Jan Jakob Maria de Groot (1854-1921)

LES FÊTES ANNUELLEMENT CÉLÉBRÉES À ÉMOUI (AMOY)

Étude concernant la religion populaire des Chinois.

 

Ernest Leroux, éditeur, Paris, 1886. Deux volumes. XXV+400+432 pages+24 illustrations de Félix Régamey.
Réimpression par Chinese Materials Center, San Francisco, 1977.

Introduction : la méthodeTable des matières. Le calendrier des Fêtes
Extraits : Fête du Nouvel-anFête de Kouan-ti, dieu de la guerreFête des lanternes
Kouan Yin, déesse de la grâce divineFête de l'étéConclusion
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Introduction. La méthode

Il s'est publié déjà un grand nombre d'ouvrages sur la religion de la Chine ; mais presque tous ont pour point de départ les livres nationaux, surtout ceux qui datent des débuts de l'empire. Les auteurs pensaient ainsi saisir dans leur principe même les notions religieuses qui ont régné au sein de la nation et qui y règnent encore, et pouvoir de ces principes parvenir à la connaissance du système religieux dans son ensemble.

Cette méthode présente sans doute quelques avantages ; cependant un peu de réflexion fera voir que, par la force des choses, elle ne peut fournir à la science des religions que des résultats insuffisants. Il faut qu'une race ait atteint un aussi haut degré de civilisation que celui où la nôtre n'est parvenue qu'au siècle passé, pour qu'elle éprouve le besoin de se formuler à elle-même d'une manière nette et un peu complète, dans les écrits qu'elle produit, les idées qui régissent sa vie sociale. Or les Chinois sont encore fort éloignés d'être entrés dans cette phase. Aussi leur littérature, quoique fort riche en soi, est très pauvre en fait de données touchant leur pensée et leur vie religieuses, plus pauvre peut-être que notre littérature du moyen-âge, à nous, ne l'est pour ce même genre de questions. Par exemple, ce que l'on peut essayer d'y glaner par rapport à leur religion telle qu'elle se manifeste actuellement chez le peuple, équivaut à rien du tout. La méthode dont nous parlons a encore l'inconvénient de ne pas tenir compte des modifications apportées par le temps dans les idées populaires, durant les siècles qui se sont écoulés depuis l'époque des premiers philosophes et des premiers écrivains ; elle oublie que toutes ces tribus, tous ces peuples, si nombreux, qui habitent l'immense territoire de l'empire chinois, sont fort loin d'avoir tous les mêmes conceptions religieuses ; en un mot, elle généralise trop. En outre, elle part de la supposition tacite, mais fausse, ou en tout cas dénuée de toute preuve, que ce que les philosophes et les auteurs ont écrit n'a pas été seulement l'expression de leurs idées personnelles, mais encore un écho digne de confiance de la pensée nationale. Pour bien connaître une médaille, il faut en voir les deux faces. Or la méthode en question néglige des deux faces du sujet la plus importante, l'étude de la religion des Chinois telle qu'elle se pratique dans la réalité, pour ne s'attacher qu'à ce que les livres disent qu'elle est, ou plutôt qu'elle devrait être. Il résulte de là que les livres chinois sont une source tout à fait insuffisante pour apprendre à connaître leur religion ; à quoi il faut ajouter que c'est un terrain fort glissant, où les faux pas sont fort à redouter ; à chaque instant on est exposé à croire comprendre, quoique l'on ne comprenne pas, et à tirer d'une fausse interprétation et d'une mauvaise traduction des conclusions erronées.

Renversons l'ordre suivi par cette méthode, ce sera suivre une route plus sûre. Du moins il vaut la peine de tenter l'entreprise. Il faudra donc prendre pour point de départ les coutumes et les notions qui existent actuellement de fait, chercher à les comprendre à l'aide d'une connaissance suffisante des langues tant écrites que parlées, s'efforcer de saisir l'enchaînement logique qui relie le tout, et enfin consulter les données que l'on peut recueillir dans les livres chinois et qui sont de nature à jeter du jour sur l'origine et la raison d'être des coutumes et conceptions étudiées. L'ouvrage que nous offrons à nos lecteurs est sorti de l'application de cette méthode aux usages religieux des Chinois d'Émoui. A ceux qui le parcourront de juger si la méthode est bonne...

Table des matières : le calendrier des Fêtes

Shang-ti. Bois laqué.
Shang-ti. Bois laqué.

CHAPITRE PREMIER. LE PRINTEMPS
Premier mois

1er jour. Fête du Nouvel-an
4e jour. Réception des dieux domestiques
9e jour. Fête du Ciel : Le dieu du Ciel — Offrande domestique — La messe taoïque — Processions pour obtenir la pluie — La papauté taoïque
10e jour. Jour de naissance de la Terre. Réception du printemps
13e jour. Fête de Kouan Ti, dieu de la Guerre
15e jour. Fête des Lanternes

Deuxième mois

2e jour. Jour de naissance de la Terre : La Terre, seconde divinité principale de la nature — Jour de naissance de la Terre et des dieux tutélaires des Champs — La déesse-Terre comme dieu de la Richesse et du Bonheur — Culte du dieu de la Terre et de la Richesse — Explication légendaire de la distribution inégale des richesses.
3e jour. Fête des dieux des Lettres. Wun Tch'ang — Le philosophe Kouan — Le patriarche Lu — K'oueï Sing — L'Habit rouge.
19e jour. Fête de Kouan Yin, déesse de la Grâce divine
22e jour. Fête de Keh-Sing-ong

Troisième mois

3e jour. Fête du troisième mois. Époque du Manger froid : Extinction et renouvellement des feux — Œufs de Pâques.
Fête des Tombeaux : Cérémonies en l'honneur des morts — Maisons ornées de verdure.
23e jour. Jour de naissance de la patronne des Marins : Má-Tsó-Pô — Cérémonies qui se font dans les temples.


CHAPITRE SECOND. L'ÉTÉ
Quatrième mois

8e jour. Fête du baptême de Bouddha.

Cinquième mois

5e jour. Grande fête de l'été : Célébration de la fête dans les maisons — Courses des bateaux-dragons.
13e jour. Second jour de fête du dieu de la Guerre.

Sixième mois

6e jour. Ouverture des portes du ciel
15e jour. Fête du milieu de l'année : Offrande aux dieux domestiques et aux ancêtres — La Parque chinoise.
19e jour. Second jour de fête de la déesse de la Grâce divine

La déesse de la lune
La déesse de la lune

CHAPITRE TROISIÈME. L'AUTOMNE

Septième mois. Sacrifices aux morts : Ouverture de l'enfer — Grand jour d'offrande pour les âmes — Fermeture de l'enfer.

7e jour. Fête du septième soir
15e jour. Seconde fête des Seigneurs des trois Mondes

Huitième mois

3e jour. Fête du dieu de la Cuisine
15e jour. Grande fête de l'automne : Fête de la moisson célébrée en l'honneur de la Terre — Culte de la Lune. L'homme de la lune. La femme. Le crapaud. Le lièvre. Les arbres. Le bûcheron — Contemplation de la lune et consultation de l'avenir.
22e jour. Deuxième jour de fête de Keh-Sìng-ông : Renseignements écrits — Légendes populaires — Pèlerinages

Neuvième mois

9e jour. Fête des Cerfs-volants
19e jour. Troisième jour de fête de la déesse de la Grâce divine


CHAPITRE QUATRIÈME. L'HIVER
Dixième mois

15e jour. Troisième fête des Seigneurs des trois Mondes

Onzième mois

Fête du Solstice d'hiver : L'offrande domestique — Le culte dans les temples des ancêtres — Pourquoi l'on rend hommage aux morts en hiver

Douzième mois

16e jour. Dernier jour de Fête en l'honneur de la Terre
24e jour. Voyage des dieux domestiques au ciel : Culte du dieu de la Cuisine — Voyage des dieux domestiques au ciel.
29e ou 30e jour. Fête de la clôture de l'année : Occupations domestiques — Les dieux des Murailles et Fossés — Inscriptions et dessins des portes, leur origine et leur signification — Veillée du Nouvel-an


CHAPITRE CINQUIÈME. APERÇU DU DÉVELOPPEMENT DU SYSTÈME RELIGIEUX DES CHINOIS

Premières notions sur une forme invisible de l'existence — Croyance primitive aux doubles des êtres divers — Développements progressifs de la croyance aux doubles des êtres — Continuation de l'existence du double de l'homme après la mort — État et nature de l'âme après la mort — Exorcismes et divination — Moyens de bien disposer les esprits. Culte des ancêtres — Divinités dues à la déification de personnages historiques — Demi-dieux — Dieux des Eaux — Dieux du Sol et des Champs — Sabéisme — Le dieu du Feu — Conformité du culte des dieux avec le culte des morts — Preuves historiques de la priorité en date du culte des ancêtres — Le confucianisme — Le taoïsme — Le bouddhisme — Considérations finales.


Fête du Nouvel-an

Le jour de l'an est une très grande fête pour les Chinois. Il faut qu'un Chinois n'ait ni argent ni crédit, ou qu'il ait perdu le dernier vestige du sentiment des apparences, pour que le jour de l'an il se montre autrement qu'habillé de neuf ; de plus c'est pour un grand nombre d'entre eux la seule occasion où ils se lavent le corps entier, car pour le reste de l'année ils bornent en général leurs ablutions aux parties du corps qui sont toujours exposées. La crasse de l'année a été enlevée des meubles et des boiseries quelques jours déjà avant la fête ; la maison même a subi un nettoyage quelconque. C'est comme si, avec ses vieux habits et sa vieille poussière, la population tout entière voulait mettre de côté la vieille année, de sorte que la propreté, qui n'est pas d'ordinaire la vertu cardinale des Chinois d'Émoui, devient une condition indispensable de la digne célébration du jour de l'an.

