Pe King, une impression d’ahurissement dont je commence seulement à me remettre. Les trois mois et demi qui se sont écoulés depuis notre arrivée ont passé avec une rapidité dont je suis étonné. J’ai un peu hésité dans le début sur le travail que je voulais entreprendre. J’ai abordé le Yi li, dont je vous avais parlé à Paris ; mais cette traduction présente des difficultés si sérieuses que j’ai dû y renoncer. Je me suis rabattu sur Se ma Ts’ien et je me propose de faire une traduction de la première partie de l’ouvrage, celle qui présente une histoire des dynasties chinoises depuis Chen Noung jusqu’aux Han. Ne croyez vous pas que ce travail pourrait avoir quelque intérêt ?

Chavannes avait ainsi trouvé un point de départ solide ; il avait d’autant plus raison d’abandonner le Yi Li qu’à ce moment même Mgr de Harlez préparait à Louvain une traduction de ce rituel. En même temps, pour ne pas perdre l’habitude d’écrire, il envoyait une correspondance mensuelle au Temps sur des questions d’Extrême Orient.

Plus tard, il précisait le but de ses recherches (10 novembre 1889) :

« Je continue à lire Se ma Ts’ien ; mais je vois mieux maintenant ce que j’en veux faire ; j’ai l’intention de faire un livre sur Se ma Tsien lui-même, de raconter sa vie et de retracer son caractère, de fixer quels sont les livres qui ne sont pas de lui dans le Che ki, enfin de montrer le plan et la valeur historique de cet ouvrage ; si rien ne vient m’empêcher dans mes études, je pense pouvoir réaliser ce projet avant deux ans.

Dès 1890 il put donner au Journal of the Peking Oriental Society la traduction de l’un des huit Traités (Pa Chou) formant le vingt huitième chapitre des Mémoires historiques de Se ma Ts’ien consacré aux sacrifices foung et chan qui furent institués par les Ts’in et les Han.

En 1891, Chavannes fit un court séjour en France et épousa la fille du docteur Henri Dor, le distingué oculiste de Lyon ; elle fut pour lui la compagne dévouée des heures pénibles où l’état de sa santé précaire réclamait des soins incessants. En même temps qu’il préparait son Se ma Ts’ien, Chavannes réunissait les éléments d’un ouvrage d’un tout autre caractère sur la Sculpture sur pierre en Chine, consacré à l’explication des bas reliefs des deux dynasties Han, conservés dans la province de Chan Toung ; cet ouvrage se compose de deux chapitres ; le premier, plus considérable, décrit les sépultures de la famille Wou, le second, les bas reliefs du Hiao T’ang chan et la pierre du village de Lieou. Une introduction précède les explications et une série de planches donnent le fac similé des estampages pris sur les monuments. Les sépultures de la famille Wou, qui datent de l’an 147 de notre ère, se trouvent dans la province de Chan Toung : elles ont été découvertes en 1786, dans la période K’ien Loung, par un nommé Houang Yi ; ces sculptures ont été représentées dans l’ouvrage chinois intitulé Kin Che souo. qui date du commencement du XIXe siècle. Comme Commissaire du Comité des Travaux historiques et scientifiques, j’ai eu l’honneur de suivre l’impression du livre de Chavannes qui parut de la manière la plus opportune en 1893.

Le marquis d’Hervey de Saint Denys mourut le 3 novembre 1892 ; il était le troisième titulaire de la chaire du Collège de France : Langues et littératures chinoises et tartares mandchoues, inaugurée le 16 janvier 1815, par Abel Rémusat, qui eut Stanislas Julien pour successeur. On pouvait penser que Gabriel Devéria serait candidat à cette chaire, mais le Ministère des Affaires Étrangères ne lui permit pas de quitter son cours de l’École des Langues Orientales vivantes. Les candidats ne manquèrent d’ailleurs pas ; il y en eut huit à ma connaissance. Le maintien de la chaire étant décidé, le dimanche 12 mars 1893, à la réunion des professeurs au Collège de France, Chavannes, alors à Pe King, fut présenté en première ligne, et Éd. Specht, en seconde ligne ; ces choix furent ratifiés le 29 mars par 29 voix sur 33 votants par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. En conséquence, Chavannes fut nommé professeur de la chaire de chinois le 29 avril 1893 par un décret rendu sur la proposition du Ministre de l’Instruction publique : il avait 28 ans. Il débuta le 5 décembre 1893 par une leçon qui obtint le plus vif succès.

Cependant Chavannes poursuivait la publication de son Se ma Ts’ien qui devait comprendre dix volumes : dans sa séance du 11 mai 1894, la Société Asiatique lui accordait une subvention, et dans la séance du 20 juin 1895, Barbier de Meynard présentait le premier volume de ce grand ouvrage.

Ce fut le grand astrologue Se ma T’an, mort en 110 avant J. C., à Lo Yang, qui eut l’idée du Che Ki et commença de réunir les matériaux nécessaires qu’il légua, sur son lit de mort, à son fils Se ma Ts’ien, qui lui succéda dans sa charge ; il avait, par des voyages, acquis une grande expérience. La date de sa naissance à Loung Men, sur la rive droite du Houang Ho, est inconnue ; quelques uns la placent en 163 av. J. C.. Pour avoir défendu le général malheureux Li Ling, il fut condamné à la castration (98 av. J. C.). Il mourut probablement au commencement du règne de l’empereur Tchao (86 74 av. J. C.). Il avait, après son malheur, continué d’amasser les matériaux, à les mettre en œuvre et donna la rédaction définitive du Che Ki.

« Le mérite, dit Chavannes, qu’on ne saurait dénier à Se ma T’an et à Se ma Tsien, c’est d’avoir les premiers conçu le plan d’une histoire générale. Jusqu’à eux, on n’avait eu que des chroniques locales.

Se ma Ts’ien a su mériter le surnom de Père de l’histoire, comme Hérodote, et son œuvre a servi de modèle à celle de ses successeurs.

Les « Mémoires Historiques » (Che Ki) s’étendent depuis Houang Ti, Tchouen Hiu, K’ou, Yao et Chouen jusqu’à 122 avant notre ère. Ils comprennent 130 chapitres divisés en 5 sections.