Les préparatifs du jour de l'an commencent en Chine plusieurs jours à l'avance. Les marchands exposent tout ce qu'ils peuvent en vente dans les boutiques, car il leur faut de l'argent, une coutume excellente voulant que toutes les dettes s'acquittent avant que l'année soit close. On vend donc autant que possible ; l'argent roule ainsi et en même temps on trouve souvent l'occasion d'acheter à fort bas prix des articles de valeur. Un autre motif qui pousse les marchands à garnir très abondamment leurs étalages pendant les derniers jours de l'année, c'est que les emplettes se font alors très nombreuses, parce que la coutume veut que l'on fasse beaucoup de présents ; les amis en font à leurs amis, les supérieurs à leurs employés, les parents à leurs enfants.

Il va sans dire que pendant toute cette saison d'emplettes les rues présentent un aspect très animé ; la gaieté en est rehaussée, non seulement par les étalages attrayants des boutiques, mais encore par les bandes neuves de papier rouge, munies d'inscriptions variées, que l'on colle aux portes des maisons. D'ordinaire on en affiche deux par maison, une de chaque côté de la porte. On les appelle mûng-toùi ou mûng-liên, et les inscriptions sont dans la règle rédigées sous forme antithétique et se rapportent soit à l'année qui commence, soit à la famille ou à la vocation de celui qui habite la maison. On commence déjà le 24 du dernier mois de l'année à renouveler ces bandes de papier. On peut les acheter toutes prêtes dans les boutiques ou bien les écrire soi-même, et il se vend de petits livres qui donnent des indications pour les composer. Toutefois elles font beaucoup l'objet d'un petit négoce spécial ; quelque pauvre lettré loue pour la saison une petite place dans la devanture d'une boutique au coin d'une rue, pour y vendre les papiers qu'il a écrits et se procurer de quoi avoir aussi sa fête. Souvent on colle un troisième papier au dessus de la porte ; l'inscription fait aussi allusion, soit au printemps qui s'ouvre, soit au métier de l'habitant de la maison. Ainsi un hôtelier ou un boutiquier choisira pour devise : « Puissent les hôtes venir en nuées » ; un boutiquier écrira : « Puissent les riches chalands ne cesser de descendre jusqu'ici », etc. Cependant l'inscription qui se voit le plus fréquemment sur les maisons de gens de toutes conditions et de tous rangs est celle-ci : « Puissent les cinq bénédictions descendre sur cette porte ». Ces cinq bénédictions sont une longue vie, la richesse, la paix et le repos, l'amour de la vertu, et une fin qui couronne la vie ; du moins c'est ainsi qu'elles sont énumérées dans le Chou-king, le plus ancien des cinq livres que l'on appelle les livres sacrés des Chinois. Si dans le cours de l'année il y a eu un décès dans la maison, on n'affiche pas de papier rouge, mais on en emploie du blanc, du jaune ou du bleu, suivant le rang et le sexe du défunt, car le rouge est partout en Chine symbolique du bonheur et de la joie, et on l'évite toujours quand on est en deuil. Ces papiers dont la nuance tranche ainsi sur la couleur uniforme qui orne la devanture des maisons deviennent, au milieu de la gaieté générale, comme un discret memento-mori adressé aux passants ; qu'ils se réjouissent, mais en même temps qu'ils donnent une pensée à plus d'un concitoyen, qui hier encore paraissait plein de santé, et qui maintenant déjà n'est plus sur la terre des vivants.

Mais, à Émoui, c'est le port avec ses jonques et ses barques innombrables, qui offre au nouvel-an le spectacle le plus bariolé. Les équipages ne se font pas faute de décorer leurs embarcations des indispensables devises sur bandes de papiers de couleur rouge ; on les colle partout, sur la coque, sur les mats, sur les rames ; on en fait flotter à la poupe ; on y joint de grandes banderoles blanches fendues sur une grande partie de leur longueur, et une multitude de pavillons triangulaires ou carrés. Tout prend ainsi un grand air de fête. Toutefois, le matin du jour de l'an, la ville aquatique, autrement si vivante, est comme endormie sous sa parure ; l'animation en a momentanément disparu, de même que dans les rues, qui pendant quelques heures restent à peu près désertes. C'est que les Chinois, qui ne connaissent pas de jour hebdomadaire d'inaction, fêtent le premier jour de l'année en cessant toute espèce de travail, et en font le premier d'une série de jours consacrés exclusivement au délassement et au plaisir. Naturellement toutes les boutiques restent fermées, ce qui contribue à la tranquillité des rues ; mais, de même que chez nous, l'armée des mendiants se met en campagne au grand complet dès le point du jour, dans l'espérance de recueillir des aumônes extra-abondantes. Vers le milieu de la journée les voies publiques commencent à se peupler de plus en plus. On voit les gens, en habits de fête, se hâter la mine affairée ; c'est que chacun a toute une tournée de visites à faire, coutume qui, je crois, n'existe qu'en Hollande, si ce n'est que de ce pays elle s'est transplantée dans quelques contrées de l'Amérique. Ces courses amènent de nombreuses rencontres entre amis et connaissances. Aussitôt on s'arrête et, joignant les mains devant la poitrine, on s'écrie kiong-hí, kiong-hí, ce qui, traduit librement, revient à « bien du bonheur et de la bénédiction ». La scène est animée, mais n'aurait rien de passionné si l'on pouvait purger les coins des rues de multitudes de koulies qui se livrent avec ardeur au jeu des dés, ou se glissent dans les maisons de jeu qui ont échappé à la vigilance des mandarins.

Offrande au Ciel et aux Seigneurs des trois Mondes.

Passons de la rue dans les maisons et voyons comment les Chinois y fêtent le nouvel-an. Non seulement la jeunesse dans la plupart des familles veille pour attendre, comme c'est l'usage chez nous, que l'ancienne année ait fait place à la nouvelle, mais encore elle ne se couche pas du tout. En effet, il faut de très bonne heure, souvent c'est même longtemps avant le lever du soleil, faire une offrande au dieu du Ciel, divinité par laquelle les Chinois entendent le ciel matériel lui-même, ou bien l'esprit qui l'anime. Dans ce but on dispose sur une table, placée devant la porte de la grande salle de la maison, de l'encens, des cierges, des tasses de thé et de petites boîtes remplies de sucreries ; ces boîtes s'appellent « boîtes d'introduction » ou « boîtes de recommandation ». Celui qui présente l'offrande, d'ordinaire le chef de la famille, s'avance, prend dans ses mains jointes un ou trois petits bâtons d'encens, incline légèrement son buste à plusieurs reprises, puis dépose l'encens dans le cendrier.

Cependant, lorsqu'il y a une seconde personne présente, la première lui remet parfois les bâtons d'encens pour les planter dans la cendre. Enfin celui qui accomplit le rite s'agenouille et touche au moins trois fois la terre de sa tête. Cette cérémonie accomplie, on fait une offrande semblable, à laquelle les mêmes objets peuvent servir, aux esprits du Ciel, de la Terre et de l'Eau, qui sont connus sous le nom de « Seigneurs des trois Mondes ». Les Chinois eux-mêmes sont peut-être les moins au clair sur ce qu'ils entendent par ces trois divinités. Quelques uns disent que ce sont, 1° l'esprit qui préside au ciel ou au firmament ; 2°, celui qui préside à la terre et à l'enfer ; et, 3° celui qui préside à l'atmosphère et à l'eau. Souvent, mais à tort, on remplace le troisième par l'esprit qui préside au destin des hommes. Les jours de fête spécialement consacrés au culte de chacune de ces trois divinités tombent respectivement sur le 15 du premier, du septième et du dixième mois.

Les objets qui servent pour les offrandes au dieu du Ciel et aux Seigneurs des trois Mondes sont plus ou moins abondants et de qualité plus ou moins précieuse suivant la richesse et le degré de dévotion des adorateurs. On offre souvent, outre les objets déjà mentionnés, des fruits et des pâtisseries ; on orne de fleurs la table qui sert d'autel, et jamais on ne néglige d'y déposer un petit plat d'oranges. D'ordinaire on n'enlève la table que dans le cours du troisième jour, car les mêmes objets doivent être offerts aux mêmes divinités les deux jours après le nouvel-an. Ces deux fois cependant on supprime la génuflexion, et l'adorateur se contente d'accomplir le rite que nous avons décrit. La cérémonie se termine les trois fois en faisant partir des pétards, auxquels les étrangers en Chine donnent généralement le nom anglais de « crackers ». On les fait d'ordinaire partir devant la porte ouverte.

Les « crackers » sont de petites cartouches en papier épais et solide, remplies de poudre. Anciennement on les faisait en bambou. Une petite mèche est introduite à l'extrémité, du reste fermée, de la cartouche ; elle communique le feu à la poudre, qui fait éclater le papier avec bruit. Ils sont donc construits sur le même principe que les pétards et les serpenteaux qui font la joie de nos gamins. Toujours on en fait une guirlande en attachant les mèches à une ficelle inflammable, dont on fixe souvent une des extrémités au bout d'un bâton. On allume l'extrémité inférieure de la guirlande, le feu se communique successivement à tous les pétards, qui partent les uns après les autres avec une grande rapidité ; cela fait comme une fusillade, dont le bruit remplit tout le quartier. Il ne s'accomplit guère de cérémonies religieuses sans qu'on les termine par ces feux d'artifice. Du reste, ils forment une partie indispensable des fêtes de toute espèce, et il arrive rarement qu'un Européen se mette en voyage pour rentrer dans sa patrie sans que son personnel fasse partir en son honneur une bruyante pétarade en guise d'adieux.

On a prétendu et on prétend encore que ces pétarades ont pour but d'effrayer les mauvais esprits qui errent par les rues et qui épient quelque occasion de se glisser dans les maisons. Une autre opinion veut qu'elles soient destinées à attirer l'attention des divinités sur les offrandes que l'on vient de leur présenter. Cependant dans les classes les plus cultivées de la société on n'y voit qu'une manifestation de joie. Chez nous aussi on tire le canon dans les réjouissances publiques ; on fait partir des feux d'artifice à l'occasion de noces et d'autres fêtes, et l'on peut sans crainte admettre que les « crackers » des Chinois ont, en général, aussi cette signification.

La pétarade est terrible dans les rues, surtout durant la nuit du jour de l'an. Chaque famille accomplit les cérémonies de l'offrande à l'heure qui lui convient, et comme il y en a beaucoup qui commencent déjà à minuit, tandis que d'autres attendent jusqu'au lever du soleil, il s'ensuit que plusieurs heures durant tous les bruits disparaissent au milieu de l'infernal concert des explosions. Les Européens qui habitent une ville chinoise doivent renoncer au sommeil pendait cette nuit-là. Et ce n'est pas fini. La pétarade continue plus ou moins nourrie pendant les jours suivants, où se font encore des offrandes, et il se brûle une si immense quantité de ces cartouches dans certaines villes que les paysans de la banlieue y viennent balayer les débris restés dans les rues afin de les employer comme engrais.

Offrande aux dieux domestiques.

De même que les anciens Romains avaient leurs Lares, les Chinois ont leurs dieux domestiques. Leurs images se trouvent d'ordinaire dans une armoire ouverte, placée en face de l'entrée principale de la maison. Devant l'armoire se trouvent à demeure un encensoir et deux chandeliers, tout prêts à recevoir les bâtonnets d'encens et les cierges que l'on pourrait vouloir offrir aux dieux. Plus loin nous décrirons chacun de ces dieux en particulier en traitant du jour consacré à son culte. Il suffira ici de savoir qu'à Émoui on en distingue dans la règle quatre, savoir :
I.La déesse de la Grâce (voy. le 19e jour du 2e mois).
II.Le saint prince Keh (voy. le 22e jour du 2e mois),
III.Le dieu de la Terre et aussi de la Richesse (voy. le 2e jour du 2e mois).
IV.Le duc-prince de la Cuisine, dieu de la Cuisine (voy. le 3e jour du 8e mois).

Il n'y a pour ainsi dire pas de demeure à Émoui où l'on ne puisse être sûr de trouver au moins un de ces quatre dieux, outre les dieux spéciaux que l'occupant de la maison adore en raison de son rang ou de son genre d'occupation. Nous reviendrons plus loin sur les principaux de ces dieux spéciaux. Lorsque les quatre dieux domestiques dont nous avons donné les noms se trouvent réunis, la déesse de la Grâce occupe le fond du tabernacle, et devant elle prend place Keh-Sìng-ông avec le dieu de la Richesse et le prince de la Cuisine à sa droite et à sa gauche. L'image de la déesse de la Grâce est d'ordinaire un peu plus grande que celles des trois autres divinités.

On doit le jour de l'an faire une offrande commune à tous ces dieux domestiques, afin d'obtenir leur bénédiction pour l'année qui commence. Une table autel se place devant le tabernacle et l'on y dépose à peu près les mêmes objets que pour l'offrande au dieu du Ciel, seulement la quantité en est généralement moindre. Chaque membre de la famille à son tour, en commençant par le plus âgé, doit offrir de l'encens, s'agenouiller et toucher plusieurs fois le sol avec sa tête. Dans quelques familles on brûle des morceaux de bois de santal et l'on ajoute des fleurs et des oranges à l'offrande. De même que la table où se trouve devant la porte principale l'étalage en l'honneur du dieu du Ciel et des Seigneurs des trois Mondes, celle qui a été dressée devant le tabernacle des dieux domestiques n'est pas desservie avant le troisième jour, l'offrande devant se répéter chacun des deux matins qui suivent le jour de l'an. Il n'est point nécessaire cependant, pour la seconde et la troisième offrande, de frapper le sol de la tête ; il suffit d'incliner à plusieurs reprises le haut du corps en tenant dans ses mains jointes des bâtons d'encens, que l'on plante ensuite dans l'encensoir. On doit renouveler le second et le troisième jour le thé qui se trouve sur la table des offrandes. Les riches dressent souvent trois tables différentes, une pour le Ciel, une pour les Seigneurs des trois Mondes, et une pour les dieux domestiques ; mais les pauvres ont ordinairement à se contenter d'une seule. Régulièrement après chaque offrande on fait partir des pétards.

Indiquons brièvement ici quelles offrandes périodiques se font collectivement en l'honneur des dieux domestiques, en outre des grandes offrandes spéciales qui se font à chacun d'entre eux au jour qui lui est consacré, et dont nous parlerons plus loin. Le matin du premier et du quinze de chaque mois, on place devant leur autel trois tasses de thé avec des cierges et de l'encens allumés ; le soir du même jour on brûle encore des cierges et de l'encens. Les bâtons d'encens se plantent dans le cendrier après avoir été présentés aux dieux par la cérémonie déjà décrite. On ne s'agenouille pas et on ne frappe pas le sol de la tête.

En outre, tous les soirs sans exception, on allume des cierges et de l'encens devant tous les dieux, mais on n'offre point de thé et il n'y a pas de cérémonie le matin, comme le premier et le quinzième jour du mois.

Compliments aux parents.

Suivant une règle dont on ne s'écarte pas, les enfants ne vont pas souhaiter la bonne année à leurs parents avant que l'on ait rendu hommage aux dieux ; car les dieux sont plus grands que les parents et doivent prendre le pas sur eux. Mais quand l'offrande en l'honneur des dieux domestiques est achevée, les parents s'assoient, pour recevoir les compliments de leurs enfants, à côté de l'autel où sont placées les idoles et les tablettes ancestrales, qui sont décrites ci-dessus dans le présent article. Les fils s'avancent ; l'aîné le premier, et tour à tour ils s'agenouillent et se mettent en devoir de frapper le sol de leur tête ; mais les parents ne leur permettent jamais d'aller jusqu'au bout et leur commandent de se lever avant qu'ils aient fini, — ce que l'étiquette chinoise veut que l'on fasse toujours à l'égard de celui qui se prosterne. En saluant leurs parents les enfants disent d'ordinaire : « je souhaite une longue vie aux grandes gens (parents) ». Quand tous les fils se sont ainsi acquittés de leur devoir, les filles s'avancent à leur tour, et pendant ce temps les cadets présentent avec le même cérémonial leurs hommages à leurs aînés, qui, de même que les parents, les empêchent d'achever. Les deux époux sont égaux en rang et ne se font point de compliments l'un à l'autre ; s'il y a une concubine ou une esclave, elle leur doit son hommage à tous deux. Après que la cérémonie des compliments est achevée, on commence les préparatifs pour les honneurs que l'on rendra aux tablettes ancestrales ; pendant ce temps une partie de la famille se disperse pour aller faire des visites aux parents, aux amis et aux connaissances. En Chine comme en Hollande, on fait grand usage de cartes de visites, que l'on envoie à ceux que l'on ne peut pas visiter en personne.

Celui qui reçoit des visites, dit kiong hí à ses visiteurs et leur offre en même temps des sucreries de diverses espèces, rangées dans des soucoupes sur un grand plateau. Naturellement l'indispensable thé et la pipe à tabac ne font pas défaut. Il est de très bon ton de ne pas manger les sucreries offertes, mais que l'on se contente de soulever un ou deux bonbons et de les replacer dans une autre soucoupe que celle où on les a pris, et pendant ce temps de formuler un vœu de bonheur en faveur de la personne qui reçoit. Par exemple, si c'est un marchand, on lui dit : « J'espère que vous gagnerez beaucoup d'argent et deviendrez riche » ; si c'est un lettré, on lui dit : « Je vous souhaite de monter en rang », et ainsi des autres, chaque fois suivant le cas. Pour qui connaît les Chinois, il va sans dire que la présentation des sucreries est de la part du maître de la maison l'expression silencieuse du vœu que, dans le cours de l'année, ses visiteurs puissent jouir de la douceur de la vie et que les amertumes leur en soient épargnées. Il convient de mettre une ou deux oranges, par manière de réciprocité de leurs vœux de bonheur, dans les mains des enfants qui viennent faire un compliment de bonne année. Si l'on négligeait de le faire, tout garçon grandelet, victime de cet oubli, se considérerait comme malhonnêtement traité, et offensé dans sa dignité.

Offrande aux ancêtres.

Enfin une dernière offrande se fait, soit avant, soit après les compliments aux parents, en l'honneur des ancêtres défunts, représentés dans la demeure de la famille par ce qu'on appelle leurs tablettes, planchettes sur lesquelles sont inscrits leurs noms et qualités. Toutefois, avant de décrire cette cérémonie, il nous faut donner quelques détails sur le culte des ancêtres chez les Chinois ; car ce culte a jeté de si profondes racines dans l'esprit du peuple que l'on peut dire qu'il fait partie de l'âme de la nation et qu'il constitue le fond même de son sentiment religieux.

C'est dans l'Asie orientale que le culte des ancêtres a pris le plus grand développement, mais il n'y a presque pas de contrée sur notre globe où il n'ait pas existé, ou n'existe même pas encore, dans quelque mesure : Ce n'est point surprenant. Les liens du sang — les plus solides que la Nature ait jamais forgés — ont produit ce culte. Combien aisément, cherchant une protection, les enfants n'ont ils pas tout naturellement pensé à leurs parents défunts, aux parents de ceux ci, aux grands parents ? En cas de détresse et de danger, dans la maladie, dans le besoin, dans les soucis et la tristesse, ne devait on pas supposer que les cœurs des ceux de qui on tenait la vie devaient être émus de compassion ? N'est ce donc pas auprès d'eux que l'on devait chercher secours et consolation ? Là où le sentiment filial était très développé, le culte des ancêtres a jeté nécessairement de profondes racines. C'est le cas en Chine, où tout a servi à le maintenir en honneur et à l'étendre. La source en est donc respectable, et il est pour le moins étrange que ce culte soit l'objet du mépris de personnes qui elles mêmes brûlent des cierges devant les images de soi-disant saints, d'origine douteuse ou fabuleuse, dont les mérites sont rarement les services qu'ils ont rendus à l'humanité souffrante, mais bien plus souvent le fanatisme qui leur avait fait chercher le martyre au nom de chimères enfantées par leur imagination surchauffée. Le culte des ancêtres chez les Chinois est plus noble de caractère que cela. En tout cas, que celui qui est sans péché d'idolâtrie leur jette le premier la pierre.