Annales Principales (Ti-Ki), 12 chapitres, depuis les Cinq Empereurs jusqu’à l’empereur Hiao Wou ;

Tableaux chronologiques (Nien piaou), 10 chapitres ;

Les huit Traités (Pa Chou), 8 chapitres (rites, musique, harmonie, calendrier, astrologie, sacrifices foung et chan, le fleuve et les canaux, poids et mesures) ;

Les maisons héréditaires, 30 chapitres ;

Monographies (Li Tchouen), 70 chapitres. On voit quelle partie importante de l’histoire de la Chine embrasse l’ouvrage de Se ma Ts’ien. Elle couvre une période de trois mille années qui remonte au delà des temps historiques, au delà même de la première dynastie, la dynastie Hia, pour continuer sous les Chang, les Tcheou, les Ts’in, et se terminer sous les Han. Sous la dynastie des Fang, Se ma Tcheng écrivit les Annales des Trois Souverains (P’ao Hi, Niu Koua, Chen Noung ou Yen ti) que l’on place en tête du Che Ki.

Successivement parurent, de 1895 à 1901 cinq tomes sur dix (dont l’un, en deux parties) de cette grande œuvre dont le second volume obtint, en 1897, le prix Stanislas Julien à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Nous écrivions en 1898 :

« C’est un véritable monument que M. Chavannes élève à la mémoire du célèbre historien Se ma Ts’ien ; les volumes paraissent à intervalles suffisamment rapprochés pour nous permettre de voir achevée une œuvre dont l’ampleur nous faisait craindre qu’il ne fût pas permis â un seul homme de la mener à bonne fin.

Hélas ! nos craintes n’étaient que trop justifiées ; Chavannes, sollicité par tant de travaux nouveaux et intéressants, n’a pas vu la fin de sa tâche, qui sera, je l’espère, terminée quelque jour. Sur les 130 chapitres qui composent le Che Ki, il en a publié 47 ; il reste à donner les chapitres 48-60 de la quatrième section (Maisons héréditaires) et toutes les Monographies (chap. 61-130) ; nous avons en entier les Annales principales (chap. 1-12), les Tableaux chronologiques (chap. 13 22), les huit Traités (chap. 23 30). A sa traduction, Chavannes a ajouté des dissertations du plus vif intérêt, par exemple : Les Chants du Bureau de la Musique, Des rapports de la musique grecque avec la musique chinoise, dans le tome III, 2e partie. Il se livra également à des recherches approfondies sur l’ancienne chronologie chinoise ; c’est un sujet qui l’a toujours intéressé et nous le verrons plus tard s’occuper du Cycle turc des Douze Animaux.

Une autre branche importante d’étude avait sollicité l’attention de Chavannes : les voyages des pèlerins bouddhistes. Il est probable que le bouddhisme fut introduit en Chine par les Ta Yue Tche sous l’empereur Ngai (2 av. J. C.). Dans le but de rechercher les écritures saintes de cette religion, des religieux chinois, dont le plus célèbre est Hiouen Tsang, entreprirent la longue route qui devait les conduire aux sanctuaires sacrés de l’Inde, particulièrement dans les pays de Gandhara et d’Udyâna. En dehors de la religion, on sait quelle vive lumière ont projetée ces voyages sur la géographie du Nord de l’Inde, de l’Asie centrale et des Iles de la Sonde. Abel Rémusat est le véritable initiateur de ces études par la publication posthume, en 1836, de sa traduction du Fo Kouo Ki, relation du voyage exécuté à la fin du IVe siècle par Fa Hian ; il fut suivi par Stanislas Julien avec sa traduction de Hiouen Tsang. Chavannes, suivant les traces de ses devanciers, donna, dès 1894, la traduction de l’ouvrage de Yi Tsing, qui lui valut la même année le prix Stanislas Julien qu’il partagea avec De Groot pour son Code du Mâhâyana.

Quatre ans après le retour (645) de Hiouen Tsang, un jeune religieux de quinze ans, enthousiasmé par les résultats du voyage du célèbre pèlerin, se promit d’imiter son exemple : il se nommait Tchang Wen ming, en religion Yi Tsing. né en 634, à Fan Yang, dans le Tche Li. Il était entré au couvent à sept ans ; grâce à un fonctionnaire éclairé de Yang Tcheou, Foung Hiao ts’iouen, dont il fit la connaissance en 671, Yi Tsing trouva les ressources nécessaires à l’accomplissement du voyage qu’il projetait depuis 649. Il s’embarqua avec un seul compagnon sur un bateau persan à Canton, et vingt jours plus tard, il abordait à çri Bhōja, le Zabedj des Arabes, que Chavannes place au sud de Sumatra ; il y séjourna six mois et se rendit en bateau au pays de Mouo Iouo yu, Palembang, où il resta deux mois ; passa à Kie Tcha (Atjeh), aux Nicobar (672), et l’année suivante débarqua à Tanralipti, à l’embouchure de l’Hoogly, où il résida et fit la connaissance d’un religieux chinois, Ta tch’eng teng qui avait longtemps habité Ceylan, d’où il s’était rendu aux Indes il y avait une douzaine d’années ; ils formèrent le projet de joindre une caravane pour visiter l’Inde centrale et en particulier le Bihar, dont la partie au sud du Gange formait l’ancien royaume de Magadha, célèbre dans l’histoire du Buddha comme le pays où il commença sa prédication. A dix jours de marche du temple de Mahabodhi (Bodh Gaya), Yi Tsing tomba malade, resta en arrière, fut complètement dépouillé par des brigands, réussit néanmoins à leur échapper et â rejoindre ses amis. Il visita divers lieux de pèlerinage, en particulier Kapilavastu ; il séjourna dix ans au célèbre temple de Nālanda. En 685, il prit la résolution de rentrer en Chine et, par la même route, revint à Canton, chercher de l’aide pour ses travaux ; après quatre mois de séjour, il repartit avec ses aides pour çri Bhōja, où il rédigea ses notes. Il rentra définitivement en Chine en 695 et arriva l’été à Lo Yang ; l’impératrice Wou, ancienne concubine de T’ai Tsoung et femme de Kao Tsoung, gouvernait alors. Yi Tsing continua ses nombreux travaux et mourut en 713 à 79 ans. Après Yi Tsing, Chavannes étudie successivement Wou K’oung, Soung Yun, Ki Ye, Gunavarman, et Jinagupta.

Wou K’oung est loin d’avoir la valeur de la plupart de ses coreligionnaires ; né en 730, à Yun Yang, dans le Chen Si, il fit partie d’une mission d’inspection envoyée par l’empereur Hiouen Tsoung en 751, sur la demande du roi de Kipin ; le Kipin et le Cachemire (Kia che mi lo) étaient à l’origine identiques, mais sous les T’ang, ils semblent avoir été séparés ; en effet, Wou K’oung, après avoir passé par Ngan Si, Kachgar (Sou Lei), traversé les montagnes et divers royaumes, arriva en 753 au royaume de K’ien to lo, prononciation correcte du sanscrit Gandhara. « C’est là qu’est la capitale orientale du Kipin. » Wou K’oung distingue bien le Cachemire du Kipin (Gandhara et région environnante) ; notre çramana rentra en Chine par Kachgar, Khotan, Kou Tcha, Ngan Si, après une absence de quarante années et était de retour à Tch’ang Ngan en 790.

Ce fut l’impératrice Hou qui, dans son zèle religieux, envoya en mission dans les régions de l’Ouest (Si Yu), en 518, pour y recueillir des livres et étudier la discipline, le çramana Houei Cheng, accompagné de Soung Yun, originaire de Touen Houang, et d’autres bonzes qui rentrèrent à Lo Yang, dans l’hiver de 522, rapportant 170 volumes de sūtrās et de çāstrās traitant tous de l’enseignement du Grand Véhicule (Mahayana).

Ki Ye faisait partie d’un groupe de trois cents çramanas envoyés en 964 ou 966 aux Indes ; il partit de Kiai (Kan Sou) sur la rive gauche du He Chouei, se rendit à Ling Wou, prés de Ning Hia, d’où il se mit en route pour sa destination par Leang Tcheou, Kan Tcheou, Sou Tcheou, Cha Tcheou, Hami, Tourfan, Karachahr, Aqsou, Kachgar, Khotan, arrivant au royaume de Poulou (Gilghit), Cachemire, Gandhara, Magadlha. Il rentra en Chine par le Népal. Ayant présenté les livres et les reliques qu’il avait recueillis à l’empereur T’ai Tsoung (976), il se fixa au temple de Nieou Sin (Cœur de Bœuf) au nord du mont Omei, au Se Tch’ouan, consacré au culte de Samantabhadra ; il s’y construisit une hutte dans laquelle il mourut à l’âge de quatre vingt quatre ans. Il avait pris des notes de voyages à la fin de chacun des 42 livres d’un exemplaire du Nirvāna Sūtra qui furent recueillies au XIIe siècle par Fan Tch’eng ta et insérées dans son ouvrage Wou tch’ouan lou. La relation de Ki Ye a été traduite par G. Schlegel puis par Ed. Huber.

Gunavarman (367 431 ap. J. C., de la caste des Ksatriyas, descendait des rois héréditaires de Ki Pin (cachemire) ; il dédaigna ce haut titre qui lui avait été offert, quitta le monde et se mit en route ; il se rendit â Ceylan, puis à Che P’o (Java ?) dont le roi se convertit et fit construire un monastère pour Gunavarman dont la réputation se répandit au loin : les çramanas Houei Kouan et Houei Ts’oung vantèrent les vertus du pèlerin auprès de l’empereur Wen, des Soung (424-454) et lui demandèrent de le faire venir à la capitale Kien Ye (Nan King). L’empereur accéda à leur désir et ordonna au préfet de Kiao Tcheou (Hanoï) de conduire les çramanas â Che P’o ; mais Gunavarman avait déjà quitté ce pays pour Canton, d’où il se rendit à Chao Tcheou, puis à Nan King où il fixa sa résidence. terminant sa vie dans la prédication et la traduction des livres saints ; il mourut âgé de soixante cinq ans.

Jinagupta qui a vécu quatre vingts ans (525 à 605 ap. J. C.) était originaire du royaume de Gandhara et demeurait à Peshawar : il se rendit de Kapiça â Tch’ang Ngan où il arriva en 559 ou 560, allant du Lob Nor au Kou kou Nor (Si Ning) sans passer par Touen Houang ; il est connu comme l’un des religieux hindous qui ont le plus travaillé à faire connaître le bouddhisme à l’étranger par ses traductions en chinois d’ouvrages bouddhiques, en particulier de la vie du Buddha intitulée Buddhaċaritra. Des pèlerins bouddhistes, Chavannes passe à d’autres voyageurs chinois.

Il nous révèle les noms de voyageurs chinois qui, du Xe au XIIe siècle de notre ère, se rendirent, les uns à la cour des souverains Khitan de la dynastie Leao (937 1119 ap. J. C.), les autres il la résidence des empereurs Jou tchen de la dynastie Kin (1115 1234 ap. J. C.) ; nous avons ainsi la relation de Hiu K’ang tsoung, originaire de Lo P’ing dans le Kiang Si, qui, chargé de féliciter le second empereur de la dynastie Kin de son accession au trône, partit le 2 mars 1125 et revint le 4 septembre 1125. Dans les Guides Madrolle, il parlera de divers voyageurs chinois à l’étranger et il nous fera le récit d’un voyage fait dans le Nord sous les Soung par Tcheou Chan. M. Sylvain Lévi a raconté les Missions dans l’Inde de Wang Hiuen ts’e,

« ce personnage, nous dit il, contemporain de Hiouen T’sang, qui partit en simple porteur de présents officiels avec une escorte de trente cavaliers, vint se heurter à une armée entière, s’improvisa diplomate et général, coalisa le Tibet et le Népal contre l’Hindoustan, et ramena prisonnier à son empereur un roi du Magadha ».

Chavannes a ajouté au récit une traduction des deux inscriptions élevées, l’une le 28 février 645 sur le Grdhrakuta, l’autre au pied du Bodhidruma le 14 mars 645 par Li I-piao et Wang Hiuen-tse.

Le 9 novembre 1888, Chavannes entrait à la Société Asiatique et, dès le 11 janvier 1895, il devenait secrétaire à la place de James Darmesteter. Se conformant à la coutume établie par ses devanciers, Chavannes lisait un rapport annuel à la séance du 20 juin 1895, plein de faits, rempli d’aperçus nouveaux ; ce fut le dernier des rapports annuels lu à la Société ; l’étendue toujours grandissante du champ des recherches, la difficulté de se procurer des renseignements à l’étranger, la multiplicité des rapports spéciaux à chaque branche de l’orientalisme, semblaient rendre inutile la continuation d’une tradition établie par Jules Mohl et Ernest Renan. Outre un grand nombre d’articles que je cite à leur place et de comptes rendus d’ouvrages, Chavannes a donné au Journal de la Société une notice sur Gabriel Devéria (21). Le 8 janvier 1904, il était nommé membre de la Commission du Journal ; il représenta la Société au XIVe Congrès des Orientalistes tenu à Alger et au 350e anniversaire de la fondation de l’Université de Genève (1909). Enfin le 11 novembre 1910, il était élu Vice Président à la place du regretté Rubens Duval. En 1916, il fut élu membre d’honneur de la Royal Asiatic Society ; il était déjà membre correspondant de l’Académie des Sciences de Pétrograd.