Que l'on cause avec des Chinois cultivés, on s'apercevra bientôt que le désir de trouver protection et secours ne se trouve pas seul à la base du culte des ancêtres, mais que des sentiments plus relevés contribuent à le maintenir. « Peut être, disent ils, ne s'est on pas acquitté complètement du grand devoir national, qui dit : « Honore ton père et ta mère » ; peut être a t on laissé manquer de vêtements et de nourriture suffisants ceux à qui on doit l'existence ; peut être, sur leurs vieux jours, les a t on moins entourés de soins et de prévenance qu'on n'aurait pu et dû le faire. Eh bien ! puisque maintenant nos bien aimés parents nous ont été enlevés par la mort, et que leurs âmes, cela est certain, voltigent autour de notre demeure et font tomber sur nous des regards de protection de même qu'ils veillaient sur nous lorsque dans la faiblesse de notre enfance leurs soins nous étaient indispensables, — faisons tous nos efforts pour compenser dans la mesure du possible les manquements volontaires ou involontaires dont nous nous sommes rendus coupables à leur égard. Bien plus, les années pendant lesquelles la faiblesse et les infirmités de l'âge les ont placés à leur tour sous notre garde, ont été trop courtes pour nous permettre de leur rendre complètement tout ce qu'ils ont fait, pour nous dans notre jeunesse. Achevons donc après leur mort de leur rendre ce que nous leur devons ; resserrons encore les liens qui nous unissent à eux, en prouvant que nos cœurs conservent un souvenir plein de gratitude de l'amour qu'ils nous ont porté ». Comme nous l'avons dit, ce sont surtout les Chinois dont l'esprit a quelque culture qui expriment avec force des sentiments de ce genre ; mais il faut en tenir compte, lors même que pour la multitude plus grossière, le culte rendu aux ancêtres a surtout pour mobile le désir égoïste de s'assurer de leur secours matériel. Le principe même d'où ce culte découle a conduit les Chinois à brûler de l'encens devant les tablettes de leurs ascendants défunts, et même d'y faire tout un étalage d'aliments, afin que leurs morts chéris ne manquent de rien.

On ne connaît pas l'origine de ces tablettes ancestrales qui servent à représenter visiblement les âmes des défunts que l'on honore. Quelques anciennes traditions et certaines cérémonies qui se sont perpétuées jusqu'à maintenant donnent lieu de supposer que dans une antiquité très reculée elles n'auraient pas été autre chose que des images ; quoi qu'il en soit, la forme qu'on leur donne n'a plus rien qui rappelle l'apparence humaine. Elles sont composées d'un pied en bois supportant une planchette verticale où sont inscrits ou gravés le nom du défunt, celui de la dynastie sous laquelle il est décédé, et ceux des personnes qui ont érigé la tablette. A Émoui, les tablettes ancestrales ont rarement moins de vingt, ou plus de quarante centimètres de haut ; la largeur est environ le tiers de la hauteur. La façon en peut naturellement varier beaucoup suivant le degré d'opulence, le rang, la classe sociale de la famille. Quelques unes sont artistement travaillées et ornées de dorures et de sculptures ; d'autres sont en bois tout ordinaire, sans peintures ni ornements. Les emblèmes qui s'y trouvent le plus fréquemment sont, sur la face antérieure, un soleil au milieu de nuages, placé en haut, des dragons, placés à droite et à gauche, et une licorne sur le pied.
La tablette est refendue parallèlement aux deux faces. Les surfaces de contact des deux moitiés ne sont pas peintes ; toutefois celle de la moitié de derrière porte les noms et titres, ainsi que l'indication de l'âge et des dates de la naissance et de la mort du défunt, enfin celle de l'emplacement où se trouve sa tombe. Chaque tablette forme ainsi comme une page de la généalogie de la famille.

Quoique d'ordinaire chaque tablette ne représente qu'une seule personne, il n'est pas rare que le père et la mère s'y trouvent réunis. Seul le fils aîné a le droit d'ériger la tablette d'un défunt et de la garder chez lui. Il hérite de toutes les tablettes que son père possédait, et, à son tour, il les laisse après sa mort à son fils aîné, ou, s'il n'a point de fils, à son fils adoptif. Le fils adoptif ne fait jamais défaut, car, si un chef de famille vient à mourir sans laisser d'héritier, ses plus proches parents adopteront toujours à son intention un garçon du même nom de famille et de parenté aussi rapprochée que possible avec le défunt, afin que le culte des ancêtres ne subisse point d'interruption.

Il faut donc, lorsque les cadets d'une famille veulent présenter leurs hommages à leurs ancêtres, qu'ils se rendent pour cela dans la demeure de leur frère aîné. Il arrive très fréquemment néanmoins, par exemple lorsqu'un cadet va s'établir dans quelque autre localité, qu'il emporte avec lui un grand tableau sur lequel il a réuni tous les noms inscrits sur les tablettes dont son frère a la garde, afin de continuer au loin devant ce symbole le culte des ancêtres. Ce tableau porte le nom de « planche des âmes de la famille », ou de « planche des tablettes des âmes ». De même, quand le nombre des tablettes conservées dans une maison devient encombrant, on en extrait souvent les inscriptions sur un de ces grands tableaux, puis on enterre ou l'on brûle les tablettes originales.

Il n'est pas toujours facile de décider si un Chinois considère les tablettes de ses ancêtres comme servant de demeure à l'une des trois âmes des défunts — les Chinois attribuent trois âmes à chaque être humain — ; ou bien si elles ne sont à ses yeux qu'un souvenir visible de ceux que la mort lui a enlevés. Ce qui est certain, c'est que les Chinois ont la plus grande vénération pour leurs tablettes ancestrales et qu'ils ne les manient qu'avec respect ; de plus, certaines cérémonies qui s'accomplissent lorsqu'un décès a eu lieu ont évidemment pour but d'inviter l'âme du défunt à venir habiter la tablette. Pour la majorité du peuple c'est sans doute l'explication animiste qui est la vraie ; la tablette renferme une des trois âmes.

La place ordinaire des tablettes est à droite des dieux domestiques, dans l'armoire dont nous avons parlé page 13 : Cependant il n'est pas rare qu'un tabernacle séparé soit affecté aux tablettes. On offre à celles ci, le premier et le quinze de chaque mois, le matin et le soir, de l'encens et des cierges, de la même manière que cela se fait pour les dieux domestiques. Il y a encore une multitude d'autres jours, fixés d'après les dates de la naissance et du décès des défunts, qui sont consacrés au culte des tablettes. Mais il est clair que ces jours là ne sont pas des fêtes du calendrier général, et par conséquent ils ne rentrent pas dans le cadre du présent ouvrage.

Il va presque sans dire que l'on n'oublie pas les ancêtres quand on fait les compliments du jour de l'an. On place en effet devant les tablettes une offrande composée à peu près comme celle des dieux, puis tous les membres de la famille, en commençant par l'aîné, doivent s'agenouiller devant la table et toucher la terre avec leur tête.
Naturellement on allume aussi de l'encens. Dans le courant de l'après midi a lieu une grande offrande de comestibles. Ceux des membres de la famille qui ne sont pas sortis pour faire des visites de nouvel an exposent devant les tablettes le repas destiné à la famille ; ils arrangent autour de la table autant de paires de bâtons à manger qu'il y a de tablettes, et ils accompagnent le tout d'une grande tarte au riz fermenté, appelée hoat ké. Cela fait, les personnes présentes font l'une après l'autre l'offrande ordinaire d'encens, et, agenouillées, touchent trois fois le sol de leur tête. Ensuite on place sept tasses sur la table autel et on les remplit de vin en s'y reprenant à trois fois — cette offrande s'appelle « triple libation de vin » ; on allume du papier, et au moment où il est sur le point de se résoudre en cendre, l'aîné des membres de la famille qui sont présents prend la tasse du milieu, et, après l'avoir agitée en rond, la vide dans le pot à feu, ou sur le sol à l'entour. On replace alors la tasse sur la table, on la remplit de nouveau, on tire des pétards, et enfin on enlève les mets et on les sert aux membres de la famille et aux convives invités pour la fête.

Quant aux sucreries qui ont été offertes aux tablettes, elles restent trois jours en place, parce que le second et le troisième jour après le nouvel an on les présente de nouveau aux ancêtres, avec accompagnement de révérences faites en tenant de l'encens. Quant à la grande offrande du dîner, elle ne se répète que le second jour, et même beaucoup de familles ne la répètent pas du tout. Quand la cérémonie s'accomplit, c'est tout à fait dans la même forme que la veille ; seulement ce sont de nouveaux mets, puisqu'on les mange après l'offrande.

Avant d'en finir avec le jour de l'an, nous mentionnerons certaines coutumes, qui, sans rentrer dans la catégorie des offrandes, n'en sont pas moins trop caractéristiques pour que nous les passions sous silence. Ainsi, la veille du jour de l'an, on fait une tourte au riz de forme conique, surmontée d'une orange dans laquelle est plantée une fleur. On y enfonce tout autour des fruits de toutes sortes, dattes sèches, œils de dragons et autres — il y en a souvent plus d'une douzaine d'espèces — et on colle dessus des morceaux de papier rouge, sur lesquels sont écrits des caractères tels que printemps, bonheur, soit séparés, soit enlacés. Cette tourte porte le nom de « riz qui passe (de) la (vieille) année (dans la nouvelle) ». On la place sur la table des dieux domestiques et des tablettes, et on l'y laisse jusqu'au cinquième jour ; alors on la mange en famille.

On expose aussi devant l'autel un grand gâteau de même forme que la tourte, et orné d'une manière analogue. Chaque chambre en reçoit un plus petit, et dans la cuisine on en place un à côté du foyer, spécialement en l'honneur du dieu de la Cuisine. Ces gâteaux s'appellent « gâteaux qui, passent (de) la (vieille) année (dans la nouvelle ». On les mange aussi le cinquième jour — si les rats n'ont pas pris les devants.