M. A. Foucher, chargé d’une mission scientifique en Inde, envoya à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres les estampages et les photographies de cinq inscriptions chinoises découvertes à Bodh Gaya sur l’emplacement du célèbre temple Mahābodhi, dont quatre sont conservées dans l’Indian Museum à Calcutta ; la cinquième était restée à Bodh Gaya dans la résidence du Mahant ou supérieur des prêtres civaïtes. Elles représentent, à quelques fragments près, la totalité des textes lapidaires chinois trouvés en Inde ; elles furent ériges, l’une par des religieux de la petite dynastie Han qui ne purent guère revenir en Chine qu’au commencement des Soung, et les quatre autres par des religieux qui vivaient sous les règnes du troisième et du quatrième Soung. Les estampages ayant été confiés et Chavannes, il publia le premier une traduction des cinq inscriptions, devançant ainsi Schlegel qui publia la sienne dans le T’oung Pao et suscita une polémique dans laquelle le savant de Leyde apporta son âpreté coutumière. Elle causa de grands ennuis à Chavannes souffrant déjà du mal qui devait le tenir absent de Paris pendant deux ans.

En 1894, Chavannes présentait au Congrès des Orientalistes de Genève des estampages de la célèbre inscription hexaglotte (sanscrit, tibétain, mongol en caractères ‘phags pa, ouighour, chinois et Si Hia) de l’année 1345 qui orne les deux parois de la porte voûtée sous laquelle passe la route de Pe King à Kalgan au village de Kiu Young Kouan, dépendant de 1a préfecture secondaire de Tch’ang p’ing, province de Tche Li : grâce à la munificence du Prince Roland Bonaparte, ces inscriptions ainsi que les divers documents de l’époque mongole sont rendus accessibles aux investigations des savants de tous les pays. Chavannes a traduit les inscriptions chinoises et mongoles, M. Sylvain Lévi, les inscriptions tibétaines, M. W. Radloff, les inscriptions ouighoures, le docteur G. Huth, les inscriptions mongoles et M. Drouin a étudié les monnaies mongoles du Recueil. L’épigraphie fut l’objet constant des études de Chavannes.

Il étudia dix inscriptions chinoises de l’Asie centrale d’après les estampages recueillis par M. Ch. E. Bonin au cours de la mission scientifique dont il avait été chargé de 1898 à 1900 ; elles représentent la presque totalité des inscriptions anciennes de l’Asie centrale connues des érudits chinois et en ajoutent d’autres qui étaient jusqu’ici complètement inédites : c’était tout un chapitre de l’épigraphie chinoise qu’elles permettaient de reconstituer. Les monuments peuvent être répartis en trois groupes : I. Le lac Barkoul et Koutcha ; II. Le temple du Grand Nuage à Leang Tcheou ; III. Les grottes de Mille Buddha, près de Cha Tcheou. Nous le verrons étudier successivement les inscriptions des Ts’in, une inscription du royaume de Nan Tchao, trois inscriptions relevées par M. Sylvain Charria, l’inscription joutchen de K’ien Tcheou, quatre inscriptions du Yun Nan rapportées par le Commandant d’Ollone : nous avons vu qu’il avait traduit celles qui se rapportaient à Wang Hiuen-ts’e.

Son activité inlassable lui permettait de collaborer à la Revue de Paris, à la Revue critique), à la Revue de Synthèse historique, à la Revue de l’Histoire des Religions, à la Grande Encyclopédie, aux Annales de Géographie.

Un nouveau champ d’études s’ouvrait aux Orientalistes. En 1890, Nicolas Yadrintsev découvrait dans le voisinage de l’Orkhon, affluent de la Selenga, qui se jette dans le lac Baïkal, des inscriptions qui furent l’objet de missions considérables, finlandaises et russes, dans les régions de l’Iénissei et de l’Orkhon, dont les principaux résultats furent le déchiffrement des inscriptions Kök turques de cette région par l’illustre philologue de Copenhague, Vilh. Thomsen, et l’établissement de l’emplacement exact de Kara Koroum. D’autre part l’exploration des oasis de l’immense désert de sable mouvant (Lieou Chā) à l’ouest de la Grande Muraille dans le Kan Sou allait nous révéler les documents qui permettraient de dévoiler le secret du passé historique de la vaste région occidentale que les Chinois appelaient le Si Yu. Parmi les voyageurs qui ont exploré ces contrées difficiles se place au premier rang Sir Aurel Stein dont nous avons retracé les travaux dans deux articles du Journal des Savants. Il devait trouver en Chavannes le plus zélé des collaborateurs. Jadis Stanislas Julien avait recueilli un certain nombre de renseignements sur les peuples du Si Yu et en particulier sur les Tou Kioue (Turcs). Chavannes reprit la question en entier et dans un remarquable travail édité par l’Académie des Sciences de Saint Pétersbourg, il nous fit connaître tout ce que, d’après les sources chinoises, on savait de ces Tou Kioue occidentaux, qui après avoir été la grande puissance de l’Asie centrale de la première moitié du VIe siècle au milieu du VIIe siècle, furent subjugués par les Chinois en 659)

Le docteur (depuis Sir) Aurel Stein, à la suite de son voyage en Asie centrale au cours des années 1900 1901, avait confié à Chavannes le déchiffrement des nombreux documents chinois qu’il avait rapportés de son exploration ; ceux qui furent trouvés à Dandàn-Uiliq, dont les dates s’échelonnent de 768 à 790, se rapportent à la période où l’influence chinoise subsistait encore dans tout le Turkestan oriental, bien qu’il n’eût déjà presque plus de communications avec le gouvernement central ; un certain nombre de documents chinois écrits sur les fiches minces et étroites de bois trouvées à Niya, se rattachent au début de la dynastie Tsin, qui commença de régner en 265 ap. J. C. ; enfin quelques graffitis et documents chinois de bien moindre importance furent trouvés au fort d’Endere. Les traductions et les notes de Chavannes ont été insérées dans le grand ouvrage publié par Stein sous le titre de : Ancien Khotan. L’étude de ces fiches lui suggéra sans doute le sujet de son curieux mémoire sur Les Livres chinois avant l’invention du papier.

A la suite de ses explorations en 1906 1908, Stein confia naturellement à Chavannes l’examen des documents chinois trouvés dans cette nouvelle campagne et le résultat en a été publié en 1913 à Oxford en un gros volume. C’était sans doute un grand honneur pour notre compatriote, mais il était redoutable :

« Je n’ai pas tardé à m’en apercevoir, écrit Chavannes dans son avant propos, lorsque je me suis trouvé en présence de 2 000 pièces environ qu’il a fallu d’abord examiner à la loupe une à une pour faire le départ entre celles qui étaient inutilisables et celles qui étaient susceptibles d’être déchiffrées. Une moitié des fiches qui constituent la grosse masse de ces textes ayant été ainsi éliminée, j’ai dû lire celles qui restaient, les classer et les traduire.

Les documents qui vont de 98 av J. C. à 137 ap J. C. sont les plus anciens manuscrits chinois qu’on connaisse jusqu’à ce jour ; les fiches en bambou du Tchou chou ki nien qui devaient remonter à l’an 300 av. J. C. et furent exhumées en 281 ap. J.-C. ont maintenant complètement disparu ; l’importance paléographique de ces fiches est donc considérable ; elles donnent des renseignements sur l’origine des Chinois de garnison, moitié du Chan Si et du Ho nan, moitié recrutés sur les lieux, qui gardaient la barrière ; sur les signaux de feu : les soldats de garnison entretenaient les feux, assuraient le ravitaillement des ambassades chinoises se rendant vers l’Ouest et faisaient par conséquent des approvisionnements ; des colonies militaires mentionnées pour la première fois en 101 av. J. C. avaient été établies dans l’Ouest ; les soldats qui les composaient devaient fabriquer des briques non cuites, pour construire ou réparer les bâtiments ; ils étaient armés d’épées et d’arbalètes. Deux fiches sont consacrées à des traités de divination ; sur d’autres sont écrites des recettes médicales ; des débris renferment des fragments du Ki tsieou chang, petit vocabulaire où les mots sont rangés par catégories, sans d’ailleurs qu’aucune explication de leur sens soit donnée. On trouve également des fragments de calendriers qui permettent d’établir avec une certitude absolue le calendrier des années 63, 59, 57, 39 av. J. C. ; 94 et 153 ap. J.-C.. On voit donc la richesse d’information que nous apportent ces documents dont l’examen fatigua grandement la vue de Chavannes.

D’autre part, les documents trouvés dans l’Asie centrale ouvraient également à Chavannes un nouveau champ de recherches. En effet un mémoire de Chavannes inséré au Journal asiatique de 1897 sur le Nestorianisme et l’inscription de Kara Balgasoun est l’origine des recherches de Devéria sur les Mo ni ; dont il fit très ingénieusement des Manichéens et non des Musulmans. Chavannes devait reprendre avec M. Pelliot cette question du manichéisme en traduisant un fragment d’un ouvrage manichéen chinois recueilli en 1908 dans les grottes de Touen Houang par le second et publié à Pe King en 1909 dans le Touen Houang che che yi chou ; les deux savants ont joint à leur travail un commentaire qui jette un nouveau jour sur cette religion à laquelle saint Augustin n’a pas peu contribué à donner de l’intérêt.

Moni est la transcription de Mani, appelé aussi Manès, le fondateur chaldéen de la religion qui porte son nom empruntée à celle des Chaldéens et des Perses, ou tout simplement au mazdéisme avec un bien faible apport, et encore est il douteux, du christianisme. Mani fut mis à mort vers 274, mais sa doctrine se répandit rapidement non seulement en Perse mais aussi en Asie centrale. La découverte de documents à Idiqut Chahri par von Lecoq et à Touen Houang par Pelliot a jeté un jour nouveau sur l’expansion du manichéisme de l’Asie orientale et a permis de juger de la beauté d’un art qu’on croyait perdu. Le savant chinois Tsiang Fou pense que le Manichéisme a commencé de pénétrer en Chine sous les Tcheou du Nord (558 581) et sous les Souei, pendant la période Kai houang (581 600), mais il semble que cette doctrine n’est mentionnée pour la première fois qu’au VIIe siècle par le célèbre pèlerin Hiouen Tsang. En 631, un mage nommé Ho lou ou Ha lou arriva en Chine, et il est alors question des Moni, mais il paraîtrait que les allusions faites alors à une religion étrangère s’appliquent plutôt au mazdéisme, qui florissait au Chen Si dès le 1er siècle de notre ère, qu’au manichéisme. En tous cas la première mention certaine du manichéisme se rapporte à l’arrivée d’un fou-to tan persan qui, en 694 fait connaître à la capitale le Eul Tsoung King ou livre des Deux Principes. Nous notons l’arrivée d’un astronome manichéen en Chine en 719, et sa science eut certainement une grande influence sur le développement de sa religion, qui ne parait pas avoir souffert d’un édit de Hiouen Tsoung en 732, qui déclarait perverse la doctrine de Moni se dissimulant sous le nom de bouddhisme. Les Ouighours connurent le manichéisme lors de leur occupation de Lo Yang en 762-763.

Obligé de renoncer à la publication de la Revue de l’Extrême-Orient, faute de caractères chinois, dès que je me fus assuré le concours de l’imprimerie orientale de E.J. Brill de Leyde, je créai un nouveau périodique consacré à l’Extrême Orient et je m’associai, comme co directeur, le docteur Gustave Schlegel, professeur de chinois à l’Université de cette ville : ce fut le T’oung Pao, dont le premier numéro parut le 1er avril 1890. Schlegel mourut le 15 octobre 1903 et je restai seul à la tête du T’oung Pao. Spontanément, Chavannes, oubliant la controverse qu’il avait soutenue contre Schlegel me proposa sa collaboration comme co directeur que j’acceptai avec empressement :

« Je ne doute pas, m’écrivait il, le 22 février 1904, que nous ne puissions faire, en réunissant nos efforts, une œuvre fort utile, et je crois qu’avec le Bulletin de l’École d’une part et le T’oung Pao de l’autre, la sinologie française tiendra une place honorable dans le monde scientifique. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que vous n’ayez jamais à regretter de m’avoir associé à l’œuvre dont vous êtes le fondateur. »

Depuis le 1er janvier 1904, Chavannes a donc travaillé avec moi à la rédaction d’une revue dont la guerre même n’a pas interrompu la publication ; pendant près de quinze ans nous avons collaboré à l’œuvre commune sans que jamais la moindre divergence d’opinion causât le moindre arrêt dans l’unité de nos efforts. Les débuts furent durs, car le caractère agressif, personnel, autoritaire de Schlegel avait éloigné du T’oung Pao tous ses collaborateurs ; pendant quelques mois le labeur fut incessant, mais, à force de travail et de persévérance, nous avons surmonté les difficultés de la première heure. Ce que fut la collaboration de Chavannes, on en jugera par les nombreux et importants articles que j’ai cités au cours de cette notice ; ses nécrologies (15), ses 170 comptes rendus de livres.