Enfin on prépare aussi un plat composé de trois sortes de légumes cuits à l'eau, et on place au dessus une orange dans laquelle une fleur a été plantée. Dans presque toutes les familles sans exception, on fait usage pour cela du koah ts'àï, qui est fort bon marché ; la racine en est blanche et comestible, et la feuille palmée. On emploie toute la plante, racines et feuilles. Les deux autres légumes employés d'ordinaire sont le pe lîng ts'àï, espèce d'épinard, et le péh ts'àï, espèce de chou blanc. De même que la tourte et le gâteau, ce plat de légumes se prépare la veille de l'an et se garde jusqu'au cinquième jour de la nouvelle année. Partout dans les rues on entend des marchands ambulants les offrir verts au cri de « légumes pour toute l'année ». En plat, ils portent le nom de « légumes qui passent (de) la (vieille) année (dans la nouvelle) ».

Les trois mets que nous venons de décrire ne sont pas des offrandes, mais des emblèmes, qui signifient que l'on a épargné quelque chose dans l'année écoulée pour la nouvelle, qu'il y a donc eu abondance, et que l'on espère transporter cette abondance d'une année à l'autre. On se présage ainsi à soi-même de la nourriture pour tout le cours de l'année qui s'ouvre, et c'est de là que vient le nom de « légumes pour toute l'année » : C'est dans cette signification symbolique qu'il faut aussi chercher le motif pour lequel on emploie la plante de koah entière, c'est à-dire racines, tiges et feuilles, et l'on dépose jusqu'au cinquième jour derrière chaque porte de la maison une ou deux tiges vertes de canne à sucre ; avec les racines et les feuilles de la canne. Cette canne à sucre sert en même temps de symbole de la douceur de la vie, et de signe de l'espérance que l'on nourrit, que l'amertume sera épargnée à la famille durant toute l'année ; toutefois on n'y rattache aucune idée de culte ou d'offrande présentée à quelque être supérieur. Les fleurs que l'on plante dans les oranges de la tourte, du gâteau et du plat de légumes, et que l'on dépose sur les tables autels, ont aussi leur signification. Elles symbolisent le printemps, qui commence et qui va répandre sur toute la nature ses vives couleurs et ses suaves parfums ; elles portent pour cela le nom de « fleurs de printemps ». Comme toutefois le mot de tch'oun, printemps, signifie aussi « reste » ou « abondance » dans la langue d'Émoui, le nom de ces fleurs peut aussi se traduire par « fleurs d'abondance », et elles mêmes prennent ainsi une signification emblématique semblable à celle de la tourte, du gâteau et des légumes. Enfin les oranges sont allégoriques comme le reste. Elles portent le nom de kiet á. Or le mot de kiet, écrit autrement, signifie « félicité », et les oranges deviennent par un jeu de mots tout indiqué l'emblème visible du bonheur. Si on analyse le caractère qui se lit kiet dans le sens d'oranger, on verra qu'on peut fort bien le traduire par « arbre du bonheur ». En outre il faut remarquer que l'orange est un fruit tout rond et que la peau en reste plus souvent intacte que ce n'est le cas pour d'autres. fruits. Nouvelle raison pour en faire un emblème, celui de la perfection. Enfin l'orange se recommande aux Chinois par sa couleur rouge vif, puisque cette couleur est pour eux celle du bonheur et de la joie. On comprend ainsi fort bien pourquoi l'on donne des oranges aux enfants qui viennent faire leur compliment du jour de l'an.

Il est très rare que l'on pratique le jour de l'an un jeûne spécial à cause de la fête ; mais il y a des femmes qui ont la coutume de jeûner régulièrement le premier de chaque mois, et qui pour ce motif s'abstiennent en partie de nourriture le premier jour de l'année. Toutefois il existe une superstition en vertu de laquelle on ne doit pas manger ce jour-là de riz cuit avec beaucoup d'eau, parce que, dit on, si on ne s'en abstient pas, on aura de la pluie toutes les fois qu'on sortira. Quand on trouve de la pluie en sortant dans la rue, on est presque sûr d'entendre quelque gamin moqueur crier, sur vos talons : « vous avez mangé du riz à l'eau au nouvel an ! »

Treizième jour du premier mois. Fête de Kouan-ti, dieu de la guerre

... Telle est en gros l'histoire du grand héros de l'époque des trois Empires, devenu le dieu de la Guerre des Chinois. Aucun guerrier peut-être n'a tué en combat singulier autant de chefs adversaires que lui, ni combattu dans autant de batailles ; sa carrière forme une longue chaîne d'actes de bravoure et de hauts faits, et c'est ce qui lui a mérité le rang de Mars chinois. Il fut canonisé au commencement du douzième siècle, sous le titre de « Seigneur de la Fidélité et de la Générosité » par le superstitieux empereur Hwouï Tsoung. Il reçut en 1128 le titre plus élevé encore de « Roi de la Résistance intrépide, de la Guerre et de la Paix » ; mais ce ne fut pas avant 1594 qu'il fut formellement élevé au rang des divinités par l'empereur Chun Tsoung de la dynastie de Ming, et qu'il reçut le titre de Ti. Dès lors il a été de plus en plus vénéré comme dieu de la Guerre, surtout depuis l'avènement de la dynastie des Mantchous, grands adorateurs de Kouan Ti. L'avant dernier empereur a même rendu un décret qui le met sur le même rang que Confucius.

Kouan-ti. Statuette en lardite

Il est aussi devenu patron des marchands, à cause de ces mêmes vertus qui l'avaient distingué en qualité de guerrier : l'intrépidité et le courage, la fidélité au serment juré et la générosité. En effet, ces vertus sont aussi nécessaires au parfait marchand qu'au parfait soldat. Le négociant doit avoir du courage dans ses entreprises, observer loyalement ses engagements ; se montrer généreux dans tous ses actes ; en un mot, il doit avoir le gī, vertu qui réunit toutes celles que nous avons énumérées. Aussi ne trouve-t-on pas l'image du dieu de la Guerre seulement chez tous les gens qui font le métier des armes, mais aussi chez la plupart des marchands et des négociants. On lui donne l'apparence d'un homme assez avancé en âge, à l'air en même temps intrépide et bienveillant, calme, assis, un livre à la main. Ce livre est la chronique du petit État de Lou, dans lequel Confucius vit le jour, et renferme les Tch'oun ts'iou, « Annales du Printemps et de l'Automne ». On dit que Kouan Yu pouvait le réciter d'un bout à l'autre, aussi bien de la fin au commencement que du commencement à la fin, et que c'est là le motif pour lequel il est devenu l'un des cinq dieux des Lettres, dont nous parlerons à l'occasion du troisième jour du second mois. Le Tch'oun ts'iou fait partie des cinq ouvrages canoniques des Chinois, et par conséquent tout lettré qui se prépare aux examens qui ouvrent les grands emplois de l'État, est obligé de l'étudier ; ainsi Kouan Yu est avant tout le grand patron de ceux qui s'appliquent à la connaissance de cet ouvrage. Cependant on fera peut-être bien de voir dans sa qualité de dieu des Lettres spécialement celle de patron de la littérature militaire.

Son image se trouve, soit sous forme de tableau suspendu au mur, soit sous forme de statuette, dans le tabernacle domestique, ou dressée ailleurs. Il a presque toujours près de lui deux gardes ou écuyers. Ils représentent son fils Kouan P'ing, son fidèle compagnon jusqu'à la mort, dont la tête tomba en même temps que la sienne, et un certain Tcheou Ts'ang, qui avait aussi été un de ses compagnons dévoués. Il était resté chargé du commandement de Meh Tch'ing lorsque Kouan Yu fit la sortie qui lui coûta la liberté, puis la vie, et il se coupa la gorge à la vue des têtes du père et du fils que les assiégeants vinrent étaler à ses yeux au pied des murs. D'ordinaire on le représente debout, une hallebarde ou un sabre nu à la main, derrière le dieu de la Guerre. Les lettrés d'Émoui ont un jeu de mots, qui fait allusion au tranchant aiguisé de son arme ; ils disent : K'án poún tik lī : « en lisant le livre de Tch'oun ts'iou, que Kouan Yu tient à la main, on obtient une intelligence aiguisée ». Mais les marchands appliquent de leur côté la même phrase à leur propre vocation, car elle peut signifier aussi : « En surveillant le capital on gagne rentes et profit ». C'est donc une devise à double entente, fort bien appropriée au double caractère d'un dieu qui se trouve en même temps patron de deux choses aussi ennemies l'une de l'autre que la guerre et le commerce.


Quinzième jour du premier mois. La fête des lanternes

On voit d'ordinaire déjà dans la dernière semaine de l'année commencer l'étalage et la vente de lanternes de papier ; toutefois au début il ne s'agit guère que d'articles de pacotille, destinés à l'amusement des enfants. Elles affectent toutes les formes. La marmaille promène suspendus à des bâtons, ou poussés sur des roues, des animaux de toute espèce en papier, illuminés à l'intérieur, chevaux, poules, poissons, chèvres, chiens. Ces lanternes sont plates, rondes, sphériques, ovales, carrées, toutes bariolées, et il serait difficile d'imaginer une forme qui ne se trouve pas dans le nombre. Plus on se rapproche du grand jour de la fête, plus les lanternes deviennent splendides ; le 15 la vente est fiévreuse, car chacun rivalise à qui suspendra la plus belle lanterne devant sa porte. Des marchands les colportent dans les rues, et le soleil est à peine couché que partout on les allume et que les promeneurs sortent par milliers. On se souvient que les rues sont tendues de draperies bariolées en l'honneur du Ciel, et l'on conçoit qu'elles prennent un aspect des plus fantastiques quand en outre d'innombrables lanternes ont été allumées au milieu de toute cette bigarrure. On décore souvent aussi l'intérieur des maisons et on les illumine brillamment, et le tout ensemble est si féerique que l'on n'oublie plus cette fête quand on y a assisté. Parmi les lanternes les plus remarquables sont celles qui se nomment tsáo bé ting, « lanternes aux chevaux qui trottent ». Elles renferment sur un pivot des chevaux et d'autres figures en papier que le courant d'air ascensionnel produit par la flamme de la bougie fait tourner plus ou moins rapidement, suivant que la brise du soir est plus faible ou plus forte, et permet à la flamme de monter plus ou moins droit. D'autres, que l'on appelle sioù kioû ting, « lanternes balles ornées », sont en forme de boules et construites de façon que les enfants puissent les rouler sans qu'elles s'éteignent ; c'est comme des balles de feu. Il serait tout à fait impossible de nommer toutes les espèces en vogue. Ajoutons seulement que les couleurs dominantes sont le rouge, couleur du feu et du bonheur, et le blanc, couleur de la lumière du soleil et de la lune ; et cela est en harmonie complète avec le caractère de la fête, puisque celle ci, comme nous allons le voir, est destinée à célébrer le nouveau feu solaire, la lumière et la chaleur printanière qui renaissent.