Tant de travaux méritaient une récompense ; d’ailleurs, depuis la mort de Devéria, aucun sinologue n’appartenait à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, qui, le 20 février 1903, élut Chavannes membre ordinaire â la place d’Alexandre Bertrand. Le 29 avril 1904, il lisait une notice sur la vie et les travaux de son prédécesseur, et la même année, le 18 novembre, il obtenait à la séance publique annuelle de l’Académie un véritable succès avec un intéressant travail sur les Prix de Vertu en Chine. Lorsqu’il devint, en 1915, Président de l’Académie, il sut parler le langage patriotique qui convenait aux circonstances graves que traversait la France et ses confrères garderont toujours le souvenir des paroles vibrantes qu’il prononça à diverses reprises. Comme membre de la Commission du Prix Stanislas Julien et de l’Ecole d’Extrême Orient et du Comité du Journal des Savants, il apporta à l’Académie une précieuse collaboration ; il portait à l’École fondée à Hanoi par M. Paul Doumer le plus vif intérêt qu’il lui témoigna en collaborant à son excellent Bulletin.

Outre l’itinéraire de Soung Yun et ses notes sur Ki Ye, Chavannes a donné au Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient deux curieux mémoires sur des estampages de monuments conservés à Si-Ngan Fou, dans le musée épigraphique connu sous le nom de « la Forêt des Stèles », Pei Lin. Le premier est consacré à deux cartes géographiques dont les originaux sont gravés sur pierre et remonteraient à l’année 1137 ; ils seraient les deux plus anciens spécimens de la cartographie chinoise ; l’autre sont les Instructions de l’Empereur Houng Wou (1368-1398) publiées en 1537 et illustrées par Tchoung Houa min, contrôleur du thé et des chevaux dans le Chan Si et autres lieu, renfermant six maximes du premier empereur Ming, prototype des seize maximes du Saint Édit publié en 1671 par l’empereur K’ang Hi et paraphrasé en 1724 par son fils l’empereur Young Tcheng. Au même recueil il a donné, d’après une stèle de 1488, un troisième article sur les neuf neuvaines de la diminution du froid.

Le 15 janvier 1903, paraissait sous les auspices de l’Institut le premier numéro d’une nouvelle série du Journal des Savants auquel l’État cessait de s’intéresser. Chavannes y débutait cette même année par un compte rendu de la Geschichte der Chinesischen Litteratur de Wilh. Grube et une note bibliographique sur le Compte rendu analytique des séances du Premier Congrès international des Études d’Extrême Orient tenu à Hanoi en 1902. A partir de janvier 1909, le Journal des Savants passant sous la direction exclusive de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Chavannes fut un des six puis des cinq membres du Comité qui, avec le Bureau assurèrent la publication. Toutefois, ses multiples travaux ne lui permirent pas d’apporter une active collaboration au Journal dans lequel je ne relève de lui que deux notes bibliographiques en 1909 et 1913.

Ce fut grâce à l’initiative de Chavannes que l’Académie entreprit, en 1913, cette belle série de Mémoires concernant l’Asie Orientale, dont le troisième volume est sous presse avec un article de lui heureusement terminé ; le quatrième volume devait contenir un mémoire de Petrucci révisé par Chavannes sur les grandes peintures de la Collection Aurel Stein ; espérons que cette publication, arrêtée deux fois par la mort, ne sera pas abandonnée.

Son désir de reprendre et de compléter les recherches qu’il avait jadis commencées en Chine le détermina à entreprendre un grand voyage archéologique dans le Nord de la Chine. Ce ne fut pas sans une grande appréhension que je le vis partir ; un plein succès a couronné ce que je considérais comme un acte de témérité.

Chavannes quitta Paris le mercredi 27 mars 1907 à 10 heures du soir, et par le chemin de fer sibérien il arriva à Moukden le 14 avril ; il resta dans cette ville jusqu’au 22 ; il y visita le palais impérial et y prit les moulages de plus de soixante miroirs métalliques qui y sont conservés ; ces moulages sont aujourd’hui au Musée Guimet ; il se rendit à la tombe impériale du Nord (pei ling) et en allant à la frontière coréenne à la sépulture impériale de l’Est (toung ling) ; il profita en effet de son séjour dans cette région pour étudier à T’oung Keou sur le Yalou une stèle du Ve siècle dont l’inscription a été publiée par M. Courant (J. As., 1898, I, p. 210-238), sur l’emplacement de la capitale de l’ancien royaume de Kao-Kheou li un groupe important de tombes et le vieux rempart nommé Chang tch’eng seu, « le rempart dans la montagne ». De Mandchourie il se rendit à Pe King qu’il quitta le 29 mai avec un jeune privat-docent de l’Université de Saint Pétersbourg, M. Alexeieff, dont il avait fait la connaissance à Paris. Ils visitèrent ensemble le Chan Toung, puis se rendirent au Ho Nan. A Koung Hien ils visitèrent les sépultures des empereurs de la dynastie Soung, Jen Tsoung et Houei Tsoung ; de Ho Nan fou ils allèrent à Loung men où ils restèrent douze jours, du 24 juillet au 4 août, mais où Chavannes, en nettoyant les grottes, eut un panaris malencontreux à l’index de la main droite ; le 30 août il était à Si Ngan fou, qu’il quitta le 6 septembre pour visiter, à K’ien Tcheou, la sépulture de l’empereur T’ang Kao Tsoung ; à Li Ts’iuan, celle de Tang Tai Tsoung, où il photographia les six chevaux en bas relief qui sont un des monuments les plus importants de l’art des Tang, et à Pou Tch’eng, les tombes de Jouei Tsoung et de Hien Tsong des T’ang. Il se rendit ensuite à Han tch’eng hien, au lieu de naissance de Se ma Ts’ien, puis, ayant traversé le Houang Ho, arriva à T’ai Youen fou ; il visita le massif du Wou T’ai Chan, où sont les temples consacrés au culte de Manjuçri ; il revenait par Siouen houa fou à Pe King où il était de retour le 4 novembre. Au cours de son voyage, Chavannes avait visité le T’ai chan, la montagne sacrée du Chan Toung, dont il devait étudier le culte dans une savante monographie ; le temple funéraire de Confucius et celui de Mencius ; la forêt des stèles à Si Ngan fou, etc. Les deux points extrêmes du voyage que Chavannes a accompli du 29 mai au 4 novembre 1907 ont été T’oung Keou, sur le haut Yalou, le fleuve qui sépare la Corée de la Mandchourie ; à l’est, et K’ien Tcheou à l’ouest, à trois jours de marche au delà de Si Ngan, capitale de la province du Chen Si ; il a donc parcouru la province mandchourienne de Cheng King et les provinces chinoises de Chan Toung, de Ho Nan, de Chen Si et de Chan Si. Il était de retour à Paris le 5 février 1908. Un volume en deux parties et deux cartables renfermant 488 planches nous donnent les premiers résultats de cette mission fructueuse dont les résultats ont été chaudement accueillis dans le monde savant ; je reviendrai sur ce volume, consacré à la sculpture. Que de regrets ne devons nous pas exprimer de ce que le commentaire entier de ce grand voyage archéologique n’ait pu paraître.