Il s'agit aussi de saluer dans les temples le retour de la lumière du printemps, et chacun y contribue suivant ses moyens. On offre des cierges, si l'on a l'argent et la dévotion, et parfois il y en a de si gros que ce sont comme des colonnes allumées ; quand il y en a beaucoup, l'effet est fort brillant. On colle au pied des cierges des étiquettes portant les noms des donateurs. Très souvent ces cierges s'offrent en vertu de quelque vœu fait dans le cours de l'année, et on les fait allumer tous les soirs par le king kong jusqu'au 20 du mois. Si à cette date ils ne sont pas entièrement consumés, l'administrateur au temple ou le prêtre met dans un panier les bouts qui sont restés, et les porte chez les donateurs avec ou sans cortège de musiciens. Cela s'appelle sàng tsik bé, « rapporter les bouts de cierges ». Celui à qui on les rapporte donne au porteur, en guise d'étrennes de nouvel an, quelques pièces de monnaie enveloppées dans un morceau de papier rouge. Ces bouts de cierge s'allument sur les autels domestiques, et l'on espère ainsi que la famille jouira de la lumière qui éclaire les dieux du temple dans les champs élyséens.

Le but dans lequel on allume tant de lanternes, de cierges et de bougies pendant les premiers jours de l'année est, sans doute possible, de célébrer la lumière grandissante du soleil et la chaleur du printemps qui renaît. On comprend par conséquent que la fête des lanternes arrive à son apogée le jour de la pleine lune, lorsque l'astre joint son éclat à celui du soleil pour inonder de lumière la Nature qui se réveille. Les anciens peuples de l'Occident célébraient aussi le soleil printanier, quoique ils le fissent plus tard que les Chinois, c'est à dire à l'époque de l'équinoxe ou de la victoire de la lumière solaire sur les ténèbres. Quelque chrétien qu'il fût, l'empereur Constantin avait l'habitude de faire allumer pendant la nuit de Pâques des bougies et des lampes, qui la rendaient aussi brillante que le plus beau jour. Mais il n'est pas nécessaire de remonter si haut, et nous pouvons voir tous les ans chez nous consacrer le samedi avant Pâques, dans toutes les églises catholiques, le grand et gros cierge de Pâques, que l'on allumera le lendemain sur l'autel en l'honneur du Christ, du soleil, qui « triomphe de l'esprit des ténèbres et de la mort ». Le prêtre allume à la même occasion le « feu de Pâques », mais les paysans de mainte localité ne font pas même appel pour cela à son intervention, et allument leurs feux solaires en rase campagne. Ce dernier usage existe ou a existé dans presque toute l'Europe, mais ce qui probablement est moins connu, c'est qu'à Émoui on allume aussi des feux du printemps le 15 du premier mois chinois en l'honneur du soleil printanier. Nous en parlerons dans un instant.

La fête des lanternes est donc pour les Chinois la fête du printemps par excellence, ce que Pâques est pour nous, la célébration et la bienvenue du soleil printanier victorieux et vivifiant.

Kouan Yin, la déesse de la grâce divine


Cinquième jour du cinquième mois. Grande fête de l'été. Courses des bateaux-dragons

Lorsque, le 5 du cinquième mois, l'offrande domestique a été présentée dans toutes les règles aux dieux et aux ancêtres, et que dans les écoles les enfants ont présenté leurs hommages aux dieux de la Littérature, toutes les maisons se vident, car chacun s'empresse d'aller voir « voguer les bateaux dragons », pê lîng tsoûn. Les marchands même, pour peu que leurs affaires le leur permettent, quittent leurs boutiques et s'accordent quelques heures de délassement ; les artisans se donnent une demi-journée de congé. Chacun endosse ses plus beaux habits, on va prendre ses amis ou ses connaissances, et l'on se dirige rapidement vers le bord de l'eau. Mêlons nous à la foule et regardons avec elle.

Quand les habitants d'un quartier ont résolu de célébrer la fête nautique, on fait une collecte, dont le produit est remis à une commission d'organisation. Souvent cependant l'initiative est prise par le temple de la paroisse. Le corps des administrateurs du temple est alors tout indiqué pour remplir les fonctions de commission d'organisation. Ils prennent ce qu'ils peuvent dans les fonds du temple, font circuler pour ce qui manque une liste de souscription, engagent une troupe de comédiens pour égayer la fête par des pièces dramatiques et de la musique, et invitent d'autres rues à prendre leur part du plaisir qui s'apprête. On loue les bateaux nécessaires pour les courses et l'on achète des présents destinés aux vainqueurs. Ce sont des morceaux de soie rouge, des éventails, des mouchoirs, de ces bourses que les Chinois portent suspendues devant l'abdomen, de beaux chapeaux-parapluies en rotang et en bambou, des pipes à tabac ; on donne aussi de petites sommes d'argent comme prix. Les riches ajoutent souvent quelques cadeaux, et s'il se trouve qu'un mandarin vienne voir le fête, il se doit à lui-même et à son rang d'offrir une récompense aux meilleurs pagayeurs. Les objets destinés à ce but sont exposés dans une sorte de pavillon érigé à cet effet. On en réserve cependant un petit nombre, pour les suspendre à une perche surmontée d'un drapeau, que l'on plante dans l'eau ou que l'on assujettit à un bateau, et qui marque le point de départ pour les courses.

Les bateaux de course sont de diverses dimensions ; il y en a qui ont jusqu'à cinquante pieds de long, mais ils sont tous très étroits, et il serait difficile d'en trouver dans lesquels on pût placer l'une à côté de l'autre plus de deux personnes. Les rameurs qui les montent, parfois, jusqu'au nombre de soixante, se servent de pagaies. A la poupe un pilote gouverne au moyen d'une rame attachée à l'arrière, dans le prolongement du bateau. Les commandants sont placés à la proue ; de là ils marquent la mesure du mouvement des pagaies, soit à la main, soit au moyen d'un petit drapeau. Enfin au centre de l'embarcation se trouvent des tambours et des joueurs de gong, dont la fonction consiste à entretenir l'ardeur des rameurs. Souvent les bateaux doivent représenter des dragons ; alors la proue affecte la forme d'une tête à mâchoire béante et armée de grandes dents coniques, qui ressemble à une tête de crocodile ; l'arrière est sculpté de façon à former une queue recouverte d'écailles, qui s'enroule en se redressant. Du reste, cette décoration n'est point indispensable ; beaucoup de bateaux n'ont la prétention de ressembler à rien d'autre qu'à ce qu'ils sont, des bateaux. Comme on aime à exagérer la longueur de ces embarcations tout en les faisant aussi légères que possible, il arrive qu'elles ne puissent pas porter leurs équipages trop nombreux, et qu'elles chavirent ou se rompent par le milieu, tellement que dans mainte ville les mandarins se sont vus dans le cas de prendre des mesures pour prévenir le danger.

Vers le milieu du jour, lorsque l'on juge que les cérémonies du culte domestique sont partout achevées, les rameurs prennent tumultueusement place dans les bateaux. D'ordinaire les jouteurs appartiennent aux plus basses classes de la population ; car, quoique il n'y ait rien de contraire à la bonne façon à donner des prix ou des contributions en argent afin de faire réussir la fête, ce serait déroger que de mettre personnellement la main à la pagaie. Ce ne sont guère que les coulis et gens de cette sorte qui s'y prêtent. Les rameurs naturellement font les plus grands efforts pour se distancer les uns les autres ; leurs chefs les encouragent et les excitent, accélérant la mesure à grands gestes ; tambours et gongs soutiennent le mouvement ; et les pagaies de plonger et replonger dans l'eau avec frénésie. Enfin la route prescrite a été parcourue au milieu de vociférations assourdissantes ; le bateau qui est revenu le premier au point de départ enlève la perche servant de signal avec les cadeaux qui y sont suspendus ; on la porte en triomphe au pavillon des prix et la distribution commence. Tout ne se passe pas sans querelles et même voies de fait. Il y a, comme partout, des mécontents et des envieux. Cependant dans la règle les commissaires parviennent à étouffer les disputes naissantes, non pas tant, il faut le dire, par leur ascendant moral que par de plus persuasives pièces de monnaie au moyen desquelles ils satisfont ceux qui se disent lésés.

Les joutes continuent souvent deux ou trois jours consécutifs, même sans qu'il y ait des prix, tant la passion de la lutte est vivante chez l'homme. Les équipages rament alors pour l'honneur, ou simplement parce que les ancêtres le faisaient déjà. Bien entendu que l'éclat de la fête et l'enthousiasme du peuple dépendent de la grandeur des sommes recueillies par souscription ou données par la caisse du temple. Aussi telle année voit on les bateaux voler par dizaines à la surface de l'eau, tandis que telle autre il n'y en aura que deux ou trois qui joutent. Or cette fête étant moins une fête religieuse que simplement populaire, tout dépend, peut on dire, du caprice ou de l'entraînement momentané des habitants du quartier.

Mais ce qui donne à la fête des bateaux dragons sa plus grande animation, ce sont les nacelles et embarcations diverses remplies de curieux, hommes, enfants, femmes même, qui par centaines sillonnent les eaux. Tous sont en habits et en humeur de fête ; on mange et boit, on cause et plaisante ; on joue des instruments, et quand passe comme une flèche un bateau dragon, on applaudit à outrance. Bref, on s'en donne de gaieté et de plaisir comme dans pas une autre occasion de toute l'année. Les hauteurs qui dominent la rive sont couvertes de spectateurs, de même que les vaisseaux à l'ancre, tout vivants de pavillons et de banderoles. Ce spectacle est l'un des plus animés que l'on puisse imaginer, et qui en a été témoin ne l'oubliera plus.