Chavannes avait débuté en 1893 par un ouvrage sur la sculpture sur pierre en Chine dans lequel il avait étudié les monuments du Chan Toung qu’il visita le 27 janvier 1891. Ce fut toujours pour lui un sujet de prédilection. Il retourna dans cette province en 1907 et put ainsi compléter ses premières recherches. L’ensemble des monuments formant le groupe de Wou Leang ts’eu est le plus considérable des sculptures de l’époque des empereurs Han : ils sont situés dans l’ouest de la province de Chan Toung, au pied d’une colline, au sud de Kia siang hien. Le temps et les hommes, les hommes surtout, ont détruit les chambrettes funéraires dont l’emplacement est signalé par des piliers existant encore aujourd’hui, érigés en 147 de notre ère par quatre frères Wou en l’honneur de leur père et de Wou Pan, mort prématurément, fils de Wou K’ai-ming, le dernier d’entre eux. Cinq inscriptions appartiennent à ces tombes et sont datées 11 et 21 avril 147, 14 décembre 148, 4 juillet 151, et 167. Chavannes allait pouvoir étudier cette sculpture dans une autre partie de la Chine, où l’on retrouva le chaînon qui reliait l’art du Gandhara, l’Inde, à l’Extrême Orient : les sculptures bouddhiques qui ornent les grottes de Yun Kang à une quinzaine de kilomètres de la ville de Ta Toung, dans la partie septentrionale de la province du Chan Si. D’un texte historique, signalé par Chavannes dès 1902, il appert que ces monuments ont été exécutés au Ve siècle de notre ère, sous la dynastie des Wei du Nord, de race toba, c’est à dire non chinoise, qui emprunta très probablement ses modèles à Tourfan. En 494, l’empereur Wei, Kao Tsou, transféra sa capitale plus au sud, à Lo Yang, dans la province de Ho Nan. Avec ce déplacement de capitale, il y eut un déplacement de l’art, et le défilé de Loung Men (Porte du Dragon) remplaça les grottes de Yun Kang, comme dépositaire de l’art des Wei qui avait atteint son apogée et devait désormais décliner. Le défilé de Loung Men ou I-K’iue « Piliers du I » est formé par deux montagnes entre lesquelles coule la petite rivière I, affluent de la rivière Lo, qui elle même se jette dans le Houang Ho ; cette localité se trouve à une trentaine de li au sud de Ho Nan fou ; en 1899, l’ingénieur des mines Leprince Ringuet prit des photographies des excavations creusées dans les parois rocheuses du défilé et Chavannes étudia l’âge des excavations et des hauts reliefs. Depuis il a visité Loung Men et nous en a rapporté la description détaillée ; on y comptait, à l’époque des Wei, huit temples dont les deux premiers furent construits en 500 par l’empereur Che Tsoung en l’honneur de son père Kao Tsou et de sa mère. Peut être pensera t on toutefois que les plus beaux spécimens de l’art sculptural chinois sont les grandes dalles sur lesquelles sont sculptés en relief de dix centimètres d’épaisseur, à plus de demi-grandeur naturelle, les six coursiers favoris de T’ai Tsoung, le célèbre empereur des T’ang (627-649), dont ils ornent la tombe à Li ts’iuan hien, province de Chen Si ; Chavannes nous en a rapporté de fidèles reproductions photographiques d’autant plus précieuses que ce monument paraît avoir été endommagé depuis.

Le plus ancien monument de la sculpture chinoise date de 117 av. J. C. ; c’est l’un des chevaux de pierre qui ornaient la tombe d’un général chinois. En dehors de sa valeur comme document d’histoire, il faut avouer que la sculpture sur pierre en Chine, sauf quelques exemples, n’offre vraiment qu’un intérêt de curiosité, et fort peu de satisfaction artistique. Certes la peinture de la Chine et de l’Asie centrale a infiniment plus de valeur au point de vue de l’art. Chavannes n’eut garde de négliger cette branche de l’art chinois qu’il a étudiée depuis Kou K’ai-tche, le célèbre peintre de la seconde moitié du IVe siècle de notre ère dont on conserve une œuvre au British Museum, jusqu’à la période éclectique et décadente, de la période K’ien Loung.

Nous avons dit quel intérêt Chavannes prenait à l’étude du bouddhisme lorsqu’il racontait les pérégrinations des pèlerins en quête des livres sacrés. Du Tripitaka chinois, dès 1905, il tirait quelques fables et contes dont il donnait communication au Congrès des Orientalistes de Genève ; quatre ans plus tard, il donnait une notice sur le Sogdien Seng houei qui avait traduit en chinois vers le milieu du IIIe siècle de notre ère deux recueils de contes bouddhiques et était un de ceux qui, les premiers, ont répandu en Extrême Orient le folklore de l’Inde. En 1910-1911, parut, puisé à la même source, son grand recueil de cinq cents contes formant trois volumes, dont le quatrième comprenant les notes et les tables terminé en manuscrit sera imprimé par les soins de ses amis dévoués MM. Sylvain Lévi et A. Foucher ; le 13 novembre 1908, la Société Asiatique avait accordé une subvention pour l’impression de ce grand ouvrage ; enfin il donnait la version chinoise du conte bouddhique de Kalyânamkara et Pâpamkara. Il avait été précédé dans ce champ d’études par Stanislas Julien qui, en 1859, sous le titre de Les Avadânas, avait donné en trois petits volumes une collection de contes et apologues indiens. Jusqu’au dernier moment, peut on dire, Chavannes s’occupa du bouddhisme, et il laisse à son ami M. Sylvain Lévi le soin de terminer deux mémoires qu’ils avaient commencés ensemble.