Mais on ne se contente pas de faire manœuvrer des bateaux dragons sur l'eau ; on en porte aussi processionnellement dans les rues, avec bannières et musique, plusieurs jours du mois. Ils sont en bois très mince, ou bien en bambou, en rotang et en papier, et on les transporte d'ordinaire sous un dais en toile, soit directement sur les épaules, soit au moyen de perches à porter ; le soir on les orne de lampes et de lanternes. Ces grandes machines, accompagnées de musiciens, entourées d'une nuée de porte bannières et de gamins battant du tambour et frappant les gongs, ont quelque chose de fantastique et d'étrange. Quand les chefs du cortège jugent que la marche a été assez longue, on porte le bateau au bord de la mer, on y met un équipage en papier, et on allume le tout. C'est le moyen de détruire, en les envoyant au loin sur la mer, toutes les mauvaises influences que le bateau a recueillies dans les quartiers qu'il a visités.


Conclusion

Nous avons déjà eu l'occasion de signaler dans le paragraphe précédent le fait que jamais la nation chinoise ne s'est préoccupée que de la morale des sectes qui surgissaient dans son sein, et qu'elle est restée indifférente à la dogmatique. On y a aussi fait voir que cela a contribué à rendre impossible la constitution d'une caste sacerdotale puissante, et qu'il n'y a pas eu non plus en Chine d'initiation, puisque celle-ci n'a de raison d'être que pour le maintien de la suprématie d'un clergé tout-puissant. Il nous reste maintenant à signaler quelques-unes des principales conséquences que cet état de choses a eues pour la société chinoise.

En tout premier lieu il faut nommer la tolérance absolue qui règne chez les Chinois ; mais nous n'avons pas à y revenir autrement, puisque nous en avons dit le nécessaire dans le paragraphe précédent.

En second lieu, notons que peut-être nulle part au monde les prêtres n'ont eu généralement moins d'autorité sur le peuple que dans l'empire du Milieu. Jamais ils n'ont pu y réunir les laïques en communautés ecclésiastiques ; jamais pu leur dicter des lois et des obligations religieuses, auxquelles ils se sentissent astreints en vertu d'une doctrine obligatoire. Ils n'auraient jamais pu réussir à y instituer un septième jour passant pour saint, à y contraindre le peuple à assister à des assemblées religieuses, à le fanatiser par la prédication, à exiger des parents qu'ils fassent baptiser leurs enfants, afin d'assurer par là l'initiation des jeunes gens dans leur troupeau. On n'a pas en Chine ce mariage ecclésiastique qui, en Europe, permet au clergé de s'immiscer si avant dans l'intimité des relations civiles ; ni cette cure d'âmes qui donne aux laïques un sentiment de dépendance si complet à l'égard du clergé pour ce qui regarde leur sort dans l'autre monde, et qui pour cela est un si ferme appui du pouvoir sacerdotal. Les prêtres ne pouvant pas imposer aux laïques de soi-disant devoirs religieux, ne pouvaient pas en tirer des péchés imaginaires sur lesquels asseoir la terreur de la colère des dieux et de l'enfer, si utile à l'autorité du clergé ; ils ne pouvaient donc pas contraindre les faibles d'esprit à se livrer à eux pour obtenir à tout prix l'absolution de transgressions qui n'en sont pas. Ainsi il n'a point été institué en Chine de confession auriculaire, et le clergé n'y a pas possédé ce moyen de pénétrer tous les secrets et de se rendre maître de tous les ressorts de la vie sociale. On n'y a donc jamais connu de cérémonies censées capables de blanchir les criminels, pour recommencer aussitôt à pécher ; jamais cette facilité d'expiation n'y a encouragé le vice et miné la morale. Enfin jamais en Chine les prêtres n'ont su persuader le peuple que l'on puisse compenser le mal que l'on a fait à ses frères au moyen de pénitences qui ne se trouvent dans aucun rapport avec la faute commise ; jamais ils n'ont exploité le crime pour s'enrichir, en vendant des indulgences et sacrifiant ainsi la moralité publique sur l'autel de Mammon.

Laô-tseu
Laô-tseu

Puisqu'ils n'avaient pas de pouvoir, ils n'ont pas pu en abuser pour commettre dans leur propre intérêt des attentats criminels contre le troupeau courbé sous leur joug. Jamais il n'y a eu en Chine de brahmanes pour réduire inhumainement des milliers de leurs semblables au rang des bêtes impures, afin de mieux se parer de la pureté dont ils se targuent eux-mêmes. Jamais n'aurait pu s'y établir une secte comme celle des Thugs ou étrangleurs, prêchant le meurtre comme le premier devoir à accomplir pour plaire à une atroce déesse Kali. On n'y a jamais vu des prêtres contraindre les veuves à se jeter dans le bûcher destiné à consumer les restes de leur époux, sous peine, en cas de refus, d'être réduites au rang des parias. Jamais ils n'y ont fanatisé les masses au point d'entraîner des armées de pèlerins, comme ceux que toute l'Inde envoie sur les bords du Gange, et ceux, venus du monde musulman tout entier, que le soleil d'Arabie brûle dans ses déserts ; on le sait, ces pèlerinages lointains sont un des plus puissants moyens d'entretenir le fanatisme sur lequel s'appuie l'autorité des prêtres.

On aurait beau fouiller en tous sens les annales de l'empire chinois, on n'y trouverait aucun parallèle des drames lamentables dont l'Occident fut témoin au moyen-âge, lorsque un clergé tout-puissant réussit à entraîner en Asie presque toute la noblesse de l'Europe avec des myriades de gens du peuple, pour aller saccager et dépeupler au nom d'un Dieu d'amour les contrées habitées par ceux que l'on trouvait bon d'appeler les infidèles. On chercherait de même en vain en Chine des exemples d'une influence systématiquement exercée pour semer la haine religieuse, l'intolérance et l'esprit de parti, qui agitent si profondément la société dans notre Europe, au point même d'y apporter le déchirement jusqu'au sein des familles. Il règne dans toute la nation chinoise un esprit de concorde et de paix religieuse, et les bouleversements causés par les questions de culte et de doctrine, les plus considérables peut-être dans lesquels notre société à nous s'est débattue, y sont toujours restés inconnus. S'il y a une religion au monde qui ait fait peu de mal et qui ait sanctifié peu de crimes, c'est la religion des Chinois.

L'absence du goût dogmatique chez cette nation n'a pas permis de se produire des luttes doctrinales, dont un clergé pût profiter pour prétendre proclamer la vérité et s'asservir ainsi les esprits. Aussi les prêtres ne se sont-ils pas constitués en clergé organisé et discipliné, afin d'asseoir d'autant mieux une domination qu'ils ne possédaient aucunement. Il n'y a donc point en Chine d'armée ecclésiastique formée de prêtres, ainsi que nous le faisions déjà remarquer à la page 705. Là jamais personne ne rompt les liens qui l'unissent à ses parents, à sa famille, à ses amis, et ne s'affranchit des devoirs civiques et du patriotisme, pour s'asservir à un pouvoir spirituel et cultiver à son commandement la discorde et la haine religieuse dans sa patrie. Il est vrai que les moines bouddhiques renoncent à la société ; mais ils le font en vertu d'un principe exclusivement philosophico-religieux et dans la persuasion qu'ils s'assurent ainsi personnellement le salut ; ils ne le font aucunement afin de se mettre mieux à même d'obéir sans aucun remords aux ordres d'un pouvoir ecclésiastique, qui a pour programme l'asservissement de l'univers. Le besoin de dominer, qui est si frappant dans les clergés organisés, n'a du reste jamais été un trait proéminent du caractère chinois. Il est vrai que les prêtres chinois ont toujours su exploiter la crédulité populaire ; mais cela ne s'est fait que dans un but de lucre individuel, jamais pour asseoir la prépondérance de leur caste.

Buddha pénitent
Buddha pénitent

Il faut mentionner ici une circonstance qui a grandement contribué à empêcher en Chine l'avènement d'une caste sacerdotale influente. C'est que depuis la plus haute antiquité chaque père de famille y a été lui-même prêtre. Comme le lecteur le sait, la société y est organisée sous une forme entièrement patriarcale, c'est-à-dire que le père y est le souverain, le gouverneur de la famille, que le plus ancien du village est dans le même sens le père du village, qui d'ordinaire est composé de familles descendant toutes d'un ancêtre commun. La vie sociale a pour cela en Chine pour assise principale le respect de chacun pour tous ceux qui sont au-dessus de lui dans l'échelle de la parenté ; ce respect, sous le nom de hào, y a toujours passé pour la plus haute de toutes les vertus et y a toujours été prêché comme le tout premier des devoirs sociaux,

Or, comme on l'a vu à la page 547, ce hào est le soutien principal du culte des ancêtres, qui prend d'autant plus d'importance chez un peuple que ses institutions sont plus complètement patriarcales. C'est pour cela qu'en Chine ce culte continue toujours de constituer la partie essentielle de la religion nationale. Mais, comme il exige avant tout que chacun présente ses hommages à ses propres ancêtres, il est clair que c'est principalement au sein de la famille qu'il se pratique et que cela a lieu sous la direction de l'aîné des descendants de ceux qui en sont l'objet ; or, cet aîné est le père de famille.