Un heureux hasard — la découverte, en 1899, dans le Ho han, dans le lœss, de milliers de fragments d’écailles de tortues et d’os d’animaux couverts de caractères — a jeté une petite lueur sur l’histoire ancienne de la Chine. Ce qui fait le grand intérêt de cette découverte, c’est que, au dire de Chavannes, on retrouve sur certaines de ces écailles des noms tels que Ta Kia, Tsou Sin, Tsou Ting, P’an Keng, Tsou Keng, etc., qui sont ceux d’empereurs de la dynastie des Yin.

« Ces documents, écrit Chavannes, malgré leur aspect fragmentaire, présentent un grand intérêt. Tout d’abord, ils paraissent bien être les plus anciens monuments écrits de la Chine et ils permettent de remonter à une étude de l’écriture que nous ne pouvions atteindre jusqu’ici ; pour suivre les évolutions des formes graphiques des caractères, ils apportent des indications toutes nouvelles.

Nous donnons les titres de quelques mémoires qui n’ont pas été signalés dans ces pages, en attirant particulièrement l’attention sur l’important travail sur la Chancellerie chinoise à l’époque des empereurs mongols de la dynastie des Youen, travail capital pour l’histoire du XIIIe et la première moitié du XIVe siècles.

S’intéressant également aux recherches des savants et des voyageurs, l’exploration de M. Jacques Bacot chez les populations Mo sos du Yun Nan lui donne l’occasion de reconstituer l’histoire de Li Kiang, leur ancienne capitale, tandis qu’une mission archéologique au Tche Kiang de M. Henri Maspero lui fait écrire la chronique du royaume de Wou et de Yue fondé près de Hang Tcheou par un certain Tsien Lieou, né en 852. Il ne négligeait pas non plus les questions d’actualité et nous le verrons consacrer des articles à l’empereur Kouang Siu, lors des graves événements de 1900, ainsi qu’aux Boxeurs, et plus tard aux chemins de fer en Chine.

Au sujet des Boxeurs ou plutôt de la Société I ho k’iuen « le poing de la concorde publique », Chavannes publia deux documents officiels insérés dans le journal chinois Houei Pao, imprimé par les PP. Jésuites de Zi-Ka wei (n° 185 188, des 11, 14, 18 et 21 juin 1900), qui prouvent que cette association existait dès le commencement du XIXe siècle. — Dans un autre mémoire, Chavannes nous montre par des exemples que « le décor dans l’art populaire chinois est presque toujours symbolique ; il exprime des vœux ». Il a consacré un travail à l’histoire du royaume Chan, appelé par les Chinois Nan Tchao, qui a existé au Yun Nan depuis 738 et qui a été détruit en 1252 par les Mongols.

Chavannes avait accompli en vingt cinq ans une tâche qui aurait demandé une longue vie d’homme ordinaire. Il était surmené. Lorsque la guerre éclata, à sa lassitude s’ajoutèrent ses angoisses patriotiques. Il avait au plus haut degré le sentiment du devoir, craignant toujours de ne l’avoir pas accompli entièrement. Il se privait du lait nécessaire à sa santé sous prétexte qu’il devait être exclusivement réservé aux vieillards, aux enfants et aux malades, comme si lui-même n’était pas un malade. Trois fois par semaine il venait à Paris pour s’entretenir en chinois avec de jeunes indigènes, cherchant ainsi à se rendre utile à son pays d’une autre manière. Dès la première heure de la guerre, avec le concours dévoué de Mme Chavannes, il s’occupa à Fontenay aux Roses. où il avait établi sa résidence depuis son retour de Suisse, d’un refuge pour les Belges et les réfugiés du Nord de la France, qui fut pour les deux époux une source de fatigues et de grands ennuis. En 1915, sa présidence de l’Académie des Inscriptions à laquelle il apporta le plus grand zèle fut pour lui une nouvelle période de fatigue. La mort de son ami Petrucci, le 17 février 1916, fut un nouveau coup ; il dépensa ses forces à casser les papiers du regretté savant avec une ardeur et un dévouement qui achevèrent de l’épuiser. Il faut joindre à tous ces motifs de préoccupation ou de chagrin l’anxiété que lui causait un fils unique, faisant bravement sur le front son métier périlleux d’aviateur. Quand la maladie le frappa, la mort le guettait et saisit avec brutalité une proie trop facile, hélas !

Depuis vingt ans les études chinoises ont subi de profondes transformations. Bossuet a pu oublier la Chine tout en parant longuement des Scythes dans son Discours sur l’Histoire Universelle. Tout en s’étonnant qu’un esprit aussi ouvert que l’était celui de Renan ait pu croire qu’on pouvait écrire l’histoire de l’humanité en laissant de côté un bon tiers de la population du globe, on a pu lire encore dans la préface de l’Histoire du Peuple d’Israël : « Pour un esprit philosophique, c’est à dire pour un esprit préoccupé des origines, il n’y a vraiment dans le passé de l’humanité que trois histoires de premier intérêt : l’histoire grecque, l’histoire d’Israël, l’histoire romaine. Ces trois histoires réunies constituent ce qu’on peut appeler l’histoire de la civilisation ; la civilisation étant le résultat de la collaboration alternative de la Grèce, de la Judée et de Rome. »

Renan ne pourrait écrire cette phrase aujourd’hui. Les découvertes des inscriptions de l’Orkhon et de l’Iénisséi, les fouilles dans l’Asie centrale, l’ouverture des grottes de Touen Houang, l’étude de la sculpture sur pierre, des textes chinois plus nombreux rendus accessibles aux savants, ont donné â la Chine sa place dans l’histoire du monde, qui comprend désormais l’universalité du globe et non plus quelques territoires de l’Europe et de l’Asie antérieure, dont les habitants avaient confisqué à leur profit tout le passé de l’humanité. Beaucoup de sinologues, prisonniers de leur spécialité, faute d’une culture générale suffisante, doués de peu de curiosité scientifique, manquent de points de comparaison et ont par suite une tendance â restreindre le champ de leurs investigations. Chavannes, grâce à une forte instruction première, grâce à l’éducation classique indispensable pour aborder sérieusement toute étude scientifique, a pu donner à ses recherches l’ampleur qu’elles comportaient, tout en se renfermant volontairement dans son domaine des études chinoises dans lequel il était sans rival. Sauf la linguistique, il en a cultivé les diverses branches, mais c’est surtout dans l’histoire et dans l’archéologie qu’il a laissé sa trace profonde. La réputation de Chavannes, déjà grande à l’étranger aussi bien qu’en France, ira en augmentant avec le temps et il laissera le nom du premier sinologue de son temps.