Le chef de la maison est donc dans l'empire du Milieu le prêtre de la famille. Il possédait déjà cette dignité à l'époque dont parle le Chou-king et il la possède encore dans toute son étendue. Confucius, en sanctifiant le culte des ancêtres et en l'asseyant sur des bases durables, a par cela même confirmé à perpétuité le caractère sacerdotal du père de famille, et lorsque, dans les siècles qui suivirent, le culte des dieux se développa, ce fut ce même père de famille qui présida aux offrandes qui se faisaient en leur honneur. C'était naturel, puisque les dieux qu'on adorait étaient presque tous des ancêtres divinisés. Voilà pourquoi, comme on l'a vu par nos descriptions des offrandes chinoises, tous les dieux du panthéon chinois, sans en excepter les dieux suprêmes, le Ciel et la Terre, reçoivent un culte directement de leurs adorateurs, sans l'intervention des prêtres. Chaque père de famille érige chez lui ses propres autels et ce n'est que dans certains cas particuliers qu'il a recours aux prêtres ; non point parce que l'on ne pourrait pas s'en passer, mais seulement parce qu'on les estime mieux en état de marmotter les prières qu'il faut et de remplir les fonctions de maîtres des cérémonies. Il a donc suffi que le système patriarcal, et avec lui le culte des ancêtres, restât en honneur parmi les Chinois, pour qu'il fût difficile à une caste sacerdotale de s'interposer entre eux et les puissances supérieures ; d'autant plus que si elle avait essayé de brandir devant les imaginations les armes de la révélation et du dogme, le bon sens populaire, comme nous l'avons vu, était à l'épreuve de semblables entreprises, qui se seraient montrées impuissantes à fonder un pouvoir hiérarchique.

Poursuivons les conséquences. Là où chaque père de famille était prêtre et où n'existait aucun clergé omnipotent, maître d'un troupeau bien discipliné de laïques, il ne pouvait pas y avoir d'alliance entre un pouvoir civil et un pouvoir spirituel. Les prêtres n'ayant jamais eu en Chine d'autorité appréciable sur le peuple, le gouvernement n'a jamais eu de motifs de se figurer faire acte de profonde politique en invoquant leur coopération. Il ne s'est point formé d'Église, il n'y a pas eu alliance de l'Église et de l'État, par conséquent l'Église n'a point débordé l'État et n'a pas pu le pousser à violer le grand principe de la liberté de conscience. A aucune époque la Chine n'a partagé le sort de l'Égypte, courbée sous le joug d'un clergé arrogant et sous la tyrannie de princes qui tenaient leur sceptre du bon vouloir des prêtres. Sans doute, elle n'a pas produit de ces constructions gigantesques qui semblent braver les siècles, et qu'admirent d'innombrables générations les unes après les autres, mais qui n'ont aucune utilité et ne sauraient être érigées que par un peuple d'esclaves poussé par le fouet de ses rois-prêtres ; en revanche la Chine n'a pas été saignée à blanc, appauvrie et dépeuplée par ses souverains. Jamais le despotisme religieux n'a pu assurer à un pays d'une manière durable le bonheur, la richesse et la prospérité, témoin l'Espagne épuisée, l'Italie appauvrie. Mais l'empire chinois, qui n'a jamais connu cette servitude, s'est glorieusement maintenu depuis une antiquité énorme jusqu'aux temps actuels. Il renferme et nourrit un quart de la race humaine, abrite une population satisfaite et civilisée, au sein de laquelle règnent la prospérité et la paix, montrant par son exemple comment seul un État sans hiérarchie cléricale peut subsister d'âge en âge, civilisant toute une famille de la race humaine et lui assurant l'ordre et la durée.

Nous avons encore un point à signaler, sur lequel le système religieux des Chinois, par son abstention, se distingue avantageusement de ceux de la grande majorité des peuples païens. Nous voulons parler de l'absence de ces mystères qui, sous le couvert de la religion, ont si souvent légitimé et excité le dérèglement et la débauche.

Confucius
Confucius

Les religions fondées sur le dogme ne peuvent pas subsister, et n'ont en effet jamais subsisté, sans clergé influent, gardien et défenseur du dogme. Un tel clergé cherche naturellement par tous les moyens à affermir et étendre son pouvoir. Il donne la plus haute idée qu'il peut de la puissance de ses dieux, afin que la sienne propre en soit plus grande, sans oublier, pour mieux réussir à frapper les imaginations et à rehausser son prestige, de représenter les actions divines comme entourées d'un voile mystérieux impénétrable à chacun excepté aux prêtres, ce qui inspire aux laïques une craintive vénération facile à exploiter. Enfin il prétend que, pour s'assurer les grâces d'en haut, il faut accomplir certains rites pour lesquels son concours est indispensable. C'est ainsi que dans l'ancienne Grèce et à Rome, et de même ensuite dans l'Église chrétienne, se sont instituées des cérémonies appelées mystères, auxquelles les initiés seuls pouvaient participer.

 

Rien de tout cela n'a pu s'établir en Chine, puisqu'il n'y a jamais existé de secte possédant un clergé puissant et un troupeau d'initiés laïques. L'absence de mystères a empêché que la religion n'y devînt un prétexte d'immoralité. Jamais la sensualité n'y a été sanctifiée, jamais on n'y a célébré des fêtes religieuses analogues aux orgies sur lesquelles s'est abattu le fouet de Juvénal. Jamais les Chinois n'ont eu dans les cérémonies de leur religion de bacchanales où l'on n'admettait que des hommes et dont on écartait soigneusement les femmes. On n'a jamais vu chez eux de ces dévédassis, de ces prêtresses hindoues de la volupté, qui, sous prétexte d'être mariées au dieu servi dans leur temple, vivaient dans la plus parfaite liberté de relations avec ses brahmanes. Autant que les documents permettent de le savoir, il n'y a jamais eu chez les Chinois d'orgies telles que celles où ces bayadères, parées sans aucune retenue, exécutent devant les dieux leurs danses voluptueuses ; ils n'ont jamais eu de Santri Birahi, comme les Javanais, ni de Basirs ou de Bilians, comme les Dayaks ; et quoique ils aient conçu les rapports entre le ciel et la terre sous la forme d'un mariage fécond, ils n'ont jamais songé à fonder sur cette conception le culte d'un Yoni ou d'un Phallus, comme les Hindous, les Égyptiens et les Grecs l'ont fait sur une si grande échelle.

 

Signalons enfin le fait remarquable que, si l'on excepte les sacrifices de l'ancien suttisme, le système religieux des Chinois n'a jamais connu les sacrifices humains, aussi loin dans le passé que l'histoire remonte. Ce n'est du reste pas surprenant, puisque le principe de cette religion est humanitaire ; elle a toujours eu pour but de procurer le bonheur des hommes et ne pouvait donc pas commander de les exterminer. Les Chinois eux-mêmes sont aussi d'humeur trop douce pour qu'ils aient jamais pu s'imaginer que leurs dieux prissent plaisir au sang humain. Tel peuple, tels dieux.

On nous fera une objection. Si les Chinois n'ont pas eu les inconvénients qui sont inhérents aux religions du dogme, de la hiérarchie et de l'initiation, ils n'en ont pas non plus eu les avantages, nous dira-t-on. En effet, on ne saurait nier que les dogmes religieux n'aient eu souvent une influence salutaire sur la conduite des hommes. Ils ont servi à assurer aux lois et à la morale le respect qui leur est dû, promettant aux hommes vertueux les récompenses du ciel et menaçant les criminels des châtiments de l'enfer. Ils ont ainsi retenu sur la pente du mal et excité au bien les masses trop peu développées pour savoir aimer et cultiver la vertu pour elle-même. Les Chinois ont-ils eu quelque chose qui pût chez eux jouer ce rôle bienfaisant à la place du dogme absent ?

Sans doute, répondons-nous. Ils ont eu ce qui vaut bien mieux et ce qui est bien plus efficace que le prestige d'une église et que la tromperie des prêtres, la philosophie morale. Ils ont compris que c'est calomnier la vertu que de prétendre qu'elle ne peut subsister qu'en s'appuyant sur la superstition religieuse, sur la terreur d'un enfer imaginaire et l'espérance de récompenses célestes que rien ne garantit. Ils ont ou compris, ou du moins senti instinctivement, ce qu'il y a de faux à baser la vertu sur deux défauts, la crainte et l'intérêt, et qu'en définitive cela ne peut aboutir qu'à dresser le peuple à la superstition, à l'hypocrisie et à la servilité, et non pas à cultiver la vertu véritable dans son sein. Toujours ils se sont refusés à traiter la société comme les charlatans traitent les malades, car sans doute le docteur y gagne, mais le patient paye. D'après eux la moralité ne naît pas au fond de sanctuaires ténébreux, mais dans l'âme humaine, dans laquelle la nature elle-même a déposé les germes du bien. Aussi chargèrent-ils la philosophie du soin de développer ce principe et de s'en servir pour extirper du cœur humain les passions malfaisantes qui causent les bouleversements sociaux, et les maîtres d'école eurent à inculquer les leçons des sages à chaque génération grandissante, et ainsi à continuer de siècle en siècle à instruire la nation dans les voies de la vertu.

Comme le lecteur le sait, Confucius et Mencius sont les princes de cette philosophie. On a vu à la page 716 qu'ils ont assis la vertu sur ce qui se trouve naturellement dans le cœur humain, et nous avons signalé à la page 406 le fait qu'ils n'ont jamais parlé d'un lieu de récompense ou de châtiment dans un autre monde. Ils n'ont donc pas édifié leurs leçons, comme les moralistes religieux de la plupart des autres peuples, sur la terreur inspirée par la vengeance divine ou sur l'espérance des joies célestes. Ils ont cru possible de persuader à leurs concitoyens cette vérité, que la vertu, par elle-même, rend heureux dans ce monde celui qui la pratique pour elle-même, et que le vice apporte nécessairement le remords, donc le malheur. Le culte des ancêtres, a-t-on vu aussi, a été le principal soutien de l'édifice de morale et de vertu qu'ils érigeaient. Quant aux doctrines préconisées par la philosophie, ce fut la tâche des pères de famille, et surtout des instituteurs, de les répandre comme une féconde semence, qui pût prendre racine dans l'âme de la nation. Cette tâche n'a jamais été négligée. Les instituteurs, armés des ouvrages de Confucius et de Mencius, n'ont jamais cessé de donner à la jeunesse les leçons de la sagesse antique. L'enseignement a toujours été en Chine l'objet d'une sollicitude soutenue, moins encore de la part du gouvernement que de celle du peuple lui-même.

Les seigneurs des trois Mondes
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